Rencontre avec Paul Thomas Anderson au LACMA : les influences de “The Master”.

Par E.D.

Paul Thomas Anderson (There Will Be Blood, Punch Drunk LoveMagnoliaBoogie Nights) nous délivre, avec The Master, encore une œuvre subtile, avec une performance d’acteur impressionnante : celle de Joaquin Phoenix en soldat vétéran de la Seconde Guerre Mondiale de retour aux Etats-Unis. Son personnage rencontre le leader charismatique d’une secte, interprété par l’excellent Philip Seymour Hoffman et se lie à ce groupe de fanatiques où il trouve un maître, une structure, un sens à la vie après l’armée que le monde ne peut pas lui offrir. À leurs côtés, Amy Adams interprète une jeune épouse extrémiste et engagée pour la cause, follement inquiétante d’autant plus qu’elle est enceinte – à la fois fragile et résolue, l’ambivalence de son doux visage fascine.

En sortie limitée aux Etats-Unis depuis le 14 septembre, The Master intrigue, le public est partagé face aux questions soulevées pendant le film et qui restent sans réponses directes. Vendredi dernier, Paul Thomas Anderson était invité au LACMA (Los Angeles County Museum of Art), où se trouve également depuis le 1er novembre l’exposition KUBRICK que certains d’entre vous ont pu voir à la Cinémathèque Française. Le réalisateur a d’ailleurs profité de quelques minutes avant de rencontrer son public pour s’y promener.

Lors de cette rencontre, deux films de John Huston ont été diffusés : San Pietro (1945, 32mins) et Let there be Light (1946, 58mins), suivis d’un débat avec Paul Thomas Anderson, et de la diffusion en exclusivité de 20 minutes de scènes coupées de The Master.

Ces films, Paul Thomas Anderson les a découvert sur Youtube, alors qu’il faisait des recherches pour son scénario. Censurés pendant près de 30 ans car jugés trop choquants ou à allant l’encontre de l’effort de guerre, ces deux documentaires sont à présent disponibles et considérés comme des témoignages précieux de cette époque. Le premier accompagne la libération de San Pietro, un petit village d’Italie alors occupé par les Allemands. Rien n’est épargné au public ; les corps des soldats Américains sont enfouis à la chaîne dans des linceuls blancs, une femme du village transporte un cercueil en équilibre sur sa tête, tel un panier de linge.

Mais c’est surtout le second film qui a le plus marqué le réalisateur ; John Huston y présente de jeunes vétérans internés dans une institution pour patients souffrant de troubles psychologiques liés aux traumatismes de guerre, et qui les affectent parfois physiquement. Les portraits s’enchaînent, les entretiens avec des psychologues sont filmés : un jeune homme ne sait plus parler, il bégaie depuis son retour, un autre a perdu l’usage de ses jambes, d’autres encore souffrent de dépression. Un psychologue utilise l’hypnose traditionnelle, ou une drogue qui plonge les patients dans ce même état de somnolence et de concentration, pour leur poser des questions et cibler la source de leur mal. Ces entretiens rappellent fortement la relation qui s’établit entre Joaquin Phoenix, le soldat, et Philip Seymour Hoffman, le maître. Leur ton de voix, la mixture qu’ils boivent pendant leurs sessions, la position même de leurs corps, font écho à la relation patient/membre de l’institution. La position chétive des soldats interrogés, le blocage psychologique qui se lit sur leurs corps, Paul Thomas Anderson l’a repris et travaillé dans son film avec l’acteur principal ; la démarche de Joaquin Phoénix, son corps vouté tel un singe qui rode, évoquent ses pulsions primaires.

Un soldat pleure à la simple mention de sa fiancée ; il se souvient d’une photo qu’elle lui a envoyée. Le psychologue ne comprend pas ses sanglots, il lui demande s’il s’agit d’une lettre. Cette lettre devient le point de rupture du personnage dans The Master et prend une place centrale dans le film ; de là vient le blocage du personnage principal et son incapacité à s’intégrer dans la société.

Paul Thomas Anderson avait déjà commencé l’écriture de son scénario, mais ce documentaire l’a conforté dans l’idée qu’il allait dans la bonne direction, nous dit-il. Son originalité réside dans le fait que John Huston filme un point de vue différent sur ces soldats ; leur retour non glorieux, leur vie après la guerre dans un monde où ils sont perçus comme malades. « À la seconde où l’on voit leur visage », dit Paul Thomas Anderson, « on comprend ». Dans le film, le visage parfois distordu de Joaquin Phoenix s’apparente un véritable masque, passant du rire aux larmes, rappelant ceux des comédies et tragédies grecques.

Le réalisateur s’est également inspiré de plusieurs livres dont des biographies de Steinbeck, pour sa période d’errance après l’Université, ses petits boulots accumulés dans des magasins, dans des fermes. Il a également mentionné un autre livre : Pacific War Diaries, 1942-1945 : The Secret Diary of an American Sailor. Dans le documentaire de John Huston, certains soldats sont souffrants depuis leur retour, qui s’effectuait en bateau. Dans The Master, la rencontre avec la secte et ce nouveau maître se fait également à bord d’un navire, véritable lieu de transition entre deux mondes où le personnage principal, confus, se laisse convaincre de la légitimité de la secte.

On retrouve l’ensemble des thématiques de ces livres et documentaires en fond de The Master – Paul Thomas Anderson se les approprie et s’en démarque pour signer encore un film incontournable.

The Master sortira en France le 9 Janvier 2013. En attendant et pour vous y préparer, je vous conseille de voir le documentaire « Let there be Light » de John Huston.

Viddy Well !

 

Laissez un commentaire

« »