Des données ouvertes pour le Tour ?

Dans le monde entier, un débat anime le monde de l’information : celui des données ouvertes. Open data, on dit, aux Etats-Unis, où l’administration Obama a lancé un très large mouvement de mise à disposition des données publiques dans des formats qui permettent leur utilisation libre. Ce débat concerne beaucoup l’action publique : des données sur l’action des députés, leur financement, à la mise à disposition électroniquement utilisable des données d’état civil, partout, dans toutes les administrations au monde, on débat sur la mise à disposition de ce qui est un domaine commun.

La philosophie de ce grand mouvement d’ouverture des données publiques est simple : le monopole de l’utilisation d’une donnée est peu fertile. L’ouverture des données crée des usages, permet les connexions, soit pour qu’un meilleur service d’information soit rendu avec celles-ci, soit pour qu’un secteur économique se développe. Par exemple, l’information d’état civil, en France, bien que publique, est extrèmement difficile d’accès, hétérogène dans ses formats et ses accès, et pas disponible de manière électronique. Pourtant, une demande forte existe, de généalogistes, historiens, démographes. Les rendre libres d’accès, et accessibles facilement de manière électronique, dans des formats standards, permettrait de développer de nouveaux secteurs d’activités, et de rendre un meilleur service aux citoyens. Au Royaume-Uni, l’ambition est de créer jusqu’à 6 milliards de Livres Sterling de nouvelles activités grâce à l’ouverture de données publiques.

Débat ridicule ? Non. Vrai sujet de gouvernance, d’information à l’âge numérique, et enjeu économique. Mouvement qui mobilise de nombreuses administrations, et des militants qui ne sont pas ridicules. La France pourrait y trouver, si elle s’en emparait bien, d’un sacré réservoir de croissance en même temps que d’approfondissement de sa démocratie.

Ce débat ne devrait pas concerner que les administrations.

Le Tour de France, comme la plupart des grands événements sportifs, ne rend publiques et accessibles, utilisables, aucune des données concernant son activité. Le classement, les statistiques des coureurs, leurs fiches, les archives des temps de montée sur les étapes, tout cela n’est pas vraiment utilisable, sauf à investir, sur une donnée qui est pourtant publique, dans un lourd travail de compilation manuelle, comme peut le faire un journal comme L’équipe (et encore, allez trouver chez eux un classement du tour qui apporte un peu de valeur ajoutée…). Même le New York Times fait une couverture assez décevante de l’épreuve.

L’organisateur de l’événement, ASO, comme une bonne vieille administration, se dit que le monopole sur ces données a une valeur (la garder, plutôt que la distribuer). Raisonnement d’avant-web. Un tel organisateur aurait potentiellement un bénéfice immense à construire un accès public à ses données, structurées, accessibles, bien foutues. D’abord, le monopole est déjà mort : des milliers de sites d’information donnent la même information brute, de base, que celle que fournit le site officiel d’ASO. L’information de base ne vaut plus rien. Le direct et la vidéo, quand ils sont en monopoles, ont une valeur, mais limitée. L’avenir est dans l’approfondissement du traitement, qui va au-delà de chroniques et commentaires, que tout le monde peut faire. Et, dans le cyclisme plus que dans tout autre sport, la donnée est reine : classements de jour en jour ; écarts au fil des étapes ; temps de montée des côtes coureur par coureur ; tout est données dans ce sport (enfin, tout pet se ramener à cela).

ASO collecte énormément de données, et les valorise peu. On pourrait en collecter plus, et mieux. Et on pourrait en faire quelque chose. ASO pourrait en retirer un bénéfice. Soit par la revente d’informations structurées, qui respectent les 8 principes de l’open data (complètes, primaires, à jour, accessibles, exploitables par ordinateur, accessibles à tous, disponibles dans un format libre, et libres de licence). Que se passerait-il ? Des centaines d’acteurs, des milliers, se mettraient à en faire quelque chose. Des classements en relief, des comparaisons de performance historique, des services de suivi en temps réel, des visualisations en direct des ascensions de cols avec simulation des performances des autres coureurs (des concurrents ou des épreuves passées)…

Avec des données ouvertes, on n’aurait pas droit qu’à cette couverture télé, mais à une vraie intelligence de la course. On pourrait, comme je l’appellais l’année dernière, y ajouter un véritable travail sur la valorisation des performances des coureurs (ah, tiens, on peut regarder par là). Mais même sans entrer dans un travail critique sur la performance, on pourrait la rationaliser, satisfaire les millions de passionnés qui se gavent de cette information sur le Tour, et en ressortent volontiers frustré : à l’heure où, sur chaque match de football, on s’abreuve de statistiques en tout genre, de visualisations 3D des buts, sur le cyclisme, on n’a rien qu’une liste de temps, et des fiches de coureurs.

ASO le fera-t-il ? J’en doute. La logique de cette organisation est encore dictée par celle d’un monopole, et celle de la protection des intérêts du cousin, L’équipe. La création d’un réseau de promoteurs du Tour, de création d’attention sur un tel événement serait énorme, pourtant, avec de nombreux bénéfices indirects sur la compétition, le sponsoring, sans compter l’information professionnelle, pour les équipes, les équipementiers, les media… Cela ne se fera pas ? Pas tout de suite. Reste que l’on pourrait appeler à construire, et libérer les données sur le Tour. Cela permettrait, pour un des spectacles les plus suivis au monde, de s’informer comme on peut l’être à l’heure du numérique… Faudra-t-il attendre encore dix ans pour que l’on s’informe bien sur cet événement ?

4 commentaires pour “Des données ouvertes pour le Tour ?”

  1. des données ouvertes sur le Tour ? oh oui ! oh oui !…

  2. Le papi qui est heureux de savoir que l’église de Saint Paumé en Velours date du milieu du XVIème siècle, bref, celui qui regarde réellement le Tour, il n’est pas féru comme toi de dataviz.

    Je ne suis pas sûr que les journalistes aillent voir Blanc et lui décrier “On veut bosser plus” soit dans le domaine du réalisable.

    Et les qqs passionés, il faut être honnête, ils ne raportent vraiment pas grand’chose à la société du Tour.

    Alors;…

  3. Bonjour,

    Je vous recommande le site de data journalism ActuVisu, qui propose une mise en scène intéressante de données en lien avec le Tour de France (http://www.actuvisu.fr/#tour-de-france-performance).

    Il s’agit d’un graphique permettant de visualiser la puissance des coureurs en montagne, et notamment de repérer les performances vraiment “extraordinaires”. Instructif !

    Mais je suis d’accord avec vous sur l’intérêt qu’il y aurait à diffuser plus largement les données du Tour.

    Cordialement,

    Calimaq

  4. […] http://blog.slate.fr/tour-de-france-2010/2010/07/13/des-donnees-ouvertes-pour-le-tour/ […]

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