Mad Men, la mélancolie et le sentiment de persistance

Ce matin, j’ai (enfin) regardé le double épisode d’ouverture de saison 6 de Mad Men. Loin de Paris en début de semaine, je n’avais pas pu m’y coller, j’arrive donc après la bataille, mais je ne voulais pas passer à côté de l’événement. J’ai donc allumé ma télé, regardé Don, Peggy, Betty et les autres une heure et demie… et ressenti à la fin quelque chose de rare, qui me prend plus généralement à la sortie d’une salle de cinéma, un sentiment de persistance, comme cette lumière qui reste imprimée dans notre pupille après un flash, cette envie de câlins après une belle « romcom », cette impression d’être encore enveloppé de l’atmosphère d’une œuvre de longues minutes après son visionnage.

Cette « persistance » est plus facile à ressentir au cinéma, où l’on pénètre dans l’écran, où l’on s’oublie dans la fiction plus intensément qu’à la télévision – quelle que soit la qualité du film, c’est l’expérience physique qui veut cela. Pour qu’une série me procure cette sensation – je parle ici d’un point de vue très intime, je ne veux pas faire de généralités – il faut qu’elle soit capable de se connecter non seulement à ma rétine ou mes oreilles, mais surtout à mon for intérieur, à mes émotions. Mais ça ne suffit pas toujours. Lost et Breaking Bad, deux des plus grandes séries de l’histoire, sont capables de me faire bondir sur mon canapé, de me passionner, d’ouvrir mon robinet critique des jours entiers, de me toucher aussi, mais je reste téléspectateur, comblé, admiratif, mais relativement détaché une fois les épisodes terminés – ce qui ne veut pas dire que je n’y pense plus, mais je m’extirpe sans trop de difficulté de leurs univers.

Mad Men, qui pourtant n’est pas ma série favorite, et pour laquelle j’ai du faire des efforts, insister, m’ennuyer un moment avant d’accrocher, a dans ses meilleurs moments cette force, cette persistance. J’en ai fait l’expérience, violemment, le soir où j’ai regardé The Suitcase, le plus bel épisode de la série, sans doute un des épisodes les plus émouvants qui m’ait été donné de voir dans ma vie de sériephile. Une histoire qui m’avait alors touché au plus profond, et qui m’a longtemps hantée. J’ai cherché, outre la beauté de ce qu’elle dit, la subtilité du récit, des dialogues et des performances de Jon Hamm et Elisabeth Moss, ce qui avait déclenché cette expérience. Ce premier épisode de la saison 6 de Mad Men m’a aidé à confirmer la réponse que j’avais alors pressentie. C’est l’infinie mélancolie de Don Draper et consorts.

Ce début de saison plonge Don dans des abîmes de solitude, dans cet Enfer (de Dante) dont il lit les pages dans la première scène, seul face à une souffrance de plus en plus intenable à porter, dans un monde qui semble pourtant paradisiaque, de ses vacances hawaïennes à son statut tant envié de pubard marié à une beauté sur le point de percer à la télévision. Le mal qui ronge Don, c’est une mélancolie infinie, née d’un trop long mensonge, et d’une incapacité grandissante à savoir qui il est vraiment, ce qu’il reste de Dick Whitman, l’homme qu’il était avant la guerre de Corée. Commentaire brillant sur la fin d’une époque et de ceux qui la symbolisaient, Mad Men est surtout une poignante histoire humaine, de héros tout en postures, qui peu à peu s’effondrent sous les apparences – la chute de l’ombre du générique l’illustre très bien.

Au meilleur de sa forme – comme dans ce double épisode – Mad Men parvient ainsi à faire sourdre, sous ses bavardages brillants, son esprit et son humour indispensable, une mélancolie contaminatrice, qui non seulement imprègne les personnages, mais qui déborde aussi de l’écran pour nous toucher. Elle dit la difficulté de vivre, elle dit l’urgence d’être heureux sans cesse contrariée par nos souvenirs et nos regrets, elle dit notre solitude — même quand tout le monde nous envie — elle dit l’impossible simplicité de cette suggestion d’un photographe face auquel pose Don, « soyez juste vous-même. »

Encore une fois, ce sentiment est intime, et je ne prétends pas que tout le monde doit le ressentir au visionnage de Mad Men. Je l’ai récemment très fortement éprouvé en regardant Enlightened, une série peu suivie, boudée, voire carrément rejetée par la majorité des téléspectateurs, mais qui exprimait une quête de lumière, une envie d’être et d’embrasser les petites choses du monde pour mieux rejeter l’ombre. Peut-être certains d’entre vous sont touchés par cette « persistance » après How I Met Your Mother ou The Walking Dead

Image de Une : Mad Men (AMC/Canal+)

6 commentaires pour “Mad Men, la mélancolie et le sentiment de persistance”

  1. C’est le genre de sensation que j’ai souvent en terminant en série, restant parfois immobile quelques minutes pour prendre le temps de réaliser qu’on vient de dire au revoir aux personnages auxquels on s’est attaché.
    Mais récemment je suis resté à Harlan un moment après Decoy le 11ème épisode de la saison 4 de Justified, j’ai même pris le temps de le revoir quasiment dans la foulée.
    De même avec Chaos, l’épisode de Southland diffusé cette semaine, où on ne peut être en empathie avec nos patrouilleurs préférés. (Difficile d’évoqué cet épisode sans spoiler).

  2. Après HIMYM, j’ai souvent la sensation d’avoir croqué une pastille de vitamine C ou avalé une poignée de dragibus, j’ai une petite dose de sucre facile, c’est agréable mais ça ne laisse pas non plus cette persistance (et pourtant j’aime bien). Je ressens la même chose que toi face à Mad Men, que j’aime depuis le début malgré deux premières saisons plus esthétiques qu’autre chose… Mad Men nous raconte à quel point les apparences sont trompeuses, comme on pense tous des choses erronnées sur les autres, comment nous faisons tous des petits ou des grands compromis avec la vie et nos idéaux. Mad Men met tout cela remarquablement en scène. Hâte de voir la saison 6 maintenant.

  3. J’éprouve souvent ce sentiment de persistance après un film, plus rarement avec une série télé, exception faite pour Mad Men dont je suis fan depuis le premier épisode.
    Aucun personnage n’est sympathique et pourtant leurs fêlures et leur mal de vivre nous les rendent presque “aimables”.
    “Elle dit la difficulté de vivre, elle dit l’urgence d’être heureux sans cesse contrariée par nos souvenirs et nos regrets, elle dit notre solitude — même quand tout le monde nous envie — elle dit l’impossible simplicité de cette suggestion d’un photographe face auquel pose Don, « soyez juste vous-même.” C’est magnifiquement écrit.

  4. Pour ma part après HIMYM je me dis surtout qu’il faudrait que cela avance . Après Walking Dead, que cela avancera au prochain épisode vu que c’est un sur deux. Cette sensation est toujours très proche de l’ennui et il existe une fine frontière entre le rythme lent pour étirer l’histoire (cf les Sopranos) et pour donner une certaine atmosphère. Affaire de goût et de patience. Mad Men pour ma part malgré ses qualités m’a fait regarder ailleurs. Alors que Boardwalk Empire me fait trépigner d’envie pour l’épisode suivante.

  5. Et tout à fait d’accord pour la magnifique Laura Dern et enlightened!

  6. tout à fait d’accord avec l’article, cette épisode de Mad Men était très très bon. Personnellement, j’ai accroché à la série à partir du troisième ou quatrième épisode, et je suis toujours autant surprise. C’est beau, touchant et profond. Hate de voir cette saison 6 et où les aventures de Don vont s’achever, même si (heureusement) on a encore le temps.

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