Ainsi soient-ils : Amen ?

Et s’il se passait (enfin) quelque chose à la télévision française ? En attendant les très désirés Revenants de Canal+, Arte lance jeudi soir Ainsi soient-ils, une des séries les plus originales, les plus intéressantes et, malgré ses défauts, les plus réussies de ces dernières années dans l’Hexagone. Une des celles qui, je l’espère, annoncent le début d’une nouvelle ère à la télé française. Demain, je posterai ici même l’émission que j’ai enregistré au Mouv’ la semaine passée avec l’équipe de la série. Aujourd’hui, voici mon avis sur une œuvre pas si simple à aimer, pas toujours géniale, mais dont les efforts et les réussites méritent un accueil chaleureux (et les audiences qui vont avec).

Ainsi soient-ils suit cinq jeunes qui entrent au séminaire des Capucins, à Paris. Cinq jeunes de cinq milieux très différents, un scout, un fils de bonne famille, un prolo, un intellectuel et un ex-taulard, pour simplifier les choses. Ils rencontrent l’équipe du père Fromenger, le directeur du séminaire, un homme passionné, sage, progressiste, mais qui peine à tenir à flot les finances du prestigieux établissement, résistant tant bien que mal aux critiques des cercles dirigeants de l’Église, où l’on parle plus politique que foi. En huit épisodes, ces jeunes gens vont mettre à l’épreuve leur vocation, les raisons qui les poussent vers Dieu, ce que servir l’Église — et le monde qui l’entoure — signifie pour eux. Évidemment, rien ne sera simple…

Répondons de suite aux questions qui taraudent le téléspectateur méfiant. Ainsi soient-ils est-elle chiante, comme la religion peut-être chiante si on ne s’y intéresse pas ? A certains instants, sans doute. Il y a des longueurs, des lenteurs, des silences, qu’il faut apprendre à embrasser. On ne regarde pas une série comme celle-là pour ses scènes d’action. Et oui, si la simple évocation du Christ vous rebute, vous risquez de zapper.

D’où une seconde question : Ainsi soient-ils est-elle une série religieuse ? Non. C’est une série où il est question de religion, évidemment, une série où les héros s’interrogent sur leur vocation, une série où l’on parle régulièrement de ce qu’est servir Dieu. Mais c’est bien plus une série humaine, qui se penche sur le parcours intime de ses héros. N’allons pas jusqu’à dire qu’elle aurait été la même si ces jeunes avaient voulu devenir boulangers. Son ton, son ambiance, l’humeur de ses personnages sont influencés par son décor, mais son fond, ce qu’elle dit au-delà de tout ça, c’est la difficulté de faire des choix, de les assumer et de les faire accepter aux autres, à commencer par sa famille.

Enfin, Ainsi soient-ils est-elle une série polémique, qui cherche des noises aux cathos et à l’Église ? Si vous militez pour le retour de la messe en latin et que vous pensez que l’homosexualité est une abomination, vous n’allez pas aimer. Ça ne fait pas de la série un brûlot, juste une œuvre moderne, progressiste, que les plus athées qualifient de “pub pour les cathos” et que les plus conservateurs traitent de suppôt de Satan. Sur ce genre de sujet, on ne peut satisfaire personne… La foi y est montrée comme une chose belle mais qui, entre de mauvais esprits, peut faire du mal, et l’Église une institution où le pouvoir corromps, ce qui arrive souvent, Dieu ou pas.

Ceci étant dit, que penser de la série ? Il faut laisser passer le pilote, un peu hésitant, maladroit, empesé par ses personnages, qui sont au départ des stéréotypes (Bruno Nahon, son créateur, le reconnait volontiers). Ensuite, ils vont s’épaissir lentement, gagner en complexité, et quitter régulièrement le séminaire pour ne pas se réduire à de jeunes types à la croix de bois. Car Ainsi soient-ils passe pas loin de la moitié de son temps loin du séminaire lui-même, dans les familles des héros ou au Vatican, où l’on suit une intrigue secondaire qui apporte un peu de suspense, de divertissement et d’humour à l’ensemble, à défaut de déborder d’originalité.

L’originalité du projet, voilà sans doute la première raison d’y regarder de plus près. Une bonne idée suffit-elle à faire une bonne série ? Certainement pas, mais à la télé française, c’est suffisamment rare pour qu’on s’en félicite. Pas de flics, pas de docteurs, pas de personnes de petite taille, pas (trop) de bons sentiments dégoulinants, Ainsi soient-ils va voir ailleurs si on y est, et on y est volontiers. Arte avait cherché à faire ça avec Xanadu et sa famille porno, mais il y avait dans ce sujet-là trop de racolage (même passif et involontaire) pour qu’on admette une intension pleine, complète, de changer les choses (et la série n’était pas maîtrisée, mais c’est une autre histoire). Choisir des séminaristes pour héros demande clairement du courage, et une envie de raconter une autre histoire. Si Ainsi soient-ils étaient une daube sans nom, on lui accorderait au moins son effort de départ.

La bonne nouvelle, c’est que la série est assez réussie au-delà de son concept. D’abord parce qu’elle prend le temps de nous présenter ses personnages, le temps de nous faire entrer nous aussi au séminaire, le temps tout court. Ça risque d’en stresser certains, cette lenteur. Qu’ils attendent la série Taxi, en préparation. Bruno Nahon et ses co-créateurs aiment Six Feet Under, pas la série la plus speedée de l’histoire. Surtout, eux et moi (et vous ?) sommes d’accord sur un point clef : une bonne série, ce sont d’abord de bons personnages. Tant mieux si l’histoire est bonne, mais elle ne vaudra rien sans bons personnages. Ceux de Ainsi soient-ils ne sont pas tous géniaux (le plus réussi est José, ancien taulard taiseux mais capable de déclarations passionnées sur sa foi et la société) mais ils existent tous, ont tous une trajectoire crédible, une identité, et épisode après épisode on s’attache à eux. Assez pour attendre la saison 2, en préparation (signalons ici aussi les performances globalement satisfaisantes du casting, à commencer par celles de Jean-Luc Bideau en père Fromenger et de Samuel Jouy, qui joue José, un nom à suivre). Enfin, sans complexe, Ainsi soient-ils utilise certaines figures de style des séries, les passages musicaux notamment, les cliffhangers, etc. non pas en se la jouant à l’américaine, artificiellement, mais en intégrant les leçons des séries américaines, en les digérant.

C’est aussi ça qui, l’air de rien, surgit de la réussite de Ainsi soient-ils : c’est une série à l’identité française, qui parle d’un sujet profondément local, de notre société — il est question de sans papiers et d’une réalité économique contemporaine — avec des personnages qui nous ressemblent — dans leur intimité, pas nécessairement dans leurs choix de vie — tout en réussissant à nous raconter leur histoire efficacement, avec rythme — ce n’est pas contradictoire avec la lenteur et la patience de la narration — et sans perdre notre attention. Ce succès est complexe, difficile à analyser, mais il dit une chose simple : nous entrons peut-être dans une ère où les séries françaises sauront nous captiver autrement qu’en pétant tout ce qui bouge (n’est-ce pas Braquo) ou qu’en jouant la carte comique. Où même les séries qui peuvent s’améliorer comme Ainsi soient-ils sauront nous donner envie de leur donner le temps.

Ainsi soient-ils, sur Arte le jeudi à 20h50

3 commentaires pour “Ainsi soient-ils : Amen ?”

  1. C’est une série sur laquelle je me pencherai religieusement.
    Votre critique est très intéressante.

  2. Oui, merci, Pierre, pour cette critique très intéressante et qui donne envie de persévérer après un premier épisode (vu sur le site du monde.fr) parfois un peu laborieux dans son exposition.
    Je trouve juste dommage que la réalisation n’utilise pas plus le potentiel esthétique du sujet (un peu comme par crainte de ne plus avoir la distance critique nécessaire ensuite), mais c’est un petit bémol.

  3. @Alice : je suis assez d’accord avec toi là-dessus.

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