Impact du débat national sur la transition énergétique : coût, compétitivité, emplois

lacroix.com

Le débat sur la transition énergétique, lancé en septembre 2012 par le président François Hollande par le biais de Delphine Batho, la ministre de l’Ecologie, vient de franchir une nouvelle étape, le 23 mai dernier, avec le rendu des rapports au Conseil national du débat des trois groupes de travail portant sur « le financement » de la transition, « le mix énergétique » et « la compétitivité ».

Ce débat, rappelons-le, prévoit l’élaboration, en juillet, d’une loi sur la transition énergétique, suite aux remises des conclusions régionales et nationales au gouvernement, prévues le 18 juillet. Le gouvernement présentera alors cette loi à l’automne 2013 au Parlement ; celle-ci devrait, à priori, répondre aux objectifs annoncés par le Président Hollande de réduire notre consommation d’énergie d’origine nucléaire de 75% à 50% d’ici 2025. En outre, l’objectif européen que la France s’est engagée à tenir contre le changement climatique, d’ici 2050, est le dénommé Facteur 4, la réduction par 4 de notre consommation d’énergie.

 

Les scénarios et les propositions des associations et ONG

Plusieurs scénarios dont ceux de l’association Négawatt et de l’ADEME, répondant tous deux à l’objectif européen fixé pour 2050, prévoient, grâce à la transition énergétique et notamment le développement dans les énergies renouvelables, un effet très positif sur l’emploi. En effet, une étude réalisée le 29 mars dernier par Philippe Quirion, chercheur au Cired, Centre International de Recherche sur l’Environnement et le développement, a révélé que la mise en œuvre du scénario Négawatt 2011-2050 aboutirait à un effet positif sur l’emploi, de l’ordre de +240 000 emplois équivalent temps-plein en 2020 et 630 000 en 2030. Ce scénario repose notamment sur « une forte réduction de la consommation d’énergie, un développement massif des énergies renouvelables et un abandon complet du nucléaire en 2033 ».

Toutefois, ils ont souligné que cette étude n’avait pas pour but de « répondre à la question réductrice » qu’est celle portant sur le coût de cette transition.

Car cette question du financement, particulièrement épineuse, s’est posée pour nombre de contributeurs au débat, mais aussi pour le Ministère de l’Ecologie : sur son site, ouvert à cet effet, ce dernier donne très peu d’éléments à ce sujet.

En revanche, l’association WWF France a proposé de financer la transition énergétique en créant le TESEN, « un fonds indépendant pour la Transition énergétique et une sortie équitable du nucléaire » géré par la Caisse des Dépôts et a avancé que « le démantèlement des centrales nucléaires coûterait entre 300 et 400 milliards d’euros » dans les vingt à trente prochaines années.

L’ONG Greenpeace, qui boycotte le débat en raison d’ « un manque de confiance dans la volonté du gouvernement de réussir la transition énergétique », a elle aussi proposé son scénario et anticipé que les investissements nécessaires à la transition sont ceux d’un scénario tendanciel : le scénario est estimé à 490 millions d’euros entre 2011 et 2050 et à un coût de la production d’électricité identique, avec le temps, dans la part des énergies renouvelables.

Le groupe, portant sur « le financement » réuni le 23 mai, a notamment proposé d’utiliser les fonds de la Banque Publique d’Investissement (BPI), banque créée par le gouvernement Ayrault, le 31 décembre 2012. Il a en outre proposé qu’une partie des fonds gérés par la Caisse des dépôts soit « mis à la disposition d’opérateurs décentralisés des collectivités et d’Oséo garanties (BPI) pour assurer le développement des garanties sur prêts bancaires auprès des TPE/PME consentis au profit de la transition énergétique ».

Face aux nombreuses dissensions exprimées au sein du groupe, Mathieu Orphelin, co-rapporteur de ces travaux, a assuré que « les scénarios les plus ambitieux se rentabilisent en moins de quinze ans et permettent même d’économiser jusqu’à 145 milliards d’euros par an sur la facture énergétique en 2050 ».

Autrement, selon Philippe Collet, rédacteur d’actu-environnement, « aucun des scénarios ne prévoient une réduction du PIB » et tous prévoient « une croissance relative de sa part ».

Autres rendus des rapports des groupes d’experts

developpement-durable.gouv.fr

Concernant le prochain bouquet énergétique du pays, le groupe, dédié à ce sujet, a proposé, « faute d’avoir trouvé un consensus », quatre scénarios regroupant les idées majeures de chaque partie prenante du débat. Pour chacun, le groupe a estimé le coût d’investissement qu’il représenterait pour le pays.

Le scénario, intitulé « décarboné », donne la priorité au nucléaire et au gaz de schiste  en augmentant considérablement la part du nucléaire, passant à près de 65%, contre 42% actuellement (il ne répond donc pas à l’objectif de François Hollande), il est estimé entre 49 et 57 milliards d’euros par an (contre 37 milliards en 2012) ; le scénario intitulé « sobriété », tout aussi extrême, présente une sortie du nucléaire d’ici 2050 avec une baisse de 50% de la demande d’énergie, son coût est élevé entre 62 à 69 milliards d’euros par an ; le scénario « efficacité », estimé entre 56 à 63 milliards d’euros annuels, retient « une baisse de 50% de la demande globale mais un rôle accru de l’électricité » ; enfin le scénario « diversité », estimé entre 48 et 51 milliards d’euros par an, est basé sur « une baisse de 20% de la demande, avec une taxe carbone, une hypothèse de croissance moyenne médiane (1,7%) et le remplacement partiel du parc nucléaire ».

Le groupe a également divergé de point de vue quant au coût du mégawattheure nucléaire à venir : selon les experts, celui-ci a varié de 60 à 120 euros.

De son côté, le groupe des entreprises, par la voix du Medef, défend actuellement la place du nucléaire dans le futur mix énergétique, au nom de la compétitivité, de l’emploi, et de la très bonne place du pays en matière d’émission de CO2. Ce groupe, comptant 130 entreprises, parmi lesquelles EDF, Alstom, Areva, a avancé qu’« une énergie trop chère en France pousserait à la délocalisation vers des marchés où l’énergie est meilleur marché ». Ils affirment que toutes les énergies seront nécessaires (les énergies fossiles, renouvelables et le nucléaire).

Le groupe sur les énergies renouvelables, de son côté, n’a pas réussi à trancher l’épineuse question du financement, lors de la remise de son rapport, le 25 avril dernier.

 

En conclusion

A deux mois de la remise des conclusions au gouvernement et alors que chaque partie prenante semble camper sur ses positions, et que la ministre Delphine Batho a prévenu que si les groupes n’arrivaient pas à trouver des consensus, ce serait au Président François Hollande de trancher sur ces questions, l’aboutissement du débat laisse perplexe…

Nombre de contributeurs au débat plaident « l’attente » concernant la transition énergétique du pays en arguant que la France compte parmi les pays les moins émetteurs en CO2 à hauteur de moins de 2% émis au niveau mondial. Alors que la crise économique française touche durement l’emploi et la compétitivité du pays et que notre population est appelée à croître, plusieurs questions se posent : doit-on s’engager dès-à-présent dans une transition qui suppose un abandon progressif du nucléaire au profit des énergies dites renouvelables ? La France a-t-elle les moyens de financer la transition énergétique ? Quelles sont les leçons à tirer de la transition allemande, laquelle ne semble pas si « parfaite », notamment avec l’annonce d’une facture s’élevant à 1000 milliards d’euros d’ici 2030-2040 pour la seule sortie du nucléaire ? L’Allemagne a compensé, en outre, sa sortie du nucléaire par une utilisation massive du charbon, dont l’impact environnemental est incontestable…

Certains plaident que nous n’avons pas les moyens de nos ambitions alors que d’autres arguent que la transition énergétique serait bénéfique pour la relance de l’économie du pays, l’emploi et l’environnement. Mais qu’en sera-t-il ? Les experts du débat, n’arrivant pas à se décider sur de nombreux points, notamment sur le bouquet énergétique et le financement, ce sera en dernier lieu à notre président de trancher. Peut-être a-t-il déjà les réponses aux questions depuis un moment d’ailleurs…

Tous semblent néanmoins admettre que, si la France prend la décision de s’engager sur le chemin de la transition énergétique, la facture énergétique des ménages français devrait alors en pâtir avec une hausse considérable, et ceci outre l’augmentation déjà programmée par EDF de 30% de l’électricité d’ici 2017. Car, il est bon de noter que notre facture énergétique compte aujourd’hui parmi les plus faibles en Europe. Finalement, la décision reposerait-elle sur un pacte européen en matière de transition énergétique avec une harmonisation du mix énergétique et des factures électriques ?

 

Un sujet épineux, n’est-ce pas ?

Abid Mouna

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