Le point Godwin, ce paravent de l’antisémitisme


J’avoue, avant de commencer à radoter sur ce blog voilà cinq ans, j’ignorais tout de Godwin, de son point, de sa loi, de ses innombrables adeptes qui sévissent comme des chiens de garde sur les réseaux sociaux et distribuent des claques virtuelles à ceux coupables d’avoir employé à tort et à travers une quelconque référence au nazisme ou à l’Holocauste.

Depuis, hélas, je me suis rattrapé ou plutôt j’ai été rattrapé par la patrouille.

Pour les bienheureux qui ignoraient tout du onzième commandement des tables de la loi du cyberespace, le principe de Godwin veut que ”plus une discussion en ligne dure longtemps, plus la probabilité d’y trouver une comparaison impliquant les nazis ou Hitler se rapproche de 1”

Pourquoi pas.

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Je ne vois pas bien l’originalité d’une telle formulation, j’ignore ce qu’elle a de révolutionnaire dans la mesure où elle m’apparaît comme une simple évidence : le nazisme et la Shoah ayant par leur monstruosité et leur caractère extraordinaire façonnés la conscience de l’homme moderne, il n’est guère étonnant que d’une façon ou d’une autre, nous nous référions à ces événements lors d’une discussion, surtout si elle s’éternise.

Juif ou pas, nous sommes tous des enfants d’Auschwitz, de ce moment de l’histoire où l’homme a parachevé sa propre œuvre de destruction, a mis à bas des siècles durant lesquels nous avons cru que la culture, le culte du progrès et la croyance en la science nous préserveraient de la barbarie.

Et de ce péché quasi originel, nous en ressentons encore les secousses : nous avons vu de si près de quoi nous étions capables, nous autres être humains, que nos pensées se nourrissent de ces événements traumatiques comme autant de phares éclaboussant nos consciences meurtries.

Seulement, je me suis aperçu que cette loi de Godwin d’une banalité sans nom, rendue si populaire sur internet, était bien souvent utilisée pour permettre à certains individus de s’offusquer de l’omniprésence de la Shoah dans l’espace médiatique.

Ces individus sitôt qu’ils repèrent le terme d’Holocauste ou de Shoah dans un article, un article qui ne traiterait pas frontalement de la période nazie, postillonnent à tire-larigot des ”Point Godwin ! Point Godwin ! Point Godwin !” avec le même empressement énervé que des garnements dans une cour de récréation.

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Sous prétexte que le papier ou le billet n’entretient pas un lien direct avec la Shoah, au nom de la dénonciation d’une banalisation du mal, d’une éthique de la morale dont par ailleurs ils ignorent tout, ils s’en prennent à l’auteur  pour lui reprocher ce télescopage historique.

Autrement dit, on peut parler de la Shoah seulement quand on parle de la Shoah.

Hors ce cadre bien précis, vous êtes hors-sujet.

Pas besoin d’être bien futé pour comprendre que pareille récrimination n’est qu’une forme déguisée de révisionnisme ou d’antisémitisme.

Ce que ces gens-là veulent nous dire quand ils vous interpellent de la sorte, c’est ”vous allez nous gonfler encore longtemps avec votre Shoah”, c’est ”d’accord vous avez souffert vous les Juifs mais les Indiens d’Amérique aussi”, c’est ”votre statut de victime, ça va un temps, c’était il y a soixante dix-ans, on pourrait peut-être passer à autre chose, non”.

C’est une ”dieudonisation” rampante des esprits particulièrement répandue chez les plus jeunes des internautes.

Comme une sorte d’endoctrinement où l’on tente de circonscrire la portée de l’Holocauste ou du nazisme à un simple événement historique, une péripétie à laquelle il ne faudrait pas attacher une importance trop démesurée, l’Histoire n’étant après tout qu’une suite de drames, de tragédies et de guerres.

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Ce n’est point pour s’insurger contre une banalisation de la Shoah que ces gens tempêtent, non du tout, c’est pour essayer de la délégitimer, de lui ôter tout caractère singulier, d’effacer cette douleur juive et la replacer dans une continuité historique où la banalité du mal serait omniprésente.

Sauf que non.

Le nazisme, la Shoah, la solution finale ont ceci de particulier que pour la seule fois dans l’histoire de l’humanité, on a voulu exterminer tout un peuple, non point pour des considérations historiques, non point pour conquérir de nouveaux territoires et étendre un empire, non point pour des visées économiques, non point pour asseoir une religion au détriment d’une autre, non point pour retirer de cette éradication un quelconque gain, mais juste parce qu’il était.

Autrement dit on a tué des Juifs parce qu’ils étaient Juifs.

Et c’est précisément parce qu’il y a là une sorte d’effroi, de vertige métaphysique, quelque chose qui relève de l’impensé, une sorte de mal absolu, que oui, l’Holocauste a pénétré si profondément en nous qu’il revient sans cesse nous hanter et apparaît ici dans nos conversations, là au détour d’un article.

Point barre.

                                                                                                                                                                                    Pour suivre  l’actualité de ce blog, c’est par ici : https://www.facebook.com/pages/Un-juif-en-cavale-Laurent-Sagalovitsch/373236056096087?skip_nax_wizard=true

24 commentaires pour “Le point Godwin, ce paravent de l’antisémitisme”

  1. Quand un type suggerera de débarrasser le territoire d’une population quelconque, les cons répondront en choeur “Point Godwin !” à ceux qui trouvent que l’idée est un peu nazie sur les bords.

  2. Très beau ! Imparable

  3. Bonjour Laurent Sagalovitsch,
    J’aime vous lire
    Ce matin, en même temps quasiment que votre billet, voilà que je tombe sur cet article de Slate :
    https://www.slate.fr/story/119783/pere-juif-clandestin-armee-nazie

  4. Je pense que le point Godwin dit surtout que celui qui traite l’autre d’être nazi au détour d’une conversation autre, termine de facto la discussion, empêche l’argumentation, lui disant qu’il argumente comme Hitler.

    Le point Godwin, tel que je le comprends c’est traiter qqn de nazi (et donc perdre la possibilité de discussion), pas juste évoquer la shoah.

    Ceux qui le comprennent comme simplement évoquer la shoah participent en effet d’une dieudonnisation…

  5. 5 ans déjà ca ne me rajeunit pas! On a déjà longuement aborde le sujet :) Pour ce qui est de l’Angleterre il y a bien du racisme dans la campagne du leave mais je n’ai pas vu la Heidegger Anglais. Les politiciens sont surtout une belle bande de guignols qui jouent avec les passions pour leur carrière personnelle, c’est mal et si je ne souhaitais pas ca il faut que ca s’arrête. D’autre part je lis que c’est la faute a Corbyn, mais là où je remarque que les journaux ricains se posent la question de leur rôle dans l’ascension de Trump, ce sujet est à priori éludé en Angleterre. Bref vous nous parlez vieux et Shoa, de mon point de vu vous êtes contre productif parce qu’à côté. A moins que vous ne vouliez faire parler les bavards?

  6. J’oubliais, je maintient ce que j’ai dit sur les vieux sages dépressifs. Ca n’a aucun rapport et toujours de mon point de vu c’est parfaitement juste, que vous le modériez ou non. 😉

  7. Pour une fois, pas vraiment d’accord avec ce raisonnement, que n’aurait d’ailleurs pas renié Himmler (Attention, mise en abime ! :D)

    Le Point et la Loi Godwin ont deux dimensions bien distinctes.

    La Loi n’est qu’un postulat très factuel et sujet à débat.

    L’essence du Point par contre n’est pas tant de faire référence à la Shoah à l’intérieur d’une discussion, que de tenter de vicier le débat et discréditer son interlocuteur en comparant ses thèses, son attitude ou son raisonnement à celui du nazisme.

    Ce n’est pas invoquer la souffrance du peuple juif et l’horreur de l’holocauste, mais assimiler son opposant à ce qui s’est fait de pire en terme de réflexions et d’idées dans l’esprit de l’auditeur / du lecteur, et donc rendre la totalité de son propos méprisable et indigne.

    En soi, il s’agit donc, de mon point de vue en tout cas, d’une stratégie rhétorique assez médiocre et qui mérite d’être souligné quand elle est utilisé.

  8. Bonjour,

    J’apprécie toujours beaucoup vos articles, mais sur celui-ci j’ai l’impression que vous faites erreur (ou du moins j’ai compris autrement le problème que pose le point Godwin) :

    En effet, si certains se récrient ”Point Godwin ! Point Godwin ! Point Godwin !”, ce n’est pas car l’on peut parler de la Shoah seulement quand on parle de la Shoah, mais c’est qu’on ne peut pas utiliser la Shoah comme moyen de fermeture du débat. Lorsqu’un débat a lieu, tout rapprochement/comparaison aux nazis est une assurance de fermer le débat : et c’est là où le point godwin est préjudiciable. C’est en quelque sorte l’argument des personnes qui n’ont plus d’argument : en criant “aux fascistes!” il est sur de ‘gagner’ et fermer tout débat.

    (bref, c’est très mal expliqué, mais l’intention y est)

  9. J’entends bien mais je crois que cette loi a été détournée. Dans l’absolu, vous avez raison. Dans la pratique, je ne suis pas bien sûr.

  10. La paille dans l’oeil du voisin…ou comment critiquer les censeurs en prônant la censure.

    Nous partons donc de la Reductio ad Hitlerum, avant de passer, grâce à vous, à la Reductio ad Godwinum… Puis le balancier reviendra et nous arriverons, qui sait, à la Reductio ad Dieudonum. Avec toujours le même fil rouge : s’empêcher de penser.

    C’est bien, l’humanité avance.

    “Point barre”. Voilà qui est bien envoyé !

  11. “pour la seule fois dans l’histoire de l’humanité, on a voulu exterminer tout un peuple […] mais juste parce qu’il était. ”
    Les Arméniens apprécieront…Moi-même étant juif, je lutte autant contre la “dieudonnisation” des esprits que contre la pulsion d’exclusivité. Les deux sont dangereuses. Je vois certains jeunes juifs se servir de cela comme d’un parapluie qui les protègerait contre tout. Je refuse que l’on minimise le traumatisme de l’Holocauste, pour autant il faut être rigoureux. Nous ne sommes pas les seules victimes d’un génocide, nous n’avons pas été les premiers et hélas nous n’avons pas été les derniers non plus. Pour en revenir aux Arméniens, leur tentative d’extermination fut un acte prémédité du gouvernement turc de l’époque qui voulait régler définitivement la question arménienne par l’élimination systématique et totale des Arméniens. Bien avant nous, les Arméniens ont été victimes d’une Solution Finale.

  12. J’oubliais de vous dire ceci : conclure une telle démonstration par un “point barre” vous décrédibilise complètement. Vous vous montrez aussi fermé à la discussion que les gens dont vous parlez.

  13. Oui enfin ce n’est pas dossiers de l’écran ici. Cela se nomme une chute. Point barre.

  14. Effectivement, c’est la definition d’un genocide de tuer pour eliminer un catigorie de personnes, peu importe le motif qu’il soit religieux ethnique ou social. Les gitans, les armeniens, les tutsis en ont fait les frais aussi, avant ou apres la shoa. Le cote exceptionnel de la shoa vient plutot du fais qu’il ait ete organise de maniere industriel, ce que l’on peut considerer comme un sommet de cynisme. C’est egalement le fait que la shoa ait ete mise en oeuvre par un pays occidental et contemporain, auquel on peut facilement s’identifier, qui est marquant pour nous.

  15. Pas beaucoup de jeunes internautes dans le coin.

  16. Non.
    Ce n’est absolument pas cela le point godwin tu oublie un détail qui pourtant rend tout son sens à cette “loi” comme tu aime l’appelés.Ce n’est pas seulement le simple fait qu’un débat dure longtemps sur internet qui renforce la probabilités d’y trouvés des arguments nazi, c’est aussi (et surtout) le manque d’argument d’un des interlocuteurs. Donc au lieu de prendre des définitions au pif sur internet (car oui c’st bien la phrase copier coller de wikipedia vous pouvez vérifier) il vaudrait mieux se renseigner sur leurs auteurs.

  17. Savez vous que s’il on tappes saga sur google, vous apparaissez avant Sagan,

    Bon, c’est sa

  18. …sans doute contextuel,,, mais pas mal,

    (pas taper… trop vite…trop peu de contrastes)

  19. “Le nazisme, la Shoah, la solution finale ont ceci de particulier que pour la seule fois dans l’histoire de l’humanité, on a voulu exterminer tout un peuple,”
    Malheureusement ce n’est pas le seul génocide (arménien par exemple)

  20. vu le niveau de la syntaxe et de l’ orthographe il y a au contraire
    beaucoup de jeunes

  21. vu le niveau de la syntaxe et de l’ orthographe il y a au contraire
    beaucoup de jeunes

  22. Merci d’avoir mis en mots si justement (comme d’habitude) ce que je ressens, pense quand ils sortent cette absurdité de point Godwin…

    Si seulement ces gens pouvaient réellement se cultiver… lire Annah Arendt sur la banalisation du mal…

    Merci encore.

  23. Copier/coller Wikipedia “La banalité du mal n’est donc pas la « banalisation » du mal.” https://fr.m.wikipedia.org/wiki/Banalité_du_mal
    À part ca pas de ” ”dieudonisation” rampante des esprits particulièrement répandue chez les plus jeunes des internautes.” ici. J’imagine saga traîner sur les sites d’ado toute la nuit. Vieux pervers!

  24. Expérience perso : vidé d’un forum parce que je défendais Voltaire, en étant traité de nazi. Le point Godwin, c’est fou, ça existe !

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