L’anhédonie ou l’homme sans plaisir


Ce n’est pas de la tristesse, ce n’est pas du désespoir, ce n’est pas de la mélancolie, non, non, c’est encore autre chose, une sorte d’incapacité à ressentir une quelconque joie quand un événement heureux survient dans votre vie, une sorte d’aphasie du cœur, incapable de célébrer les fortunes du destin.

Ce sentiment, cette incapacité à jouir de l’instant présent, porte le nom quelque peu barbare d’anhédonie, une maladie mentale dont je manifeste quelques symptômes sans pour autant en être une de ces victimes et qui se caractérise par une impossibilité totale à ressentir, en toutes circonstances, du plaisir ou des émotions positives.

Ce qui n’est fort heureusement pas encore mon cas : une victoire de Saint-Etienne et me voilà rendu au sommet de l’orgasme. Un bon livre et je  parviens sur les rives de la jouissance. Quant à ma lubricité, malgré des maîtresses en veux-tu en voilà, elle demeure à ce jour insatiable. 

Anhédonia c’était aussi le nom que Woody Allen voulait donner à l’un de ses films les plus aboutis, Annie Hall, mais pour des raisons évidentes, les producteurs ne l’ont pas retenu.

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Pas difficile de comprendre pourquoi Woody Allen était attaché à ce titre ; à bien des égards, tout au long de sa filmographie, il a illustré à merveille cette incapacité à jouir de la vie, cette inquiétude qui jamais ne cesse, ces tourments sans cesse ressassés, cette impossibilité à se satisfaire de ce que l’existence a de meilleur à offrir, à refuser avec obstination le simple bonheur d’être en vie.

Une sorte de refus existentiel d’accepter que la vie, malgré sa chiennerie, son absurdité et son étrangeté, puisse, en certaines circonstances, vous apporter de la joie, cette simple joie de recevoir un présent, d’achever un projet cher à votre cœur, d’être récompensé de vos efforts, de publier un roman ou d’être consacré comme le bloggeur le plus émérite de votre étage voire de votre immeuble !

Le cerveau enregistre bien le côté positif de cet événement mais se refuse à verser dans la béatitude, trouve mille et un prétextes pour ne céder en rien à l’euphorie du moment, se dépêche de trouver une raison de s’inquiéter, se projette dans un futur forcément incertain où le tragique de la vie ne tardera pas à se rappeler à lui.

C’est au-delà du pessimisme. Une infirmité enracinée au plus profond de soi.

Ainsi, j’ai la joie fugace, et encore, ce n’est pas vraiment de la joie, c’est plus un soulagement, un satisfecit que je m’adresse quand le sort m’est favorable, comme une tape amicale, puis très vite, je tourne la page, je ne m’attarde pas ; cette joie je m’empresse de la congédier ou plutôt je ne parviens pas à l’apprivoiser.

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Elle m’échappe, elle refuse de se fixer en moi et très vite me voilà devant une nouvelle page blanche : il faut alors tout reconstruire, s’acoquiner avec le doute, laisser l’angoisse se pavaner, batailler avec son désir d’accomplissement ou de création.

” Sur toute joie pour l’étrangler, j’ai fait le bond sourd de la bête féroce,” écrivait Rimbaud dans Une saison en enfer.

Il n’y a jamais de trêve.

Juste une armistice de quelques heures.

Ce n’est pas de la dépression – du moins en ce qui me concerne.

Nul abattement ici, ni fatigue, ni dégoût. Tout le contraire.

Plutôt un esprit perpétuellement en alerte, jamais en paix avec lui-même, et inapte à profiter des joies simples de l’existence.


A part ça, tout va bien !

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6 commentaires pour “L’anhédonie ou l’homme sans plaisir”

  1. Je me souviens de cette réflexion dans un film qui n’est pas de Woody Allen (mais la réflexion pourrait être de lui) :”A Jew is someone who doesn’t take yes for an answer.”
    Et des premiers mots d’un de ses films, “Radiodays” : (citation approximative) “Chaque fois que je songe à ma ville natale, je la revois sous la pluie. Mais je l’idéalise, il ne pleuvait pas tous les jours.”

  2. C’est mignon, en gros vous êtes égocentrique.

  3. C’est vrai cette histoire avec “Annie Hall”??? Ça m’étonne de la part d’un artiste comme Woody Allen qui prend autant de plaisir dans la vie,et qui va même jusqu’à les énumérer dans “Manhattan” (Frank Sinatra,Marlon Brando,Mozart,le base-ball,sa copine du moment,etc). Ce qui ne l’empêche pas de ressentir parfois l’absurdité de la vie…l’Angoisse du Néant…le “à quoi bon” des existentialistes… Au contraire,Woody Allen est pour moi un cinéaste très sensuel…beaucoup plus que tous ceux qu’il admire.
    Merci Jean-Paul pour la citation.

  4. Eh oui… les sociétés humaines sont injustes, l’homme est un loup pour l’homme, il est mortel, et il fait caca.

    Mais heureusement, il y a TF1…

  5. Et à la fin elle se casse. Donc soit on peut avoir de la tendresse pour ce personnage mal adapté, soit on peut trouver que c’est un gros relou invivable. Il ne supporte bien personne. Il me fait penser à Solitude de Maupassant, là dessus il n’a rien inventé. “Était-il gris ? Était-il fou ? Était-il sage ? Je ne le sais encore. Parfois il me semble qu’il avait raison ; parfois il me semble qu’il avait perdu l’esprit.”

  6. Il m’arrive très rarement d’éprouver de la joie ou du plaisir.

    A soixante ans, on commence à être blasé d’un peu tout.

    Je ne supporte pas les bébés qui crient, les femmes qui bavardent en oubliant ce qu’elles ont dit cinq minutes après, etc…

    Quand j’ai enterré mes parents, je n’ai pas versé une larme, et pourtant, je les aimais beaucoup.

    Il faudrait quand même que je me fasse soigner, ce n’est pas normal…

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