Arrêtez de publier autant de livres !


Quiconque s’est jamais rendu dans une librairie ou une grande enseigne à visée culturelle a déjà dû éprouver ce léger sentiment de vertige confronté à la masse des livres empilés devant lui.

Une sorte d’écœurement aussi, de découragement, d’abattement tant il lui apparaît comme impossible de choisir parmi cette faune gargantuesque un ouvrage qui puisse répondre à ses attentes et combler ses envies.

C’est que si la France est le pays des fromages, il est aussi le pays des livres, à la différence près que si chaque fromage finira bien par trouver un palais à contenter, le livre lui risque fort de finir sa courte existence dans une vaste usine à pilon où il sera gaiement broyé avant d’être recyclé comme couches-culottes ou étiquettes de boites de thon.

C’est un fait : on édite trop, beaucoup trop de livres et notamment de romans en France.

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On en publie à une régularité effarante, à une cadence qui défie l’entendement, dans une sorte de frénésie éditoriale qui n’entretient aucun rapport avec la réelle demande du marché, en opérant le choix de la quantité versus celui de la qualité.

C’est comme une fuite en avant, l’idée que parmi les centaines de bouquins déversés chaque mois dans le robinet des librairies, au beau milieu de cette multitude de livres proposés, l’un d’entre eux, par on ne sait quel miracle, puisse séduire un vaste public et effacer les coûts de production des autres ouvrages publiés.

Il est illusoire, sot, inconséquent, de penser un seul instant qu’il existe dans l’hexagone un nombre suffisant de lecteurs pour absorber toute cette masse de romans, documents, biographies, livres de recettes, essais politiques, philosophiques, religieux… qui, semaine après semaine, en une succession infernale et ininterrompue, se présentent aux rayons des librairies.

Enfin du moins quand ils parviennent jusqu’à elles, la triste vérité étant que, considérant le volume de titres mis sur le marché, la plupart d’entre eux seront comme des enfants mort-nés qui jamais ne verront la lumière du jour ni ne connaîtront la joie de parader à la devanture d’un bouquiniste.

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Il est tout aussi illusoire de penser qu’il existerait en France une sorte de génie littéraire propre à l’hexagone, traversant toutes les couches de sa population et donnant naissance, comme par enchantement, à des écrivains se comptant par dizaines de milliers.

Une cavalerie éditoriale, une bulle spéculative qui semble ne jamais devoir cesser et dévore peu à peu le paysage littéraire, tout en lui conservant une réelle et salutaire présence dans les médias, continuant à entretenir le paradoxe d’un pays qui n’aurait jamais autant produit de romans alors que le temps réservé à la lecture ne cesserait de baisser.

Année après année le tirage moyen des romans s’effondre, les à-valoirs aussi, et pourtant rien ne change, absolument rien : on continue à publier tout et son contraire, à publier à tire-larigot, à publier sans tenir compte de la demande, à publier des romans éphémères dont chacun sait pertinemment la parfaite médiocrité, l’immarcescible vacuité, l’effarante incongruité.

Tout le monde en est parfaitement conscient, les éditeurs les premiers, et cependant rien ne vient altérer cette douce folie, on se complaît à publier à foison, dans une totale anarchie, en remettant son sort entre les mains de la destinée, d’un hypothétique bouche-à-oreille ou de quelques valeureux libraires qui, par miracle, auront repéré, parmi cette production industrielle, un ouvrage digne d’intérêt.

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Avec comme effet de rendre la production littéraire parfaitement illisible et de semer la confusion dans l’esprit du lecteur à qui il revient in fine d’opérer la distinction entre roman anodin et œuvre de qualité comme si c’était à lui, à ses propres frais, de compléter le travail de sélection de l’éditeur.

Publier moins pour lire mieux, c’est ce à quoi devrait tendre le monde de l’édition.

Autant dire qu’on en est loin.

En même temps, l’auteur de ce sinistre billet verra son dernier opus, tout aussi inutile que les précédents, paraître sous les ors de la prochaine rentrée littéraire…


Va comprendre, Gustave.

                                                                                                                                                                                                                       Pour suivre l’actualité de ce blog, c’est par ici : https://www.facebook.com/pages/Un-juif-en-cavale-Laurent-Sagalovitsch/373236056096087?skip_nax_wizard=true

9 commentaires pour “Arrêtez de publier autant de livres !”

  1. Pour moi qui suis un auteur à insuccès, entrer dans une librairie, même modeste, est un crève-coeur : tous ces gens qui s’allient pour me piquer mes lecteurs potentiels, je les hais !

  2. Quand ce sont “Merci pour ce moment” ou “Fifty shades of grey” qui font péter tous les scores de ventes, on comprend que les éditeurs parient sur la quantité.

  3. du malthusianisme en littérature ? Ceux qui ont le droit d’écrire et de publier et les autres ? De l’eugénisme en littérature ? Selon quels critères ?

  4. C’est vrai ça ,pensez aux arbres .

  5. Quelques succès permettront aux éditeurs de gagner de l’argent (enrichissant accessoirement les écrivains) : c’est la loi des grands nombres.

  6. Ce n’est pas « la faute à Rousseau ». Davantage « la faute à Voltaire », partisan du commerce, l’adoucissant selon lui des mœurs guerrières ? Ne voyez-vous pas, dans la profusion (en partie incongrue) que vous décrivez la marque d’un capitalisme poussé à l’extrême ? Vendre, vendre, vendre ! Pour faire du fric ! « Fric » qui assone avec « hic », le hic, l’os, le problème que l’on n’avait pas prévu, ne visant qu’à engranger le plus, et le plus vite possible, de pépettes, pour être plus confortable, vivre dans un logis au plus vastes dimensions, car cela permettra d’écrire et lire plus, sinon mieux. Vous connaissez : « L’argent ne fait pas le bonheur, mais… »

    Les manieurs de plume (écrivains, écrivaillons, plumitifs, polygraphes) voulant être lus, l’offre de livres supplante la demande, puisque par ailleurs ladite demande se tourne massivement moins vers la littérature.

    Le mouvement inauguré, pourquoi cesserait-il avant les faillites ? Au reste, faillites qui, vu la création de jeunes maisons d’édition (à l’offre littéraire souvent de qualité !), ne sont nullement certaines. S’inversent en revanche, les proportions entre l’art – au dix-neuvième siècle sacralisé – et l’industrie culturelle, laquelle se gargarise bien plus du comput des ventes que de l’excellence des livres et surtout, du nombre de lecteurs de livres. À votre « publier moins pour lire mieux », très acceptable slogan publicitaire, il conviendrait d’ajouter cette question : « Acheter des livres, fussent-ils des “géniaux, ou sublimissimes” » (ainsi parle-t-on dans notre Paris médiatique, où il faut passer le séné aux copains pour qu’ils vous refilent la rhubarbe) « implique-t-il de les lire, de les lire vraiment ? »

    Combien de bibliothèques, de rayonnages soutiennent-ils les vastissimes murs et décorent les longs couloirs des résidences primaires et secondaires ? Mais combien de ces livres ont-ils eu l’honneur de lectures poussées au-delà de la quatrième de couverture, du sommaire, de l’incipit et de l’excipit ? Des sondages, messieurs les sondeurs ! Car « les Français veulent savoir ! », comme dit l’autre sur BFM-TV.

    Ce n’est point dire, bien cher Gustave, qu’on ne vous lise et relise pas, et relise encore. Simplement, la plupart des gens n’ont plus suffisamment de temps : avec Internet, avec les lectures techniques insipides et ennuyeuses qu’ils doivent s’appuyer au boulot, avec la téloche encore (qui détend et même crispe, tant elle tend à détendre sans goût ni ingéniosité). Ne parlons pas du reste : ménage, difficultés scolaires et psychologiques des gosses, etc.

    Le dernier « opus » d’autrui, sans doute comprendrez-vous qu’une fois acheté, il attende un peu avant d’être lu.

  7. Sans doute, car j’ai cru lire qu’à la Bibliothèque Nationle de France, chaque jour on inscrit 50 livres nouveaux, soit 15.000 par an, mais pour 65.000.000 d’habitants, cela ne fait que 0,0002 livre à lire par an.
    Soit rien du tout en fait.

  8. Bonvin ,il y a un caillou dans le calcul
    ça fait 15000 livres à lire pour chaque lecteur;
    la ca fait beaucoup.

  9. Et comment qu’il s’appel votre livre? Madame Bensoussan?

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