Je suis un écrivain


Généralement quand quelqu’un me demande ce que je fais dans la vie, je réponds par ”rien”. Ou ”pas grand chose”. Ou ”j’essaye de survivre”. Ou ”je fais ce que je peux”. Ou ”j’aimerais bien le savoir”. Ou ”je ne sais pas trop”. Ou ”des trucs sans intérêt”. Ou ”qu’est-ce que ça peut vous foutre”. Ou ”et vous ?”

Bref, je réponds à côté, j’élude, je prends la tangente.

C’est que je ne me vois pas lui répondre : ” moi ? Mais j’écris mon vieux, je suis un putain d’écrivain, je suis un travailleur de la plume, je vagabonde de pages en pages ; à longueur de journée je pactise avec les mots, j’attendris des adjectifs, je jongle avec les verbes, je sodomise des adverbes. ”

Ce qui serait pourtant la stricte vérité.

J’écris.

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J’écris des romans, j’écris des chroniques, j’écris des critiques, j’écris des billets dans ce blog, j’écris à des amis, j’écris à moi-même, j’écris des écrits, j’écris des cris aussi, j’écris des demandes de bourse pour pouvoir continuer à écrire, j’écris à des gens qui écrivent aussi, j’écris du lundi au dimanche, j’écris du premier de l’an jusqu’au réveillon, j’écris dans mon bureau, j’écris sur mon lit, j’écris dans ma tête, j’écris même quand je n’écris pas.

Surtout quand je n’écris pas.

J’écris pour ne pas mourir.

J’écris parce que c’est le seul moyen que j’ai trouvé pour ne pas finir clochard ou trépané ou suicidé.

J’écris pour dire au monde que je suis encore là.

J’écris pour exister, pour respirer, pour me sentir vivant, pour assassiner l’ennui, pour fixer mes vertiges, pour comprendre qui je suis, pour domestiquer mes angoisses, pour apaiser mes peurs, pour discipliner mes humeurs.

Je ne sais rien faire d’autre.

Je suis un handicapé de l’existence.

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Parfois je rêve d’être facteur, d’avoir des horaires, des collègues de bureau, des habitudes dans une cantine d’entreprise, de prendre le métro comme tout le monde, de toucher un vrai salaire à la fin du mois, de profiter de vacances, de rêver à ma retraite, de travailler si dur que je n’aurais plus le temps de penser à rien, de travailler comme une brute, de partir tôt le matin, de rentrer tard le soir, d’être écrasé de fatigue et de m’endormir devant la télévision.

Je me dis que ce doit être le summum de la félicité.

Mais je ne peux pas.

Je suis malade.

Malade de vivre.

C’est évidemment une maladie universelle dont on ne guérit jamais ou alors seulement quand on quitte ce monde pour laisser la place à d’autres malades qui s’ignorent.

Alors comme je sais que je suis malade, je fais attention.

Je vis au ralenti, je m’économise, je fuis les gens, le monde, le bruit, la gesticulation de la vie quotidienne, les grands coups de hache infligés par l’implacable mastication de la société de consommation, j’observe, j’écoute, je lis, je dors, j’apprends : je pratique l’évitement à haute dose, le repli sur soi, la mise à l’écart.

Je me préserve.

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Je tiens en respect mon désespoir, je ris de ma désespérance, je vais bien, je vais mal, je vais, j’essaye de me tenir la tête hors de l’eau, parfois je me noie, je coule, je touche le fond, je remonte à la surface, je fais la planche, je m’offre au soleil, je ressens la palpitation du monde et alors je suis heureux ou presque.

Et je me mets à écrire pour dire aux gens qu’ils ne sont pas tout seuls, qu’ils peuvent compter sur moi, que je ne les laisserai jamais tomber, que je les comprends, que je les aime même, que ce sont mes amis, qu’ils ne doivent pas avoir honte d’avoir peur, que je suis comme eux, qu’il faut persévérer, résister, essayer même si ce n’est pas tous les jours facile.


Je suis un écrivain, je crois.

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12 commentaires pour “Je suis un écrivain”

  1. On glisse un peu dans l’auto-satisfaction, là, non ? Mais même cela ne vous rend pas antipathique, et surtout pas infréquentable.

  2. Comme vous l’écrivez ” je tiens en respect mon désespoir”.
    La langue est là, pour ressasser nos peines,
    et les joies d’écrire un écrin à la tristesse.
    C’est sûr, nous passons un jour ou l’autre par dessus bord.

  3. Cette bienveillance c’est beau. Je suis beaucoup plus cynique surtout quand je vois comment les gens se comportent parce qu’ils ont peur, souvent j’aimerais qu’ils aient honte.

  4. Continue à écrire cher Laurent, car je vais tous les jours fébrilement sur ton blog en espérant y découvrir un nouvel article ! C’est un bonheur de te lire tant pour ton style remarquable que pour l’humour et le réalisme de tes propos, toujours très émouvants.

  5. Branlette
    Du premier mot au dernier
    On vous aime bien en outsider
    Pas avec un goître d’autosatisfaction
    Ne me faites pas croire le contraire
    N’essayez même pas
    Amicalement
    David Garbi

  6. Il me semble qu’un texte de ce genre repose sur une question fondamentale, lorsque l’on prétend vouloir écrire : peut-on faire de la littérature avec des bons sentiments ? Oui. Je le crois. Mais peut-on faire de la littérature uniquement avec de bons sentiments ? A savoir, un mal de vivre personnel, tel qu’il est décrit ici avec force égocentrisme. Est-ce qu’on écrit bien, lorsque l’on écrit pour dire ses peines et pour n’en sortir qu’un exutoire destiné à notre propre auto-analyse, ou à apaiser les douleurs, la nôtre et prétendûment celles des autres ? Je ne le crois pas. Le besoin d’écrire est évidemment en partie intime, et répond à une nécessité personnelle, mais ce qui transforme le gribouilleur en écrivain, c’est également de faire répondre cette urgence interne à une nécessité universelle. C’est ce qui manque à ce monsieur, de mon humble avis.

  7. Si je peux me permettre un petit conseil diagnostic: vous semblez souffrir d’un excès d’amour de soi, avec visionnage panoramique perpétuel de votre nombril en mondovision, dissimulé derrière quelques tentatives d’auto-dépréciation, déguisé en vague déprime, mais trahi par cette haine rampante de l’humanité moins vous. Vous souffrez d’une d’agapé à l’envers.
    Un point rassurant, quand même: y’en a qui aiment ça.

  8. et euh, pourquoi on se devrait se vanter d’être juif comme toi ??

    A mon avis tu devrais arrêter de te toucher, et surtout, s’agissant de tes écrits ils paraissent médiocres et se trompant de cible: les gens qui te lisent ne t’ont rien fait, apprends à cibler ta haine vers ces éditeurs technocrates qui ne te feront jamais paraître, par exemple…

  9. merci.

  10. Et le plagiste, le traceur de pistes, l’égoutier, l’abatteur d’animaux, ou qui l’on voudra, savent-ils ce qu’ils font ? Le savent-ils précisément, eux qui pourraient écrire, bref, être écrivains, croiraient-ils ? Ou le « facteur », ce porteur de missives, de lettres, de mots agencés, mais pas les siens ?! N’est-il pas un veinard, un chanceux de première, d’avoir cette exacte conscience de ce qu’il fait, que sa/ses missions chaque jour l’immergent dans une sacrée félicité ? Et pourtant sait-il vraiment, le facteur, qu’il achemine forcément ( un jour, forcément) une lettre d’écrivain se lamentant de l’être (au lieu justement, de facteur, ce grand bénéficiaire de béatitude) pour ne savoir rien faire d’autre qu’ « [attendrir] les adjectifs », etc. ?

    Mais ce qu’ignorent la factrice et le facteur, c’est qu’étant habilités à (et bientôt sommés de) faire les courses des « seniors » du Massif central, des Cévennes ou d’ailleurs – devenus sédentaires obligés par l’âge, l’éclatement des familles et les rhumatismes dans un village ou un hameau déserté –, soit leur apporter leurs médicaments, leur pain de la semaine, ce qu’ils ignorent en taillant une bavette avec la Mère Machin, le Père Truc, ce qu’ils ne savent pas, ces bienheureux élus, c’est qu’ils rejoignent en humanité l’écrivain. Comme lui, ils exhortent les désespérés à « résister » au tragique de la condition humaine.

  11. starfighter : retourne à la base .

  12. Mais faut pas désespérer comme ça, pars du postulat que tout est dû au hasard et qu’on va tous mourir victime d’une suite de hasards. Tu te fixes des valeurs dans le vide et yolo tu vis la vie que tu veux putain

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