À l’heure d’Internet, impossible d’échapper à la laideur du monde


Il faudrait pouvoir vivre sans rien savoir du monde, sans jamais lui accorder la moindre importance, sans lui prêter une quelconque attention, retiré dans notre chambre à soi, entouré de ceux qu’on aime, de quelques livres, de musique, d’amis, d’un chat roulé en boule et de la fumée de ses rêves appolinairiens.

Et surtout sans Internet.

C’est douloureux Internet à force.

C’est une lucarne sur un monde dont rien absolument rien ne nous échappe, ni la veulerie des hommes, ni les outrages commis ici et là, ni la litanie des malheurs qui à chaque heure essaiment ses drames avec la régularité d’un horloger.

Nul moyen d’y échapper.

A chaque heure, en un flux continu, sans qu’il soit possible de se soustraire à sa domination, Internet nous dévoile les mêmes horreurs, les mêmes tragédies collectives ou individuelles, les mêmes crimes, les mêmes souillures, les mêmes renoncements, les mêmes appétences pour tout ce qui dégrade, abîme, détruit.

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Ce qui, à la longue, malgré notre bonne volonté, notre envie de prolonger notre enfance, notre besoin effréné de croire, nous font désespérer chaque jour un peu plus de l’humanité.

De cette humanité qui n’apprend jamais rien de rien, recommence exactement les mêmes erreurs qu’hier, reproduit les mêmes folies d’un temps assassin qui n’épargne ni nos cœurs ni nos âmes, étrangle nos espérances, rend caduque toute aspiration de voir ce monde-là s’amender et devenir enfin raisonnable.

Puis comme si ce n’était pas assez, comme si ce déluge de mauvaises nouvelles déversées par Internet ne suffisait pas, il faut encore au bas de chaque article ou dépêche, se coltiner désormais les commentaires des uns et des autres où éclatent la parfaite et splendide et abyssale et indestructible bêtise humaine, la jalousie, la mesquinerie, le chant ignoble des petits propagateurs de la haine quotidienne, les invectives, les a-priori, les égoïsmes, les triomphantes déclarations des crétins de tout bord qui se prennent pour les maîtres du monde et tiennent à nous le faire savoir.

Et cette double confrontation finit par nous épuiser.

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Ce n’est point la faute à Internet, c’est juste que l’accès que nous avons désormais en continu aux pulsations du monde ne nous laisse aucune chance de lui échapper et nous condamne à le regarder sans artifice, les yeux dans les yeux, dans un impitoyable face-à-face qui nous laisse exsangues de tout espoir.

Il est plus ardu d’être optimiste à l’heure d’Internet.

Il est plus compliqué d’être naïf.

Il est plus difficile de se nourrir d’illusions.

Internet, avec son effet démultiplicateur, veille à ce que jamais nous ne puissions baisser la garde ; il nous admoneste de contempler le monde dans toute sa repoussante laideur, il ne nous épargne rien, il dépose à chaque matin recommencé son petit tas de chiures avec lequel il nous faut composer.

Il nous fatigue. Nous écœure. Nous donne le tournis.

Ne nous laisse jamais en paix et nous plonge au cœur des ténèbres.

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Et nous force à puiser au plus profond de nous-mêmes afin de trouver l’énergie nécessaire pour continuer nos batailles individuelles, travailler à rendre ce monde meilleur et plus vivable, tendre une main secourable à ceux encore plus mal lotis que nous, aller de l’avant tout en étant convaincu de l’inanité de notre démarche.

Le monde n’allait pas mieux avant Internet.


Il était juste invisible.


Et en un sens c’était bien plus confortable.

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5 commentaires pour “À l’heure d’Internet, impossible d’échapper à la laideur du monde”

  1. Malaussene
    ………………..!
    Le commissaire
    …………………….!

  2. D’où en ce cas provient votre irrépressible envie de vous connecter encore et encore ? Les internautes seraient prisonniers de l’instrument de leur liberté ?…

  3. @Loj : oui c’est là toute la perversité du système !

  4. Comme c’est l’anniversaire de Bukowski je relisais Carver, il disait qu’il faut écrire sur ce que l’on connaît, et c’est la première fois que j’ai cet âge à cette période alors j’essaye d’y inscrire mon rythme. Et puis l’epoque est sans doute liée au réalisme ce dont on pourrait philosopher pendant des heures, est ce mieux ou moins bien je n’en sais rien mais ça me convient. Appolinaire écrit “Toujours, nous irons plus loin sans avancer jamais.”

  5. Comment ne rien savoir du monde et « travailler à rendre ce monde meilleur et plus vivable »… ?

    Votre procès d’Internet, comme celui de la télévision avant lui, n’est jamais que le résultat d’une cavalière réflexion dont l’on n’oserait accuser l’homme que vous êtes. Même très fatigué, vous ne vous laisseriez pas aller à confondre ainsi la cause et l’effet. L’Homme – surtout les commentateurs de blogs, informations, tribunes, etc., nantis d’une « parfaite, splendide et abyssale et indestructible bêtise » – dont un ou des spécimens enfantèrent Internet, est le seul responsable de votre prétendue impossibilité de « [vous] soustraire à [la] domination » de leur diabolique invention, Internet.

    Qui vous empêche, ô Homme libre qui toujours chérit l’Amer, de claquer au nez d’Internet la porte de votre esprit ? D’en user modérément pour atteindre le nirvâna de la parfaite désintoxication, de ne vous autoriser que des doses homéopathiques, tel un moderne Mithridate acclimatant lentement au poison, non son corps, mais son esprit, à n’en sentir qu’occasionnellement le besoin. Besoin réfléchi, par exemple documentaire, ou de vitale curiosité, vous permettant de mesurer les fluctuations du niveau de cette méchante crétinerie humaine et de ces vices que vous détaillez dans une masochiste énumération ?

    C’est possible. Pauvre Internet si gentiment personnifié, ne lui faites donc pas simultanément de ces procès que le Moyen Âge intenta aux… chats ! Eux, au moins, miaulaient de douleur.

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