Pour la 2578 fois, j’essaye de lire l’Ulysse de James Joyce


Je n’ai pas l’air comme ça mais je suis un gagnant.

Un winner.

Un tueur.

Un type qui ne supporte pas que quelque chose lui résiste, que ce soient les femmes, les fermetures éclairs ou les livres.

Surtout les livres parce que concernant les femmes, en général, c’est moi qui doit leur résister tant ma demie-calvitie, mon nez trapu, mon physique de décathlonien et mon mètre soixante-dix les affolent.

Et d’entre tous les livres, il en existe un, un seul qui jusqu’ici s’est toujours refusé à moi : ce livre c’est bien entendu l’Ulysse de James Joyce, le cauchemar de tout lecteur qui se respecte, le livre étalon qu’il faut avoir lu pour prétendre gravir les échelons de n’importe quelle carrière littéraire, le livre qu’au fond personne n’a jamais vraiment lu et encore moins compris.

Il y a les gens qui n’ont jamais lu Ulysse, ceux qui prétendent l’avoir lu, ceux qui l’ont lu et l’ont abandonné à la page deux, ceux qui ont cru le lire, ceux qui rêvent de le lire un jour, ceux qui pensent qu’il s’agit d’une bande dessinée, ceux qui l’ont lu sans rien comprendre mais qui prétendent le contraire et disent ”ah quel livre, mais quel livre !”, celui qui l’a lu d’une seule traite et qui désormais loge à Sainte-Anne.

Et puis il y a moi.

48 piges au compteur et autant de tentatives d’aller au bout de cette énorme machine à broyer les mots, à pulvériser le langage, à ancrer le roman dans une modernité si radicale qu’on finit par se demander si l’auteur lui-même ne s’est pas perdu en route ou s’il n’est pas en train de se payer notre tête.

Pourtant le Joyce, je le connais bien.

Enfin celui d’avant Ulysse.

Celui de Stephen le Héros ou de Portrait de l’artiste en jeune homme ou encore de Gens de Dublin, livres lus dans ma triomphante jeunesse quand je nourrissais encore l’ambition d’être l’égal des plus grands, l’écrivain le plus accompli de sa génération voire même du siècle si ce n’est de l’univers, dont tous les lycées de France porteraient bientôt le nom, enterré au Panthéon de son vivant, célébré à travers tous les âges et toutes les époques, accueilli sous toutes les latitudes comme Dieu le Père, considéré par les rabbins du monde entier comme le Messie en personne, récipiendaire du Prix Nobel à douze reprises tant mon génie écraserait la concurrence.

Avec Ulysse, dès le début, j’ai su qu’entre lui et moi, ce serait l’amour vache.

Celui qui flirte toujours avec la folie, détruit ce qu’il vient de construire, provoque des disputes telluriques, des réconciliations hystériques, des fâcheries monumentales, des étreintes extatiques, des rejets définitifs, des rabibochages in extremis, une relation sado-masochiste dont on est tour à tour l’esclave, la servante ou la victime.

J’en ai bavé, j’en bave encore.

Tous les deux ou trois ans, je le reprends, je le regarde bien dans les yeux, je le préviens que cette fois il ne m’échappera pas, je triompherai de tous ses pièges, j’irai au bout de ses élucubrations linguistiques, je vaincrai tous ses sortilèges, ses jeux de mots foireux, ses dérèglements lexicaux,  je ne me laisserai pas impressionner par ses digressions, divagations et autres éjaculations verbales, je franchirai la ligne d’arrivée en tête de peloton, je le domestiquerai comme j’ai domestiqué tous les autres livres jamais écrits, comme j’ai terrassé Proust, Faulkner, Virginia Woolf, Malcolm Lowry, Marc Lévy et comparses.

Deux semaines plus tard, j’abandonne en rase campagne, lessivé, éreinté, écœuré, sur les rotules ; pendant des semaines, des années, je rumine mon échec, je tâche de comprendre les raisons de cette déconfiture : mon manque criant de culture classique, ma paresse intellectuelle, ma sensiblerie, mon mètre soixante-dix ; je me dégoûte, je songe au suicide, je vomis ma naissance, je regrette de n’être pas né catholique, je me renseigne sur les prix des loyers à Dublin, je prends de la Guiness au petit-déjeuner, j’apprends par cœur sa fiche Wikipédia, je relis les cours de Nabokov.

Je muscle ma littérature, je reprends Homère, les grands anciens, Shakespeare et Dante, Cervantès et Goethe, je m’étourdis de lectures savantes, je me fortifie au grand air de la littérature grecque ou latine, je m’entraîne, je progresse.

Quand enfin je m’attaque à nouveau à lui, j’ai fait le plein de confiance.


Je l’ai recommencé il y a une semaine.

J’en suis à la page trois cents.


Pour l’instant, malgré de longues traversées du désert, des instants de profond découragement, d’ennui abyssal, des chapitres entiers où j’ai barboté dans la confusion la plus absolue, d’autres qui ont été de purs moments de grâce, d’éblouissement, d’émerveillements répétés – je tiens le choc.


Cette fois je crois que je suis prêt et bientôt, à mon tour, je sens que je pourrai enfin m’exclamer ” Ah quel livre, mais quel livre ! “

                                                                                                                                                                                                                                                                                                           Pour suivre l’actualité de ce blog, c’est par ici : https://www.facebook.com/pages/Un-juif-en-cavale-Laurent-Sagalovitsch/373236056096087?skip_nax_wizard=true

7 commentaires pour “Pour la 2578 fois, j’essaye de lire l’Ulysse de James Joyce”

  1. bonjour,

    cela faisait longtemps, et vous me manquiez, je m’en aperçoit en vous lisant, merci pour votre blog;

    un point d’orthographe, je pense que vous y prêtez attention;
    en colonne droite, vous indiquez “je n’éprouve […] et n’aurait”; plutôt “aurais”

    cordialement, amusez-vous,
    jm

  2. Qui ne fut, n’est et ne sera un Sisyphe face au rocher « Ulysse » de James Joyce ? Vu la prose joycienne ordonnée au monde détraqué qu’appréhende l’auteur, l’on ne ressentira nulle honte à se plonger, par intermittence, dans de renouvelées lectures ou incursions dans ce roman archi-foisonnant. Au génie, nul lecteur n’est tenu. Et puis, pour les adeptes de Flaubert, cet bref extrait d’un texte de Philippe Sollers avant la prochaine délicieuse ascension de l’alpiniste lecteur, chassant toujours ses déprimes (jusqu’à la prochaine ?) :

    « Joyce n’aurait certainement pas accepté d’être identifié au seul Léopold Bloom. Il est Bloom, c’est entendu, mais aussi Stephen Dedalus, Buck Mulligan, Homère, Hamlet, Dieu, Shakespeare, Aristote, Gerty, un certain nombre de théologiens, d’ivrognes, de prostituées, et puis Molly, et puis n’importe qui. Le jour de Joyce est le plus long de toute l’histoire humaine. Nation, famille, raison bornée, religion, tout vole en éclats du matin au soir, et on entre ainsi, pour la première fois [et toutes les autres fois, ajoutera-t-on], dans une réalité entièrement libre, comique, lyrique, intime, cosmique. Sans parler d’une obscénité naturelle, d’autant plus mystérieuse et détachée qu’elle n’a rien à voir avec la pornographie ».

  3. Vous corrigez: … et n’aurait; plutôt ”aurais”
    Vous avez bien raison, jm, vous qui écrivez ”je m’en aperçoit”

    Pierre

  4. http://blog.slate.fr/sagalovitsch/2014/11/27/nul-en-orthographe-et-fier-de-laitre/

  5. Bonjour,

    Moi je l’ai lu à 18 ans avec une technique imbattable : j’étais en prépa ( véto, pas khâgne, hein…), dans la chambre minuscule d’un foyer pour jeunes filles, et j’ai viré tous mes livres en ne gardant que celui-là ( parce que moi non plus, j’aime pas qu’on me résiste). Comme je n’arrive pas à ne pas lire (aux WC, s’il n’y a rien, je lis l’emballage en plastique du PQ) hop, en 15 jours c’était plié : lu et relu. Ben je me rappelle de que dalle, y a que votre article qui m’a fait me souvenir que je l’ai lu, ce pavé. M’enfin je suis sûrement une inculte doublée d’une béotienne, ou alors c’est l’absence de coucougnettes qui m’empèche de cerner le chef d’oeuvre… Si tout le monde le dit, ça doit pourtant en être un ! bonne lecture…

  6. sophie
    il en reste quelque chose : le style .

  7. Comme il est doux d’apprendre qu’on n’est pas le seul à avoir toujours échoué à lire ce bouquin !

    Osera-t-on dire qu’il est chiant à mourir, et qu’il s’agit peut-être d’un monumental ratage ! ?

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