Le coup du Latin


Il existe deux constantes dans la longue histoire de l’humanité : le constat qu’après la pluie le soleil finit toujours par apparaître et le mécontentement généralisé, orchestré et répété du corps professoral à travers les siècles.

Que ce fut en Occident, en Orient, en Océanie, sur la lune, sous les océans, par-delà les pôles, dans la nuit profonde des galaxies, le professeur, peu importe la matière enseignée, a cette propension unique dans l’infinie cohorte des métiers répertoriés au livre d’or du Travail, de se plaindre, non sans raisons, de son sort, qu’il compare volontiers à celui d’un galérien contraint à ramer par des mers hostiles sous des vents contraires en essayant d’éviter de recevoir en pleine figure les chiures de mouettes étourdies par l’appel du large.

Il travaille trop, il est mal payé, il n’est pas respecté, a trop de copies à corriger, passe trop de temps à préparer ses cours, son collège est trop loin de son domicile, ses vacances trop longues, sa place de parking trop petite, ses élèves sont des cancres qui n’en foutent pas une, ses conditions de travail se détériorent à vue d’œil, ses collègues sont des ânes, son ministre de tutelle un pitre, les parents d’élèves des crétins incapables d’admettre qu’ils ont engendré, en toute logique, considérant l’étroitesse de leurs capacités intellectuelles, un corniaud absolu même pas fichu de repérer un verbe irrégulier dans une forêt de nombres premiers.

Il tempête, il rouspète, il vitupère, et en ce qui concerne la France, il manifeste.

Peu importe la teneur de la réforme proposée, sitôt qu’il entend au fond des bois le son du cor annonçant la possible remise en cause de son enseignement, il se jette dessus pour mieux la déchiqueter avec la rage d’un chien dont on viendrait, sans lui avoir demandé son avis, de changer la marque de ses croquettes préférées.

Mardi prochain, ils seront encore des milliers à arpenter le pavé parisien pour demander le retrait du texte de loi de la Ministre.

Ça ne va pas, on va droit dans le mur, c’est une génération entière de lycéens qu’on est en train de sacrifier, on nous prend pour des jambons, on nous demande tout et son contraire, on s’y perd, on ne nous a pas consultés, c’est un coup-bas porté à la profession, on n’est pas assez formés, on a besoin d’une réforme pas d’une avalanche de mesurettes qui se contredisent les unes les autres, la Ministre n’a rien branlé, c’est un foutoir pas possible.

Les professeurs de latin et de grec l’ont mauvaise d’apprendre qu’ils ne sont plus indispensables à la bonne éducation de nos enfants.

C’est un crime contre l’humanité.

C’est Cicéron qui passe pour un vieux con.

C’est Tacite qui n’a plus le droit de cité.

C’est Euripide qu’on lapide.

Les germanistes fulminent contre la Ministre coupable de vouloir ghetthoïser Goethe, battre en brèche Brecht, dégraisser Günter Grass, scier Schiller, dévaliser Novalis.

Et les hommes politiques de leur apporter tout leur soutien, ces eunuques littéraires tout juste bon à crachoter à longueur de discours des phrases borgnes de la moindre joliesse lexicale et qui, d’un coup, en viennent à pleurer sur la disparition plus ou moins fantasmée de ces langues mortes dont hier encore ils ne connaissaient l’existence qu’à travers leurs lectures assidues d’Astérix.

A croire qu’ils s’endorment toutes les nuits en récitant leurs déclinaisons latines et se réveillent en entonnant le chant III de l’Odyssée dans sa version originelle. 

Que nos gouvernants songent à réduire la place du latin et du grec au profit de modules plus en conformité avec le monde qui nous entoure n’a rien de choquant en soi, surtout quand ce monde-là a depuis bien longtemps perdu la bataille de l’esprit sur l’autel de l’entreprise, nouveau veau doré de nos illusions perdues.

On peut parfaitement vivre sans être familier des subtilités du radical du supin, des charmes vénéneux des verbes déponents, de l’inquiétante étrangeté du gérondif ou de la traîtrise perfide du rhotacisme.

Du moment qu’une fois rendu à l’âge adulte on découvre que sans Sophocle, nous serions étrangers à notre propre intelligence, nous regardant évoluer avec la même stupéfaction ahurie et perplexe qu’un singe croisant son visage ahuri et perplexe dans un miroir tendu sous ses yeux ahuris et perplexes.


Et c’est le fils d’un professeur de lettres classiques qui vous le certifie !


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9 commentaires pour “Le coup du Latin”

  1. “Que ce fut en Occident, en Orient”

    Et si vous alliez apprendre à écrire ? :)

    De rien !

  2. 1/ “Après la pluie le beau temps” n’est pas une constante dans l’histoire de l’humanité.
    Relisez vos cours d’histoire.

    2/ Vous ne faites que critiquer ceux qui critiquent la réforme. Ne pas accepter
    béatement une réforme (parce-que c’est nouveau et dans l’air du temps) est inacceptable pour vous. Pour vous, il est mal de protester. Peu importe que l’on ait raison ou tort. Si l’on proteste, on “rouspète”. Une réforme, c’est nouveau. Donc c’est bien.

    3/ Vous montrez que vous savez faire quelques rimes (bravo !).

    4/ Sur le fond, vous ne dites rien. A part qu’il faut faire des choses plus en conformité avec le monde actuel (réduire les horaires de français, diminuer les programmes de mathématiques, comme le prévoient les nouveaux programmes ?).

    5/ Vous dites que l’on peut parfaitement vivre sans certaines subtilités grammaticales, certes. On peut également écrire tout un article de blog vide.
    Vous en faites une belle démonstration.

  3. Les maîtres de l’Antiquité furent heureux ; leurs disciples n’étaient pas foule, mais volontaires et friands de savoirs. En 1932, on rebaptisa le ministère de l’ « Instruction » publique : ministère de « l’Éducation » nationale. Depuis, Molière, via Sganarelle, l’exprime sans détours dans le « Le Médecin malgré lui » : « Nous autres grands médecins, nous connaissons d’abord les choses. Un ignorant aurait été embarrassé, et vous eût été dire: “C’est ceci, c’est cela” ; mais moi, je touche au but du premier coup, et je vous apprends que votre fille est muette ». [Il parle à Géronte de la « maladie » sa fille Lucinde.]

    Les Latins le disaient autrement : « Hic jacet lepus » (Ici, gît le lièvre). Si l’on préfère : « Voici l’os ! » Aux parents d’éduquer, aux enseignants d’enseigner, aux politiques de fournir aux précédents les moyens de remplir leur mission respective. On n’en démordra pas. D’autant moins que faire gésir le Léporidé dans un milieu aussi hostile va réveiller le comte de Buffon dans sa tombe. Traiter de telle manière un si grand savant confinerait à la barbarie.

    Diderot racontait, en substance, cette anecdote : retour de l’atelier, où son patron avait refusé de l’augmenter, un artisan battit sa femme, qui battit son fils, qui battit son chien, qui boulotta un pauvre rat de passage… Éternelle histoire des dominos qui choient en chaîne. Avec des « si », on mettrait Paris en bouteille… Mais hausser aux enseignants leur traitement, alléger la part éducative – surajoutée quelque peu indûment – à leur métier, au profit des missions d’instruction et de transmission des savoirs et savoir-faire, ébranlerait leur atonie et/ou leur dépit. Les parents – digéré l’éventuel désagrément de voir leur revenir la part d’éducation leur incombant – s’aviseraient que l’élève, qui est leur enfant, a besoin et d’enseignants et de parents, ceux-là et ceux-ci à leur place respective. Le reste est idéologie à la petite semaine, et coups de sang superfétatoires.

    Ah, on oubliait un détail : travail, efforts, entraînement sont jugés, dans le sport, absolument nécessaires. Pourquoi n’en va-t-il pas toujours de même en matière d’éducation et d’instruction ?

  4. J’ai fait mes classes de latin, un peu de grec aussi puisque mon père, qui les avait faites aussi, m’assurait que ça ne pouvait pas faire de mal et que l’école publique ne dispensait pas de cours d’araméen.
    J’ai donc appris à reconnaitre les racines du français, ses diverses mutations jusqu’à la langue que je pratiquais au quotidien. Intérêt tout relatif pour celui dont le français est une langue de culture, de communion mais pas d’identité. Cependant, pour celui qui le parle depuis plus de deux générations, qui s’est toujours su Français et a bon espoir que ses descendants le demeurent jusqu’à la fin du monde ou de la France ? Je crois qu’il ferait mieux, si la France est pour lui plus qu’une terre entre ses frontières, de se rappeler comment les fondations étaient conçues avant de construire de nouveaux étages.

  5. ho! mais dit donc ,c’est qu’il mauvais le pas d’accord .

  6. La certification de votre océan de débilité est conforme à la grandeur de mon ignorance toujours plus grande après chaque lecture de votre blog à billets. Et,…, pourtant, j’ai un BAC presque +3 et mon QI à moi frôle les 200 points.

    Cependant, après chaque lecture, vous n’en finissez pas de m’enfoncer. De la définition française des noms nominaux allemands substantivés à l’apologie latine des expressions grecques idiomatiques, vous illuminez le sentier mon ignorance et grâce à vos lanternes, je marche encore pendant qu’il est temps.
    NB: Que les critiques littéraires de ce blog aillent s’inscrire à l’académie française, là-bas ils pourront avoir des cours sur l’intersexualité-pardon intertextualité  et l’intersubjectivité de #Gadamer et de #Barthes. 

  7. Monsieur,
    Je vous aime! Latiniste, helleniste et autres istes humanistes, je suis profondément en phase avec votre prose. Nous pouvons monter des enseignements modulaires transdisciplinaires de grande qualité, avec des élèves qui pourront enfin se senir concernés par leurs travaux. Quelle belle idée! J’aimer

  8. J’aimerais tellemet voir un jour des collègiens réveillés, contents de leurs trouvailles, contents d’être là! Tellement!

  9. quelques lettres se sont évaporées…gare aux retours rageurs.

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