Mon 10 mai 1981 à moi


Ce mois de mai 1981 fut à bien des égards un mois charnière dans la vie de celui qui allait devenir par la suite le blogueur le plus doué de sa génération, du moins dans la catégorie des demi-chauves ne dépassant pas le mètre soixante-quinze.

Le 10 de ce mois fameux, il connaîtrait le seul orgasme politique de son existence, avant de devenir la semaine suivante un homme à part entière en récitant d’une voix tremblante le charabia d’un texte hébraïque devant une assemblée obligée de se hausser sur les pieds afin d’apercevoir le visage de la demi-portion qui prétendait rejoindre là la communauté de ses ancêtres.

En ce joli mois de mai, j’ai donc treize ans, je suis en quatrième dans un lycée du sud de Paris où je m’ennuie comme une otarie dans son bassin zoologique, je n’ai toujours pas décidé quand je serai grand si je deviendrai le nouveau Rocheteau ou la réincarnation de Björn Borg ; d’ailleurs, grand, je ne suis pas certain de l’être un jour : à cette époque, je dois graviter autour du mètre vingt, crampons compris.

Je commence à lire Libé, je picore dans le Nouvel Observateur, je suis évidement de gauche quand bien même serais-je incapable de dire ce que cela peut bien signifier si ce n’est d’être du bon côté, de celui qui défend envers et contre tous la veuve et l’orphelin, et comme je suis moi-même victime de moqueries répétées au sujet de ma taille lilliputienne, je me sens d’emblée une sympathie pour tous les opprimés de la terre.

Et puis, étant le rejeton d’une mère œuvrant dans le corps professoral, je n’ai guère le choix : tu seras de gauche mon fils ou tu ne seras pas.

Je suis.

Mon père étant belge et fier de l’être, malgré une ressemblance plus que troublante avec Valery Giscard d’Estaing, ce qui nous vaut souvent le regard ahuri d’automobilistes certains d’avoir doublé le monarque qui les gouverne – mon père s’est vu décerné le titre de conducteur le plus lent de l’hexagone depuis l’invention de l’automobile –  me fout une paix royale.

Je suis donc de gauche.

Je ne garde aucun souvenir précis de la campagne électorale.

Je me souviens juste qu’entre les deux tours, un soir où mes parents recevaient des amis catalogués à droite, j’ai dressé une banderole dans le couloir où j’ai écrit, en grosses lettres, Mitterrand Président, mais juste avant le début des agapes, on m’a obligé à la retirer pour ne point froisser la sensibilité des invités déjà assez traumatisés à l’idée de voir l’Armée Rouge débouler bientôt dans leur salon.

J’obtempère, non sans m’écrier que le temps des injustices touche bientôt à sa fin, que la révolution est en marche, qu’avec Mitterrand, le règne des parents despotes sera à jamais révolu.

Le dimanche de l’élection, nous attendons.

Vers 19 heures, le téléphone sonne : une amie dont le cousin de sa tante par alliance fréquente la belle-sœur du petit-fils de Rocard nous annonce que c’est fait, on a gagné, Valéry a fini de rire, le peuple a vaincu, l’heure est à la revanche.

J’ouvre grand la porte de l’appartement et je beugle dans les escaliers, Mitterrand Président, Mitterrand Président.

Je m’en prends une en retour mais je m’en fous, je suis heureux.

A vingt heures, c’est confirmé, les chars de l’Armée Rouge viennent de franchir le Rhin, la tête de François apparaît sur notre téléviseur, on débouche le champagne, c’est historique, c’est historique répète ma mère, je retourne dans les escaliers où de ma voix de poussin je hurle, on a gagné, on a gagné.

Cette fois personne ne me dit rien.

Je demande à ma mère si on ne peut pas aller à Bastille célébrer avec nos camarades de lutte la victoire sur le capitalisme, c’est non, demain j’ai école, et dans une semaine, je suis convoqué à la synagogue pour devenir un homme.

Tant pis, je me rattraperai à la prochaine élection.

Je ne pouvais pas savoir que ce 10 mai serait la seule fois où je goûterais au bonheur sans partage de voir un homme tout aussi obsédé par la mort que par l’injustice accéder aux plus hautes responsabilités.

Depuis, j’ai fini par grandir, pas de beaucoup mais suffisamment pour tenir tête à mon ombre, je n’ai plus jamais foutu les pieds dans une synagogue, du moins de mon plein gré, et j’ai toujours voté à gauche, plus par habitude que par conviction. 


Par contre je n’ai toujours pas décidé qui, de Rocheteau ou de Bö
rg j’allais prendre la succession.


J’ai tout mon temps.


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5 commentaires pour “Mon 10 mai 1981 à moi”

  1. J’adore

  2. C’était donc un 10 mai, ce jour où mon arrière-grand-père, submergé d’émotion à l’annonce tant attendue d’un chef de gouvernement socialiste en France, fut emporté par l’arrêt cardiaque qui s’ensuivit.
    J’avais (j’ai toujours, Dieu merci) sept ans de moins que vous, ce fut, je crois, mon premier contact avec la mort et le deuil familial, le ciel triste surplombant le cimetière juif – parce que, tout communiste enragé qu’il était, mon arrière-grand-père, celui-qui-avait-envoyé-paitre-le-monde-de-son-père-qui-étudiait-à-longueur-de-journée-tandis-que-sa-pauvre-mère-crevait-de-faim, celui-qui-n’avait-pas-fait-circoncire-son-fils-ce-qui-nous-a-sauvés-pendant-la-guerre, celui-qui-emmenait-ses-filles-manifester-à-la-sortie-des-synagogues-lors-des-grandes-fêtes, mon arrière-grand-père donc avait eu la présence d’esprit de se déclarer six mois auparavant aux services du Consistoire.
    Depuis, j’ai appris qu’à chaque fois qu’un Juif fait, dit ou écrit des choses en parfaite contradiction avec ce qu’ont fait, dit et écrit les Juifs jusqu’alors, il est “de gauche”. Que lorsqu’il appelle ami l’ennemi et assure que cet ennemi n’est ennemi qu’à cause de ceux dont ce Juif voudrait bien qu’on arrête d’appeler ses frères ou amis, il est “de gauche”. Que le rêve de feu mon arrière-grand-père de voir les Juifs disparaitre en tant que tels pour s’intégrer dans la grande humanité était et resterait un rêve, du moins pour la seconde partie. On le lui a dit, et répété, il continuait à rêver.
    De fait, d’autres continuent à rêver ses rêves. Certains ont tué pour ces rêves, d’autres en sont morts. Si je devais me surprendre à rêver, je rêverais que seuls ces rêves meurent.

  3. Je paris que vous étiez un baquais très gros et que vous aviez le regard constamment baissé.

  4. Mes voisins, deux hommes hétérosexuels jusque-là, se sont embrassés sur la bouche. J’avais 8 ans et je me suis dit : c’est cool le socialisme.

  5. ça devait être des Russes :)

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