Lire en version originale c’est pas de la Tartt

 

Comme vous aviez bien aimé ses précédents romans même si vous n’en avez gardé aucun souvenir, quand vous apprenez que Donna Tartt publie un nouveau livre, vous tournicotez autour de la possibilité de le lire, quand bien même, vous-même plongé dans l’écriture de votre œuvre immortelle, vous rechignez d’habitude à lire des œuvres par trop contemporaines.

Juste question d’hygiène mentale.

Comme vous vivez dans une ville étrangère, vous ne trouvez évidemment nulle part le roman dans sa version traduite.

Aussi, comme vous n’avez guère envie de débourser ce qui vous reste d’économies, préférant à la place offrir à votre chat un nouveau grattoir, en demandant à une amazone de venir vous le livrer à domicile, le livre, pas le grattoir, vous finissez par l’acheter dans sa version originale malgré son titre, The Goldfinch qui, considérant votre niveau d’anglais des plus chaotiques, vous évoque plus le titre d’un film de James Bond que le nom d’un oisillon.

Lequel nom, une fois que vous apprendrez sa signification en français, le “chardonneret”, vous laissera également perplexe, vos connaissances ornithologiques étant tout aussi sommaires que vos compétences en verbes irréguliers déclinés dans la langue de Morrissey.

Qu’importe.

Le roman comporte plus de 700 pages et cela vous convient bien : vous avez toujours aimé souffrir, relever les défis les plus ardus, vous lancer dans des entreprises vouées dès le départ à l’échec, vous éprouver afin de vous convaincre que décidément vous n’accomplissez jamais rien comme les autres.

Que pour résumé, vous êtes de toute éternité un petit con snobinard, imbu de vous-même, égotiste à souhait, un branleur de pseudo-intellectuel assez épris de sa personne pour livrer à intervalle régulier vos réflexions dans un blog que personne ne lit, pas même votre chat.

Vous prévenez votre compagne d’annuler tous les repas auxquels vous n’étiez pas même convié vu qu’à partir de maintenant et jusqu’à nouvel ordre, vous passerez vos soirées en tête-à-tête avec Donna.

Etrangement, vous n’éprouvez pas de réelle difficulté à vous immerger dans l’univers du roman, quand bien même il vous faudra quelques pages supplémentaires afin que vous parveniez à comprendre que le héros a effectivement embarqué avec lui le tableau qui donne le titre au roman.

Ce qui de prime abord vous avait échappé.

Sûrement un moment d’inattention ou alors l’irruption soudaine de votre chat qui, ivre de croquettes et de soleil, pensant que l’oiseau présent sur la couverture se mettait à sautiller pour de vrai, aura perpétré un vol plané rebord de la fenêtre-couverture du livre avec comme conséquence un triple salto arrière effectué par Donna et ses amis.

Mais hormis ce petit incident, votre lecture va bon train.

Evidemment, vous ne comprenez pas tous les mots, loin s’en faut.

Sitôt que les dialogues s’évanouissent, que les descriptions s’allongent, que la langue fourmille d’adjectifs subtils, ruisselle d’adverbes précieux, s’orne de locutions savantes, votre cerveau à l’arrêt émet des signaux de détresse mais vous avez décidé une fois pour toutes de ne pas en tenir compte.

Tout comme vous refusez de vous servir d’un dictionnaire.

D’expérience vous savez que ce serait vous saborder.

Consulter un dictionnaire à chaque expression non comprise par votre imbécile de cervelet vous amènerait à interrompre votre lecture d’une manière si répétée que vous finiriez par vous fiancer avec votre Harrap’s en une étreinte si furieuse qu’à l’heure actuelle vous seriez entrain de publier vos bans de mariage.

Vous savez que c’est sans importance.

Vous pouvez ainsi comprendre, à titre d’exemple, que l’auteur vous entretient d’un ciel frondeur, d’un orage grondant au loin, même si vous seriez bien en peine de déterminer l’exacte couleur des nuages décrite avec le plus grand soin par l’auteur, grise, grisâtre, grisonnante, cendrée, allez savoir, mais à partir du moment où vous avez saisi qu’il va bientôt pleuvoir et non pas que le héros s’apprête à aller skier, l’essentiel est acquis.

 

Et c’est ainsi qu’un beau jour, heureux comme Saga qui aurait fait un beau voyage, vous arrivez au terme du roman.

Vous vous congratulez, vous vous adressez des louanges, vous finissez par pardonner votre chat voltigeur, et quand on vous demande, ” au fait il est comment le dernier roman de Donna Tartt ? “, vous répondez d’un hautain, ” je l’ai lu en anglais, la langue est tout à fait remarquable”.

Et vous changez vite de sujet de discussion.

C’est plus prudent.

 

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9 commentaires pour “Lire en version originale c’est pas de la Tartt”

  1. Tout un billet pour dire que vous n’avez rien à dire, bravo !

  2. Ment-il ? Dit-il vrai ? Questions à la Diderot. N’importe. Le vrai, c’est que l’on se défie. Vanité ? Forfanterie ? Ce qui relève du magique est que, sachant qu’on échouera, on n’en tente pas moins la réussite (qui consiste… à atteindre un échec assuré). On réussirait par l’opération du Saint Esprit ? Les fiançailles avec le « Harrap’s Dictionary », tout de même, cela se prépare au moins aussi longuement que les épousailles. La preuve.

    Mais, pensera-t-on, qu’est l’homme sans défi ? Au mieux et malgré les manœuvres de l’Esprit Saint, un petit oiseau « aux couleurs brillantes et variées et au chant agréable », comme disent les précieux dictionnaires dirigés par Alain Rey, à l’article « chardonneret ».

    Tous les moralistes – forcément dotés d’un peu d’humour puisqu’ils scrutent la comédie que jouent et se jouent les êtres humains – savent que l’échec dissimulé à autrui avec des airs dits « supérieurs », des phrases sans réplique, telle : « Je l’ai lu en anglais, la langue [en] est tout à fait remarquable », combien de remarquables réserves de rires et sourires contiennent ces parades de paon exhibant sa roue. En couleurs le fanfaron dépasse assurément le chardonneret, mais pas en trilles.

    Les salonnards devront lire « Le Chardonneret » de Donna Tartt, ou un article l’évoquant s’ils veulent éviter le parcours de ses six cents pages, pour parader dans les soirées en ville. Il n’est pas sûr qu’ils entreront ainsi dans un supplément aux « Caractères » de La Bruyère.

    Sauf si, magnanime, Laurent Sagalovitsch les y propulse de quelques coups sur son clavier.

  3. Rigolo : on m’a prêté “Le Chardonneret” avant-hier. En français (chus pas dingue, moi). :)

  4. J’vais le lire pendant les vacances, faut que je finisse ce que j’ai en cours.

  5. Lire en VO est d’abord un labeur et devient ensuite un plaisir au fur et à mesure que l’on maîtrise la langue et ses subtilités.
    Et d’être à jamais traité(e) de snob par ceux qui ne lisent qu’en VF…

    Mr Sagalo, en quelle langue rêvez-vous?

  6. Je ne rêve plus depuis bien longtemps !

  7. Seuls les morts ne rêvent pas!

  8. C’est bien ce que je dis

  9. Fou, peut-être.
    Mort, certainement pas.

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