Quand Marcel Proust découvrait le téléphone

 

C’est dans le troisième tome de “A la recherche du temps perdu”, intitulé Le Côté de Guermantes.

Le narrateur, las de Paris et de son rapprochement impossible avec la duchesse de Guermantes, se décide à rejoindre Doncières, une ville-garnison où se trouve être cantonné son grand ami, Robert de Saint-Loup, quand on vient l’avertir que sa grand-mère cherche à le joindre par téléphone :

”Le téléphone n’était pas encore à cette époque d’un usage aussi courant qu’aujourd’hui.”

Mais comme la communication tarde à s’opérer, le narrateur s’en inquiète :

”Comme nous tous maintenant, je ne trouvais pas assez rapide à mon gré, dans ses brusques changements, l’admirable féerie à laquelle quelques instants suffisent pour qu’apparaisse près de nous, invisible mais présent, l’être à qui nous voulions parler et qui, restant à sa table, dans la ville qu’il habite, sous un ciel différent du nôtre, par un temps qui n’est pas forcément le même, au milieu de circonstances et de préoccupations que nous ignorons et que cet être va nous dire, se trouve tout à coup transporté à des centaines de lieues près de notre oreille au moment où notre caprice l’a ordonné.”

Finalement la communication finit par s’établir mais, au lieu de provoquer chez le narrateur une quelconque joie d’entendre la voix de sa grand-mère chérie, c’est tout au contraire, une angoisse sourde qui se saisit de lui.

Car si le téléphone abolit la frontière du temps, elle renforce celle de la distance, révélant avec une cruauté presque insoutenable que la personne avec qui on s’entretient ne se trouve pas auprès de nous, mais bel et bien dans un espace géographique se situant aux antipodes de l’endroit où l’on se trouve :

” C’est lui, c’est sa voix qui nous parle, qui est là. Mais comme elle est loin ! Que de fois je n’ai pu l’écouter sans angoisse, comme devant cette impossibilité de voir, avant de longues heures de voyage, celle dont la voix était si près de mon oreille, je sentais mieux ce qu’il y a de décevant dans l’apparence du rapprochement le plus doux, et à quelle distance nous pouvons être des personnes aimées au moment où il me semble que nous n’aurions qu’à tendre la main pour les retenir .”

Et il ne peut s’empêcher de penser que cette voix qui surgit du néant ressemble en tout point à celle qui viendra le tourmenter quand cette voix se sera tue à tout jamais :

”Présence réelle que cette voix si proche – dans la séparation effective ! Mais anticipation aussi d’une séparation éternelle ! Bien souvent, écoutant de la sorte, sans voir celle qui me parlait de si loin, il m’a semblé que cette voix clamait des profondeurs d’où l’on ne remonte pas, et j’ai connu l’anxiété qui allait m’étreindre un jour, quand une voix reviendrait ainsi (seule, et ne tenant plus à un corps que je ne devais jamais revoir) murmurer à mon oreille des paroles que j’aurais voulu embrasser au passage sur des lèvres en poussière”.

 

Que ces considérations d’un autre temps nous apparaissent de nos jours comme désuètes.

A l’heure où nous pouvons échanger des mails circulant à la vitesse de la lumière, où parler avec notre cousin chinois perdu au fin fond de l’Alaska nous apparaît comme banal, où nos vies ne semblent exister qu’à travers la possibilité de s’entretenir ou d’échanger dans la seconde nos réflexions, nos photos, nos vidéos, nous lisons ces lignes avec le même effarement qu’éprouveront nos cadets lorsqu’ils réaliseront qu’un monde sans internet a existé.

Ou qu’ils nous arrivaient de communiquer avec autrui à travers un échange épistolaire.

Ou qu’il existait un temps où nous avions encore la possibilité de réfléchir par nous-même, sans avoir besoin de s’abreuver d’informations inutiles avant de se forger une opinion qui est tout sauf authentique.

Le monde va trop vite.

Il nous dépasse.

Il nous écrase.

Il nous assassine.

 

C’est pourquoi, plus que jamais, il nous appartient de nous protéger de lui, de le tenir à distance, afin que nous puissions nous retrouver, renouer avec l’intimité de notre être intérieur, écouter à nouveau cette petite musique à l’œuvre au plus profond de nous, ces palpitations de l’âme qui rendent nos vies si étranges, si déconcertantes, si uniques.

C’est là la vertu des grands livres.

Ce sont des sentinelles qui nous rappellent au souvenir de nos vraies vies, celles qui méritent d’être vécues, non pas dans l’immédiateté du quotidien qui finit par nous étouffer, mais dans l’évocation d’un monde où seules les idées de compassion, de courage et de tendresse importent et l’emportent sur toute autre considération.

 

 

 

17 commentaires pour “Quand Marcel Proust découvrait le téléphone”

  1. Quel article magnifique! Je suis justement entrain de relire Du Cote de chez Swann. Je ne me lasse ni de Marcel Proust ni de vos articles. Merci.

  2. C’est amusant de retrouver le thème du temps (vécu) chez vous alors même que c’est au programme des prépa cette année :)

  3. Tres belle Analyse! J’adore!

  4. Je ne connaissais pas ces lignes de Proust et elles sont admirables ; combien de fois la plupart d’entre nous, tout en admirant la prouesse technologique actuelle, se matérialisant sous la forme de logiciels comme Skype, avons en secret souffert de cette frustration de la distance qui, malgré tous ces miracles technologiques, persiste bel et bien.

    En ce qui concerne la deuxième partie de votre article, je ne suis pas d’accord. Il y a une grande fracture entre la génération qui est née avec l’informatique (la mienne) et la vôtre : d’une part, évidemment, la facilité de maîtrise (mon cousin de 8 ans est plus doué que mon père) mais aussi la proximité émotionnelle : j’ai remarqué que beaucoup d’entre vous, conçoivent l’informatique comme un ennemi, s’opposant à la “vraie vie”. Alors que beaucoup d’entre nous voient en leur ordinateur, téléphone ou autre, une nouveau support d’expression de leurs émotions et sentiments.
    Un artiste électronique français a composé une superbe chanson instrumentale du nom de “C/ My Counsciousness” , “C” étant le raccourci pour évoquer le disque dur d’un ordinateur. Et c’est exactement ce que je ressens: avec le temps, nous entretenons avec l’ordinateur un rapport de plus en plus intime : nous écrivons à de jolies filles, nous enregistrons et protégeons (dans les profondeurs du disque dur…) leurs mots d’amour, leurs secrets, leurs photos dénudées peut-être. Nous constituons peu à peu une bibliothèque musicale qui, après quelques années, pourraît remplir une salle entière si elle se trouvait matérialisée physiquement. Internet nous a apporté tellement d’émotions : adolescents, les premières conversations amoureuses sur MSN, lorsque nous étions trop timides pour parler en face, les premiers films de cul, bref…

    L’ordinateur de quelqu’un de ma génération ressemble à carnet extrêmement riche de sa vie…il contient ses secrets (gare à l’historique internet), ses préférences esthétiques. Dans ce cas, il ne nous éloigne pas de nous-même mais au contraire, représente un vecteur de nos pensées et de nos émotions.
    Ainsi lorsque vous écrivez “C’est pourquoi, plus que jamais, il nous appartient de nous protéger de lui, de le tenir à distance, afin que nous puissions nous retrouver, renouer avec l’intimité de notre être intérieur” ; je ne peux que considérer votre conception des choses simpliste et naïve ! L’intimité de mon être intérieur a trouvé, en la présence de mon “C/” enrichi par internet, un support magnifique.

    Bien à vous,

    Sly.

  5. @ Sly : Non mais traitez moi de vieux con tant que vous y êtes :) Petit morveux !:)
    Si vous lisez l’anglais : http://www.theguardian.com/books/2013/sep/13/jonathan-franzen-wrong-modern-world

  6. “C’était mieux avant” est à proscrire quand on se place sur le terrain de l’analyse et de la pensée. Ce doit être une alerte. Attention ! faille, ressentiment, frustration, tristesse, nostalgie, dépression, bêtise, poursuite de l’analyse impossible. Piétinement ou fourvoiement garantis.
    Sur le plan du sentiment, nous sommes tous névrosés, les écrivains particulièrement, ce côté vieux papy est touchant, mais peut-être à utiliser avec parcimonie.

    Bien à vous,

    J.

  7. C’est avec un article comme ça que je me sens moins seule (j’ai beaucoup écrit sur ce sujet).
    C’est avec cette écriture et les mots choisis que je pourrais même éprouver un semblant d’affection pour vous.
    Et parce que l’article de Frantzen m’avait également “parlé”.

  8. ressaisissez-vous bon sang ! Ca commence par un semblant d’affection et ca finit par un amour éternel :)

  9. N’ayez crainte, il m’en faut beaucoup plus! :-)

  10. Juste pour faire chier, il semblerait que le véritable inventeur du téléphone est italien : http://fr.wikipedia.org/wiki/Antonio_Meucci

  11. Ce papier n’est qu’une commande débile parmi tant d’autres, vous venez de massacrer Proust, vous devriez avoir honte.

  12. mais pourquoi tant de haine ? Expliquez vous!

  13. Parce que le cru 2013 de vos lecteurs est déçu, franchement déçu. Mais ô bonheur, votre papier de ce matin est jouissif. Merci.

  14. “Expliquez vous!” elle est bien bonne celle là, la charité qui se moque de l’hôpital. Proust fait part de ses angoisses, de la mort, de l’amour et du manque, il se sert de la technologie pour définir l’homme et tend vers l’Universel alors que vous tendez vers l’insipide, il n’a pas un problème de temps mais de distance face aux êtres aimés. Il ne fait pas allusion à une quelconque “opinion”, vous le tordez pour placer vos “réflexions” débilitantes que le lecteur ne peut que déboulonner sauf à avoir un QI de perceuse sans fil, c’est de la bouillie infâme, une insulte à l’intelligence, une perte de temps.

  15. pas faux. Je vous rejoins, enfin presque.

  16. Bon! J’suis un peu tendu mais ça ne change rien.

  17. Je dirais même plus, pas faux du tout. Ce blog, c’était mieux avant. Retournez à vos anciennes muses Saga.

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