Echenoz ou le vertige de l’esthète

Les romans de Jean Echenoz sont toujours parfaits. C’est bien évidemment leur plus grand défaut. Méticuleuses sans jamais être chichiteuses ou boursouflées, soignées et polies à l’extrême, cousues de fil d’or, ses phrases possèdent toujours cette élégance feutrée, cet impeccable déroulé, cette fortuite justesse propre à tous les grands écrivains.

Chez Echenoz, rien ne dépasse. Tout est sa place. Les adjectifs sont rigoureusement précis, les verbes, choisis avec un soin maniaque, assoient leur autorité sans qu’on puisse jamais remettre en cause  leur présence, l’agencement de la narration possède cette tranquille rigueur  permettant au roman de s’écouler page après page dans une suite de séquences si fluide, si légère, si fine que le livre s’achève comme s’achève une journée bien pleine de satisfaction repue.

Le dernier roman d’Echenoz, 14, illustre à merveille cette parfaite mécanique.

S’emparant du thème de la grande guerre, il trousse sur 140 pages une histoire qui ne brille ni par son originalité ni par ses extravagances romanesques. Des hommes sont dépêchés au front, une femme reste à les attendre, la guerre déroule son lot d’horreur, les tranchées engloutissent les vies, les obus pleuvent et déchiquètent les corps fourbis de fatigue, les cieux sanglotent de gazs qui encrassent les poumons.

Une nouvelle fois, Echenoz nous livre là un véritable un travail d’orfèvre. Si l’on devine qu’il a sué des heures de lecture pour se documenter avec tout le sérieux possible, qu’il a passé ses dimanches à arpenter des bibliothèques désolées à la recherche de livres tombés dans l’oubli, qu’il a engrangé des tonnes d’informations sur la vie dans les tranchées, tout ce laborieux travail d’investigation ne transparaît jamais à la lecture du roman.

Tout est naturel. Tout arrive à point nommé. C’est effrayant de réalisme, c’est extraordinaire de facilité. Comme si Echenoz avait écrit son livre en sifflotant, les deux pieds sur son bureau, en clopant un paquet de cigarette.

Le problème comme toujours avec les romans d’Echenoz c’est qu’il n’a rien à dire. Ou plus exactement que seul le préoccupe la vraisemblance de son récit. Qu’il ne se soucie ni de la psychologie de ses personnages ni de démonter les problèmes du cœur humain qui comme le disait Faulkner ”sont les seuls qui peuvent pousser à bien écrire car c’est le seul sujet sur lequel il vaut la peine d’écrire, le seul digne d’angoisse et de sueur”.

Flaubertien enragé, Echenoz écrit pour écrire. A la rigueur peu lui importe son sujet. Zatopek, Ravel, la Guerre, ne sont que des prétextes à mettre en scène des romans qui prennent toujours un gourmand plaisir à retracer avec une exactitude ensorcelée la véracité des faits contés sans jamais s’encombrer de digressions ou de paraboles.

Echenoz ne juge pas, il décortique la réalité.

C’est peut-être le seul écrivain qui pourrait nous raconter l’exact déroulé d’un passage dans une des douches d’un camp de concentration sans nous arracher un hurlement de douleur.

Echenoz n’a rien à nous dire mais il le fait avec un tel brio qu’il demeure un romancier magistral.

 

Chapeau l’artiste.

21 commentaires pour “Echenoz ou le vertige de l’esthète”

  1. deux articles en 48 heures…que se passe t’il?, c’est la “grêve de la paresse” ?

  2. jamais content ces lecteurs!

  3. Saga cherche une place au jury Goncourt, je ne vois pas d’autre explication.

  4. L’UMP va encore écopé d’un filou!

  5. écoper, bref.
    C’était rigolo ?

  6. Un écrivain qui sait écrire… en voilà un original !

  7. Mais qu’est ce qu’il vous a fait Echenoz ? Un gars qui sait écrire, quand même, un peu de respect !

  8. mais je l’aime bien Echenoz! Ca ne transparait pas ?

  9. J’ai lu le livre de votre ami Pit. Autant dire que je ne suis pas du tout objectif dans la mesure où je n’apprécie guère les misanthropes qui radotent. Je vais donc me débarrasser tout de suite de la phrase la plus stupide “Nous ne nous massacrerons plus entre nous tant que nous avons un ennemi commun.” Voila, ça c’est fait. Je trouve qu’il traite la folie avec légèreté, elle ressemble à une hallu sous champi, dans le docu de Moati à Saint-Anne une femme lui raconte qu’elle faisait la vaisselle quand tout à coup le vortex de l’eau qui s’écoulait dans le siphon de levier s’est inversé, elle a tout de suite su que nous étions passé dans un climat subtropical humide. Ce qu’il y a de terrifiant dans la folie c’est que l’on ne s’en rend pas compte. Et puis la solitude est pour Antoine moins une passion que la conséquence d’un isolement, il découvre le silence dans l’extinction de la civilisation, un peu facile, ça ne me parle pas. J’ai quand même un point commun avec lui, j’aime les fleurs parce qu’elles s’expriment en silence : “Un parfum ce sont des mots : un conversation est possible.” c’est beau. La deuxième partie du livre est mieux bien que la fin ne soit pas ma tasse de thé, votre pote m’a tout l’air d’un cul-béni. Et l’amour à l’amûûûr !!! l’amour nous sauvera tous si et seulement si “l’amour c’est l’oubli de soi” et la justification de la survivance par l’habitude à être hors de la norme ne me passionne guère. L’évolution psychologique d’Antoine est cependant intéressante et il y a un peu d’humour, j’aime bien quand il butte le chat. :)
    A part ça mon arrière grand père Sadi Justice est mort quand j’avais à peine trois ans, il n’avait plus de poumon, Verdin oblige. Je vais lire 14 avec grand plaisir. Peut être fera t’il mentir Breton : “La beauté sera convulsive ou ne sera pas.”

  10. @ Nico : C’est une belle critique et je la partage dans son ensemble même si les fleurs m’emmerdent!

  11. “Echenoz n’a rien à nous dire ” : c’est vrai.

    le reste est plus discutable.

    hahahaa.

    pourquoi cette hagiographie de la mollesse ?

  12. Merci, désolé pour le fleurs.

  13. @ Laurent : Vous dites que les fleurs vous emmerdent pour peaufiner votre posture de Bad Boy, mais je parie que vous les adorez…

    Votre pote Pit n’est autre que Martin Page (Ah ces anagrames !), qui n’en est pas à son coup d’essai. J’en ai lu deux ou trois et Nico résume bien ce qu’il écrit.

  14. En même temps si quand on s’ appelle Martin Page, on n’ écrit pas des livres…
    @ Saga : C’ est vrai qu’il a pas grand chose à dire, le Jeannot, mais il le dit vraiment bien et c’ est personnellement ça qui me fait continuer à lire des bouquins. Céline disait le plus grand mal des “histoires” des écrivains qui racontaient des histoires.
    Prenons un exemple : On s’ en fout complètement de vos relations avec votre mère, mais c’ est le talent avec lequel vous les évoquez qui nous les fait apprecier.
    Bon, avec ça, je serai jamais invité chez vous, c’ est sur maintenant…

  15. L’anonymat des écrivains en 2012, mouarf mouarf mouarf. “Les auteurs actifs sur le web se trouvent immergés dans un univers soumis à des vagues d’innovation permanentes qui modifient en profondeur les cadres de la publication, les modalités de la visibilité et de la relation au public” tu m’étonnes! http://lafeuille.blog.lemonde.fr/2012/11/20/lecrivain-en-reseau/

  16. Non Bernard je persiste les fleurs m’emmerdent!

  17. C’est moche à dire, mais quand je vois roupiller un clochard avec son chien, c’est toujours le chien qui m’inspire le plus de tristesse.

  18. on compare souvent les fleurs avec les femmes…d’où peut-être cette réaction d’humeur agacée anti “beauté végétale”…
    à part ça,
    sur la première photo, je trouve à Jean Echenoz une certaine ressemblance avec Richard Vacher….non?

  19. @ Gubisch : qui dites vous ?
    @ Bernard and co : si c’est frais, I’m a real bad boy. Farpaitement

  20. c’est moche, Vince, très moche
    @Bernard : Laurent en bad boy ça c’est drôle, pourquoi pas en motard tant que vous y êtes:)

  21. @ Hannah : Qui sait comment il s’accoutre avant de filer vers les plaisirs nocturnes de Vancouver ??? :-)

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