La fin de la sortie de la rentrée littéraire (4)

 

Voilà, c’est presque fini. Encore quelques jours et les romans de la rentrée de septembre chemineront vers le cimetière de leurs espérances non tenues : longue et morne procession de livres invendus, invendables, cancres absolus au palmarès des ventes, encéphalogramme plat, courbe de vente atone, diagramme d’exemplaires achetés traçant une ligne anorexique, tripotée de romans sentant encore bon les effluves de l’imprimerie, dont les libraires se débarrasseront, en versant une larme de phacochère, avec le même soulagement à peine feint que prennent des frères et des sœurs lorsqu’ils déposent, à la maison de retraite, la vieille mémé qui squattait depuis trop longtemps le canapé du salon. Contraints de dégager des espaces conséquents, les libraires laisseront se vautrer en toute quiétude la colonie innombrable de beaux livres et de dictionnaires volumineux qui émigreront fin décembre vers des étagères surchargées de maîtresses de maison débordées, trouvant refuge entre deux pots de confiture à la groseille et trois tubes de crème hydratante, avant d’être à leur tour invités à aller voir ailleurs si j’y suis, au premier frimas de l’hiver venu, afin de laisser place nette à la vague déferlante du carrousel des romans de janvier.

En novembre, il n’y a plus de place au doute pour l’écrivain qui a été boudé par les prix littéraires, ignoré par la critique, condamné par le silence de plomb venu des chapelles littéraires qui ont refusé d’apposer leur label “bon pour la vente” sur la quatrième de couverture : son roman est un four absolu, ses lecteurs sont aussi nombreux que les tentes d’improbables indignés sur la place Tienanmen, plus personne n’ose lui adresser la parole, il reste chez lui, cloîtré, amer, renfrogné, regardant désabusé les premiers feuillets de son nouveau roman éparpillés sur son bureau, en se demandant à quoi bon, à quoi rime toute cette comédie, je suis un imposteur, si j’avais su quelle tournure toute cette ridicule comédie allait prendre…

Pourtant la vie continue, et celle d’un écrivain, connu ou inconnu, est rythmée par les salons, foires, festivals du livre qui se tiennent chaque fin de semaine un peu partout, aux quatre coins de l’hexagone, passage obligé pour le romancier, envoyé de force par son éditeur : remplir sa mission de VRP dans une étable ou sous une tente placée à la va-vite sur la place de la mairie.

Tout commence à l’aube d’un samedi matin, dans la grisaille froide d’une gare parisienne, où une cohorte d’écrivains complètement à la ramasse se retrouvent là, leur billet de tgv à la main, une mince valise dans l’autre, égarés, ahuris, se regardant les uns les autres, en tâchant de reconnaître un camarade de classe, ne reconnaissant personne ou alors seulement un vague collègue de la même maison d’édition que la sienne, qu’il soupçonne par ailleurs de coucher avec l’attachée de presse, sinon comment expliquer son dernier papier dans l’Est Républicain, sans oublier quelques visages connus d’écrivains célèbres et anoblis, chaperonnés par des attachées de presse attentionnées, leur tenant une tasse de café bien chaude, pendant qu’ils s’affairent à se recoiffer dans les toilettes de la brasserie, avant de s’en aller rejoindre leur place dans un wagon de première classe, bien à l’écart du troupeau d’écrivains anonymes, parqués dans des estafettes de seconde zone, à l’étroit, enchâssés sur des banquettes inconfortables, tout au long d’un voyage qui les emmène dans le trou du cul de la France, à Besançon ou à Laval, un voyage silencieux, effectué pour les plus attentionnés d’entre eux à relire leurs œuvres complètes ou à compulser les petites annonces du pèlerin magazine.

Puis, vers midi, ce sera l’arrivée sur le quai d’une anonyme gare d’une sous-préfecture de province où l’attendent, en rang d’oignons, toute une flopée de mères de familles souriantes, convoquées pour l’occasion, afin de vous transbahuter à votre hôtel, juste le temps de déposer votre maigre bagage, avant de repartir au galop pour le mot de bienvenue de monsieur le maire, dans les salons d’honneur de la mairie, un discours circonstancié qui se terminera inévitablement par la citation d’un illustre auteur, histoire de montrer qu’il a longtemps flirté avec la littérature avant de se tourner vers la politique, puis, satisfait de sa prestation, il invitera tout ce petit monde à boire le verre de l’amitié, agrémenté de spécialités du cru sur lesquelles se jetteront les écrivains affamés, avant de s’en aller admirer les tableaux peints par les artistes locaux, madame l’épouse du maire en tête, puis d’être rattrapés au vol par de gentilles organisatrices qui leur tendront leur badge et un petit dossier d’accueil où sera indiqué le numéro de leur stand, l’heure des repas et des départs de la navette pour rejoindre l’hôtel, l’emplacement des toilettes, une petite bouteille d’eau, une barre chocolatée et un pin’s à l’effigie de la ville.

Arrivé à son stand, l’écrivain se retrouve face à une pile impressionnante de ses propres livres, rangés avec délicatesse par le libraire du coin qui ne manquera pas de venir le saluer, en lui confiant qu’il apprécie ses romans,”tout particulièrement le dernier, très réussi, surtout la fin”, et que c’est un grand honneur pour lui de vous rencontrer, et que si vous avez besoin de quoi que ce soit, n’hésitez surtout pas, je compte sur vous, d’accord ? D’accord.

 

Alors débute le supplice interminable de ces heures qui s’écoulent sans se presser, de cette foule qui passe devant vous sans jamais s’arrêter, parce que tout simplement vous n’êtes rien, vous n’existez pas, puisque vous n’avez pas eu le droit de passer au vingt heures ou de concourir à Secret Story ou d’être la maîtresse d’un cuisinier à la mode ou d’avoir eu la chance d’être le majordome d’un acteur maintenant décédé, vous êtes là, transparent, invisible, inutile, il fait chaud, la promiscuité avec d’autres écrivains tout aussi transparents que vous devient vite intenable, vous sortez prendre un verre, un deuxième, vous reprenez votre place, rien n’a changé, un de vos collègues désœuvrés prend l’un de vos ouvrages, consulte la quatrième de couverture avant de le remplacer en murmurant intéressant, par politesse vous lui rendez la pareille, intéressant.

A un moment donné, une personne finit quand même par s’arrêter devant votre pile de livres, lit votre nom, s’empare d’un exemplaire qu’elle parcourt d’un air pénétré avant de le reposer d’un air gêné en vous adressant un sourire contrit puis de repartir un peu plus loin, ou alors, elle vous pose la question que vous redoutiez d’entre toutes, le redoutable “de quoi ca parle ?”

La question qui, d’un seul coup, vous fait tout regretter, d’avoir écrit ce livre, d’être venu ici, de vous être réveillé ce matin, d’être né : vous bafouillez un pathétique “c’est difficile à dire, mais c’est plutôt genre un polar ou carrément un roman d’amour ?” insiste la lectrice potentielle, vous lancez un regard terrifié vers votre ami le libraire qui, manque de bol, s’est justement absenté pour aller pisser, “disons que ce n’est pas si simple, ce serait plutôt un roman qui tenterait de répondre à la question du pourquoi du silence de Dieu pendant la Shoah”,  ah d’accord, très cool, je vois le genre, comme dans la liste de strindberg, bon je vais faire un tour, je dois demander à mon mari ce qu’il en pense, je repasserai peut-être plus tard” ; une autre heure passe, vous avez déjà gribouillé trois pages entières sur les buvards offerts par le libraire pour noter le nom d’un récipiendaire d’une improbable dédicace, vous vous levez, vous parcourez les allées du salon plein comme un œuf, vous êtes fatigués, vous avez faim, vous allez vous en jeter un au bar du coin.

Quand vous revenez, la gentille organisatrice vous avertit que c’est l’heure, le car vous attend pour vous emmener au repas gastronomique prévu à l’auberge du vieux village, vous la suivez, vous somnolez pendant le voyage, vous débarquez au milieu de nulle part, vous vous installez à une table, n’importe laquelle, on vous amène l’entrée, vous buvez plus que de raison, vous échangez des banalités avec votre voisin de table qui se trouve être un illustrateur pour livres d’enfants, intéressant, le vin est bon, vous convoquez une deuxième bouteille, une troisième.

Le lendemain matin, vous vous réveillez avec une gueule de bois longue comme le tunnel sous la manche. A peine descendu dans le hall que votre chaperonne vous attrape par la manche et vous ramène sur le lieu de votre supplice de la veille, vous arrivez à votre stand pour découvrir qu’on vous a parqué tout au bout d’une table, “désolé, il a fallu faire de la place parce qu’une vedette du petit écran est attendue”, il y a comme de la fébrilité dans l’air, les gens commencent à affluer pour tenter d’apercevoir la bête, là voilà, elle arrive, elle vient tout droit de Paris, elle est bien habillée, elle vous salue en passant tout en regardant ailleurs, la foule s’agglutine, les appareils photos crépitent, les enfants écarquillent grands leurs yeux, les dames piaffent d’impatience, les hommes jouent les blasés, on vous demande de vous pousser encore un peu plus, vu que vous gênez pour la photo, vous disparaissez sous la table…

Dans le train du retour, vous vous dites plus jamais ça.

De retour chez vous, vous vous précipitez dans votre bureau, vous vous emparez du début de votre roman, vous vous apprêtez à le jeter par la fenêtre quand votre femme vous demande ce que vous faites, vous explosez, vous lui dites c’est fini, j’abandonne, votre femme compose en toute urgence le numéro du samu littéraire, le standard est bondé, on vous fait patienter, c’est l’heure de pointe du dimanche soir…

9 commentaires pour “La fin de la sortie de la rentrée littéraire (4)”

  1. n’y aurait-il pas moyen de réfléchir à d’autres solutions?

  2. je n’ai pas pu me retenir..
    .http://youtu.be/vfETlEpzMWQ

  3. c’est un exercice zen
    et puis parfois il y a des rencontres :-)

  4. Merci pour cet article d’une rare vacherie mais qui reflète hélas l’ambiance qui règne dans ce genre de réunion.
    Ayant moi même sévi comme artiste peintre il y a une dizaine d’années,je revis ces moments d’ennui profond,de stress qui me ramenaient,malgré le savoir vivre des bénévoles et des organisateurs à ma triste réalité de peintre obscur et invendable,incapable de surcroît de communiquer décemment avec les rares badauds qui s’arrêtaient devant mes croûtes.

  5. Je me souviens d’une expo collective où exposait un ami et un spécialiste des “marines sous la pluie par grand vent en Bretagne nord”. Le livre d’or (commun) était orné du commentaire d’un Breton bien trempé: “On voit que tu ne boxes pas dans la même catégorie”. Je lui aurais bien mis mon poing dans la gueule!…

  6. Ouah… Vous êtes durs, parfois, on s’amuse, vous n’avez pas de potes auteurs avec qui vous déchirer pendant l’inévitable soirée culturelle, qui consiste en une visite privée du clou artistique local, genre Musée du Lacet (renové avec le concours du Conseil régional) ou celui de la Ferronerie ? Bon, comme dirait ma mère, vous ne voyez que le mauvais coté des choses, Laurent ! :-)

    Et si vous allez en Besançon un jour, ils vous paient la première, pour info. (Et ils ne sont pas chiches sur les vins régionaux, ça réchauffe).

    Si c’est à Bordeaux qu’on vous invite, allez voir ma mère de ma part, elle fait très bien les tomates farcies, et elle vous achètera au moins 5 bouquins chez Mollat

  7. Le top du top, c’est Cognac. Bar gratuit pour les auteurs avec dégustation de Cognac. vertigineux!

  8. Avez vous publié quelque chose? Pourriez vous nous communiquer les références?

  9. Cognac, j’ai pas fait. Et croyez bien que je le regrette… Je me remets en chantier, j’espère que ça sera pour la prochaine. Avez-vous vu La Grande Librairie consacrée aux écrivains du Nord Est des EU? Sur France 5, elle doit être sur leur site. Au fait, vous avez mis votre tenue d’esquimau ? Il doit commencer à faire frisquet, par chez vous.

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