Les 50 disques pop de la décennie: #10-4

Après les albums classés de la 50e à la 41e place, ceux classés de la 40e à la 31e place, ceux classés de la 30e à la 21e place, ceux classés de 20e à la 11e place, suite de notre classement des meilleurs disques de la décennie. On finira dans quelques jours par les trois premiers. Dans la mesure du possible, un lien renvoie vers l’écoute sur Spotify et Deezer.

10. The Shins – Wincing The Night Away [Sub Pop, 2007]

Les Shins, où le groupe paradoxal d’une ère où le classicisme est mal vu. Pas assez connu du grand public, mais trop célèbre pour la simple scène indé, la “faute” à un film caricature du cinéma indépendant, Garden State, où Nathalie Portman annonçait à Zach Braff que ce groupe allait changer sa vie. Quatre types qui livrent dans le même temps, avec leur troisième album, leur production la plus ample et la plus accueillante pour le grand public et leurs morceaux les plus biscornus, après un deuxième disque (Chutes Too Narrow) qui était en gros l’inverse. Hormis le mini-tube smithien “Australia”, Wincing The Night Away est un disque de chansons en gouttes de pluie (“Sleeping Lessons”, “Red Rabbits”), de morceaux foudroyants à la trentième écoute (“Turn On Me” ,”Girl Sailor”) ou d’interludes, comme sur un vieux poste de télévision fifties. Un album, un vrai, avec ses temps très forts puis faussement faibles, son début, son milieu et sa fin. Peu fait pour le monde cruel de l’iPod et de la touche shuffle, celui de ces années 2000 que le groupe a finies en claquant la porte de son label et en perdant deux de ses membres. Avec le temps, les Shins pourraient devenir les Prefab Sprout de leur époque, un groupe auquel on pense parfois sur Wincing The Night Away : un “Fred Astaire of words” au micro, érudit et brillant, de grandes pop-songs, de beaux succès et une petite influence au final. Une belle cause un peu vite perdue, soit un bon résumé de l’indie-rock.
[Spotify] [Deezer]

9. Outkast – Speakerboxxx / The Love Below [Arista Records, 2003]

Il y a des disques trop massifs qu’on n’a jamais vraiment fini d’explorer. Double album d’une extravagante longueur (135 minutes), Speakerboxxx / The Love Below ressemble à ces chefs d’œuvre du cinéma qui ressortent plusieurs décennies plus tard en DVD dans une version Director’s cut rallongée de 35 minutes. Sauf qu’Outkast a sorti directement sa version Director’s cut. Speakerboxxx / The Love Below est en quelque sorte le White Album du hip-hop, un bac à sable de génie, cimetière des ego, entre deux personnalités qui donnent tout avant le déclin. Si les Beatles avaient appuyé sur “random” pour faire le tracklisting, aucune ambiguïté chez Outkast : Speakerboxxx est l’album solo de Big Boi et The Love Below celui d’Andre 3000. Sept ans après, Outkast ne s’en est toujours pas remis et leur discographie est barré d’un éternel “coming next”. Pris isolément, que vaut chaque face du disque ? Speakerboxxx est la face purement hip-hop, ghetto, pimp. Une réponse hypertrophiée aux deux faiseurs de tube de l’époque, Timbaland et The Neptunes, tenants du minimalisme dancefloor. A la louche, 42e place dans ce top. The Love Below est déjà dans l’après-hip-hop, Andre 3000 a fini de rapper et chante franchement après avoir fait son coming out pop. Il traverse la discographie de Prince déguisé en amuseur public, une plume dans le cul et un oeil figé sur AllMusic pour bien vérifier qu’il vient de faire sauter la banque et de réaliser le plus grand disque de la décennie. A la louche, 13e dans ce top.
[Spotify] [Deezer]

8. Of Montreal – The Sunlandic Twins [Polyvynil, 2005]

Et si c’étaient eux, les Beach Boys des années 2000, finalement ? Ceux qui, au-delà des signes extérieurs de joliesse californienne (soleil, sable, filles), de la simple imitation ou des bêtes citations, avaient vraiment retrouvé, depuis leurs terres géorgiennes, la pierre philosophale de Brian Wilson – mélodies en or, anti-dépresseurs par kilos, forme angélique, fond plutôt sombre (“I remember feeling like a ship/Whose captain was too drunk to steer/And you watched as I was sinking/Waving sadly from the pier”) ? Comme ses glorieux prédécesseurs, la bande de Kevin Barnes a connu une discographie en forme d’ascension rectiligne vers le jardin d’Eden, auquel la pochette de ce septième album, son Pet Sounds à elle, fait irrésistiblement penser. Une fois quitté ce paradis perdu, le groupe a ensuite composé l’un des plus hallucinants singles de la décennie (”Heimdelsgate Like A Promethean Curse”) avant de finir par prendre au mot ceux qui lui disaient qu’il avait dix mélodies par morceau en sortant Skeletal Lamping, un disque qui en contenait quinze par chanson, son Smile à lui, un peu épuisant. Maintenant que la hype l’entourant est déjà légèrement retombée, on attend avec impatience ses années 2010, ses seventies à lui, sa splendide déchéance à base de grosses barbes, de ballades laid-back et de futurs grands disques oubliés.
[Spotify] [Deezer]

7. N*E*R*D – In Search of… [Virgin, 2001]

Si la figure imposée de la décennie aura été la fusion des genres en une pop omnisciente, les années 2000 ont commencé par une autre alliance au moins aussi importante entre les tubes grand public et les producteurs expérimentateurs. Entre 2000 et 2002, les 3 plus grosses cash machines de l’industrie ont confié un de leur disques à des laborantins : Madonna avec Music (produit par Mirwaïs), Britney Spears avec Britney (produit par les Neptunes) et Justin Timberlake avec Justified (produit par les Neptunes et Timbaland). Sortie en plein milieu de cette époque dorée, In Search Of est le projet solo des Neptunes, un caprice d’esthètes qui veulent se garder quelques unes de leurs meilleurs compos. Fidèle à la pochette, les N*E*R*D proposent un rap à la cool, un théorème de soul du XXIe siècle balancé avec la conviction d’un branleur qui préfère finir sa partie de Playstation avant de changer le monde. In Search Of avait trouvé le juste équilibre entre les extravagances électroniques de Timbaland et le funk jouissif de Sly Stone mais les Neptunes auront la mauvaise idée de brader leur bijou en le faisant rejouer par un groupe de garage rock pour la sortie américaine du disque. Seul l’Europe aura bénéficié de la version d’origine devenue depuis collector. Le résultat d’une grosse erreur d’appréciation des Neptunes : ils n’avaient pas besoin de tourner le dos au hip-hop/R’n’B avec cette version rock, ils étaient déjà depuis longtemps ailleurs.
[Spotify, version US] [Deezer, version US]

6. The Fiery Furnaces – EP [Rough Trade, 2005]

“Vendus ! “, “Bourgeois !”, “Sociaux-traîtres !”. C’est un peu le genre d’injures qu’on s’attend à recevoir en choisissant cet album/compilation/faux EP au milieu de la déjà imposante discographie des Fiery Furnaces, un peu comme si on décidait de voter MoDem après avoir milité à la LCR pendant toute une campagne électorale. Alors que les Fiery Furnaces se sont fréquemment tournés vers des extrêmes bien plus barrés, comme le bateau ivre Blueberry Boat, le psychiatrique Rehearsing My Choir ou le zapping fluo de Bitter Tea, toute leur rhétorique est pourtant très bien comprimée dans les chansons collectées sur cet EP. Un programme irréprochable : des mélodies montagnes russes, un songwriting caoutchouc, la chanteuse la plus fascinante depuis longtemps (pourtant absente du récent top des indie girls crushes du site Stereogum, on ne les félicite pas) et un résultat final qui allie la compacité d’une compression de César à la poésie du cadavre exquis. Comme la Révolution française, la discographie des Fiery Furnaces est un bloc qui ne se divise pas, dont il faut parcourir les passages grâcieux mais aussi les instants de terreur : même ses moments les plus centristes, comme ceux-ci, relèvent du génie, cette perversion du talent.
[Spotify] [MySpace]

5. Sufjan Stevens – Come on feel the Illinoise [Asthmatic Kitty Records, 2005]

Sufjan Stevens nous avait vendu un improbable projet, parcourir les 50 Etats américains et leur dédier chacun une production (un album ou un MP3). L’épopée avait commencé en 2003 avec Michigan et s’était poursuivi avec Illinoise en 2005. Tout le monde y croyait, Sufjan Stevens allait repousser les limites de l’humanité et s’abîmer dans son absurdité en livrant son dernier disque Alaska à 75 ans. Ce que l’on n’a pas vu sur le coup, c’est que la cathédrale pop que Sufjan Stevens voulait bâtir au nom de l’Amérique n’était pas contenue dans ce projet des 50 Etats, mais dans Illinoise lui-même, œuvre trop vaste pour tolérer une suite. Le disque déborde tellement que la maison de disques épongera les chutes dans un second album, The Avalanche, qui reçut aussi un très bel accueil critique. Les 50 Etats resteront à jamais 2, le Michigan d’un côté et les 49 autres regroupés sous la bannière de l’Illinois de l’autre. Car sous le prétexte fallacieux d’un livre d’images convoquant quelques figures du “Prairie State” (le tueur en série John Wayne Gacy Jr., le poète Carl Sandburg, le héros indépendantiste Casimir Pulaski), Sufjan Stevens touche à l’universel — vu des yeux d’un premier communiant. La dimension épique du projet fait corps avec la musique, gavée d’ambition, d’arrangements enchanteurs et de chœurs baroques. Sufjan Stevens joue 22 fois la même chanson, mais avec toujours une manière différente de monter vers le ciel.
[Spotify] [Deezer]

4. Daft Punk – Discovery [Virgin Records, 2001]

Discovery est un grand disque rétro-futuriste. Kubrick avait filmé 2001 vu de 1968 ; Daft Punk met en musique 2001 vu de 1978. Dans ces années 2000 en carton-pâte mises en images par le créateur d’Albator, la croissance est infinie, l’adolescence éternelle et le “One more time / We’re gonna celebrate” tient lieu de philosophie de vie. L’amour est digital, et jamais vraiment triste, on pleure peu ou alors sous couvert d’un anonymat vocoderisé. Ces années 2000, c’est tout ce que les critiques n’ont jamais vécu parce qu’ils étaient malheureusement déjà trop vieux. Résultat : le disque a été accueilli très froidement en 2001, avant de s’imposer progressivement comme un des plus grands disques électronique de tous les temps. Comment expliquer ce retard à l’allumage ? Certainement parce que Daft Punk avait mis un certain zèle dans son mauvais goût, privilégiant le vocoder (honni depuis l’horrible tube Believe de Cher en 98) et la cheesy pop des débuts de MTV avec de grandes rasades de synthés dégoulinants. Mais le mauvais goût finit toujours par revenir par la porte de derrière et Daft Punk l’a fait entrer sous les applaudissements, certes tardifs, au patrimoine de l’humanité. La postérité de Discovery deviendra évidente dans la seconde moitié de la décennie quand les adolescents de 2001 commenceront à sortir des disques. Interrogez aujourd’hui un fluokid, vous verrez que les enfants de l’an 2000 ont tous appris à danser et à aimer sur One More Time. Dans son délire rétro-futuriste, Daft Punk n’avait pas vu 2001 mais 2006.
[Spotify] [Deezer]

Jean-Marie Pottier et Vincent Glad

8 commentaires pour “Les 50 disques pop de la décennie: #10-4”

  1. Très bien les liens sur les sites de musique en streaming… bcp de sites les ont oublié pour leurs Tops ! pas vous :)

  2. […] Ce billet était mentionné sur Twitter par Vincent Glad et Jean-Marie Pottier, Joanna Aflalo. Joanna Aflalo a dit: Après les tops2009 dt celui de France Inter, le top décennie de Slate fait un peu du bien. Ça doit être la décennie. http://bit.ly/8tze9H […]

  3. toujours aucun album de Radiohead….je commence à m’inquiéter !

  4. Si, si, on a mis Kid A à la 25e place
    https://blog.slate.fr/rock-bottom/2009/12/16/les-50-meilleurs-disques-pop-de-la-decennie-30-21/

  5. Dans mon panthéon personnel, j’aurais éviter de mettre Outkast, il n’y qu’un CD sur deux qui est correct dans ce produit, celui de benjamin (je sais plus le pseudo)… mais l’album avec Bomb over Baghdad est bien meilleur que ce double de 2003.

  6. […] Et voici la fin de notre top avec les 3 premiers. Le reste du classement est ici : ->#50-41 ->#40-31 -> #30-21 -> #20-11 -> #10-4 […]

  7. Top avec quelques maladresses ds les commentaires, dans celui de l’album d’Outkast notamment.. en tout cas une chose est sur l’abum d’ Outkast devrait sans conteste figurer ds le top 3 de la décennie ( si ! si!)

    je ne reviendrais pas sur bcp de bijoux oublié notamment :

    -Kamaal the abstract : Q-tip

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