Les 50 disques pop de la décennie: #20-11

Après les albums classés de la 50e à la 41e place, ceux classés de la 40e à la 31e place et ceux classés de la 30e à la 21e place, suite de notre classement des meilleurs disques de la décennie. Dans la mesure du possible, un lien renvoie vers l’écoute sur Spotify et Deezer.

20. The Streets – Original Pirate Material [679 Recordings, 2002]

Les années 2000 furent aussi celles du grand déclassement, du dérapage des classes moyennes vers les classes moyennes inférieures. Naufragées du pouvoir d’achat, les banlieues résidentielles n’ont pas vraiment de genre musical pour exprimer leur condition — alors que les centres-villes ont le rock à mèche et les banlieues le hip-hop. En France, il n’y aura guère eu que Diam’s, Orelsan et la tecktonik pour chroniquer ce quotidien périurbain ; pas vraiment des chefs d’œuvre. En Grande-Bretagne, Mike Skinner a.k.a The Streets a d’emblée trouvé le ton juste avec son premier album Original Pirate Material, dessinant un paysage urbain plombé par l’ennui où dominent trois valeurs: la Playstation, le joint et la bouteille de Brandy. Cette chronique de la lose moderne, dans laquelle se reconnaissent finalement tous les quartiers, est sublimée par l’accent cockney de Mike Skinner et cette musique terriblement moderne, mélange de hip-hop, de garage, de funk, de notes jazzies… Bref, tout ce qu’on peut trouver dans les poubelles d’une salle de concert londonienne.
[Spotify] [Deezer]

19. Mull Historical Society – Loss [Blanco Y Negro, 2001]

Il y a six mois, une vidéo réjouissante a buzzé sur le Net : on y voyait un groupe de bergers gallois dessiner dans les collines des figures observables depuis le ciel en fixant des diodes lumineuses sur le dos de leurs troupeaux de moutons. Un assez bon résumé de la musique faite par Colin McIntyre, Ecossais né sur l’île de Mull, 3.000 habitants, 20.000 moutons (“To the friends, in my head”, premiers mots du disque, on le comprend). Et, en ce qui le concerne, des rêves de démesure pop plein la tête : en écoutant ces cathédrales carillonnantes bâties en allumettes, on s’est répété une leçon déjà apprise dans les années 90, comme quoi les plus beaux disques indie-pop étaient souvent le fait de types qui se prenaient pour Brian Wilson depuis un trou perdu. Sauf que, finalement, McIntyre n’avait jamais écouté les Beach Boys : et si le vrai critère du génie, c’était l’ignorance, en fait ?
[Spotify] [Deezer]

18. Kanye West – 808’s & Heartbreak [Roc-a-fella Records, 2008]

Kanye West a commencé sa carrière en s’imposant comme le mec le plus cool du monde avec une renversante trilogie étudiante, montée progressive vers l’âge adulte (The College Dropout, Late Registration, Graduation). Et puis en 2008, Kanye West se dit que la nouvelle frontière, c’est de devenir le plus grand rappeur de tous les temps. Il s’attelle à la composition de ce qui doit être son chef d’œuvre. Très affecté par la mort de sa mère et la fin de son couple, il façonne un monument de tristesse recouvert pudiquement d’une d’épaisse couche d’Auto-Tune: 808’s & Heartbreak, disque maudit immédiatement honni par une bonne partie de la critique, folle tentative de dépasser le hip-hop en le plongeant dans le bain froid des 80’s. Kanye West finira la décennie dans un affligeant exercice d’autodestruction: comme un reniement, il produit le titre “D.O.A. [Death of Autotune]” de Jay-Z et s’abîmera définitivement en hurlant aux MTV Music Awards “Yo Taylor, I’m really happy for you. I’mma let you finish but Beyoncé had one of the best videos of all time. ONE OF THE BEST VIDEOS OF ALL TIME”. Autant dire que 808’s & Heartbreak est appelé à devenir légendaire dans 30 ans. ONE OF THE BEST RECORDS OF ALL TIME.
[Spotify] [Deezer]

17. Arcade Fire – Funeral [Merge, 2004]

Septembre 2004, d’un simple lien, La Blogothèque déclenche la plus grande hype musicale de l’année (et accessoirement de la décennie). Funeral d’Arcade Fire, pas encore sorti en France, devient le disque de l’année 2004 sur le web. Mais il faudra attendre plus de 6 mois pour que Les Inrocks en fassent leur couverture et finissent pas le classer en tête de leur classement … 2005. Ironie de l’histoire: un journaliste des Inrocks avait découvert ce disque en même temps que la blogosphère à la faveur d’un voyage au Canada, plaçant, seul contre tous, le disque 44e du top 2004. Un album qui gagne 43 places en un an: cruel contretemps qui enterra de fait la presse musicale (absurdement liée à l’actualité phonographique) consacrant les blogs (liés à l’actualité des MP3) comme les nouveaux défricheurs de talent. Et sinon la musique ? Un grand disque de lyrisme post-mortem, à réveiller un grenier poussiéreux de son souffle chaotique. Mais un disque à écouter assez vite tant cette pop baroque qui fait de l’accordéon un objet chic risque de ne pas résister à l’extinction programmée de la race bobo.
[Myspace] [Site officiel]

16. Air – Virgin Suicides [Record Makers, 2000]

Sous l’effet conjugué de Sofia Coppola, de son directeur de la photo et de la bande-son d’Air, les plans champêtres de Virgin Suicides vont devenir la référence ultime en terme de beauté féminine, inondant les années 2000 de jeunes filles en fleur et de vapeurs adolescentes; contrepoint féminin au cuir-slim-Converse imposé par les Strokes. Si un concert d’Au Revoir Simone ressemble aujourd’hui à un shooting de Vogue sous tranquillisants, on peut en partie l’imputer au rythme lent, pré-pubère, concupiscent de la chanson “Playground Love“, sommet absolu de ce disque. Mais comme le film, le disque a une autre face, celle de l’après; des “Dead Bodies” et de l'”Empty House”. Et Air excelle dans cet exercice illustratif d’easy-listening d’outre-tombe où surgissent ça et là les fantômes de Gainsbourg ou de Morricone. Incontestablement le plus grand disque du duo versaillais, le seul à ne jamais flirter avec le mauvais goût.
[Spotify] [Deezer]

N.B. : Pour répondre par avance aux commentateurs énervés, si le film est sorti en 1999, la B.O. est bien sorti en France début 2000.

15. Panda Bear – Person Pitch [Paw Tracks, 2007]

Pour classer Panda Bear très haut dans un top des années 2000, il suffirait de parler de sa pochette génialissime (des gens presque à poil, des animaux complètement à poils, entre Pet Sounds et Electric Ladyland revus par un grand enfant), mais on vient de nous signaler dans l’oreillette qu’il s’agissait d’un top disques, pas art graphique. Parlons musique, donc, et en l’occurrence voix : plus que les disques d’Animal Collective, qui contiennent généralement une bonne poignée de mélodies tuantes, ce troisième album solo de leur co-leader met avant tout du chœur à l’ouvrage, et sonne comme une version modernisée du “Our Prayer” des Beach Boys, passée à la moulinette de la musique répétitive. Une grand messe pour le temps présent qui endoctrine, obsède, hypnotise, met en transe, élève, bref qu’aimeront détester ceux qui tiennent Animal Collective et ses fans pour une secte digne de l’ordre du Temple solaire. Si c’est le cas, on peut s’inscrire où ?
[MySpace]

14. The Clientele – Strange Geometry [Merge, 2005]

Postulat : en dix ans de carrière et six albums, The Clientele, grand groupe sous-estimé, fait en gros toujours le même disque, qu’on pourrait résumer à ces quelques mots du premier morceau de Strange Geometry, “when the evening paints the streets”. Reste donc à chacun, dans cette discographie entre chien et loup, à la mélancolie lettrée puisée aux meilleures sources (Byrds, Velvet, Simon & Garfunkel, sans oublier des arrangements de cordes de Louis Philippe), à choisir la teinte qu’il préfère : le chanteur Alasdair MacLean, paraît-il bon peintre par ailleurs, donne l’impression d’expérimenter chanson après chanson toutes les nuances du rouge, du rose et du mauve (le premier album du groupe s’appelle The Violet Hour). Chacun a donc son Clientele préféré, qu’il soit pourpre, carmin ou vermillon, du moment qu’une chanson l’a touché en plein cœur pendant un coucher de soleil. A défaut d’avoir jamais vu le rayon vert, ce groupe nous a au moins déniché le rayon violet.
[Spotify] [MySpace]

13. TV On The Radio – Dear Science [Touch and Go, 2008]

C’est avec grand regret que nous plaçons TV On The Radio à cette décevante 13e place. Bombardé révélation de la décennie lors de la sortie de Desperate Youth, Blood Thirsty Babes en 2004, le groupe new-yorkais n’a toujours pas signé l’album dont on a envie de léguer les MP3 à sa descendance. Dans leur trilogie discographique très homogène, on choisira quand même Dear Science, pas un disque d’île déserte, mais au moins un disque de presqu’île isolée en hiver. Le quintette de Brooklyn se risque ici à des formats plus pop, avec toujours ce fond de l’air arty-noisy-rock-soul. En indécrottable laborantin, TV On The Radio encapsule le son de l’époque dans le wall of sound maison: électro minimale sur “Love Dog“, romantisme sufjan-stevensien sur “Family Tree“, mort de Michael Jackson en exclu sur “Golden Age“. Un disque parfait, mais dans une perfection à la TV On The Radio. Du genre qu’on accroche au mur du palais de Tokyo. Et qu’on ne réécoute finalement pas souvent.
[Spotify] [MySpace]

12. The New Pornographers – Twin Cinema [Matador, 2005]

Les New Pornographers sont-ils vraiment un supergroupe indie, comme essaie de le faire croire leur notice Wikipedia ? Certes, la chanteuse Neko Case et les excellents songwriters AC Newman et Dan Bejar, auteur de plusieurs très bon albums solos sous le nom de Destroyer (Your Blues, Rubies, Troubles In Dreams), ont tous des carrières à côté du groupe, mais c’est le cas d’une bonne partie des musiciens de la scène indépendante, qui goûte assez les liaisons multiples. Tenter de ranger les Canadiens dans la même case que Blind Faith ou les Travelling Wilburys, ces mastodontes qui tentaient de faire croire que un plus un donnerait trois, relève de l’oxymore. Cela dit, leur génial troisième album, Twin Cinema, en est un vivant, avec son don pour rendre de la noblesse à des genres souvent sous-estimés (le glam-rock, la power-pop), ses rythmiques de plomb fondu et ses mélodies éternelles, ses intros pied au plancher et sa grâce dissimulée. A l’image de son titre, de sa pochette et de ses concepteurs, un disque né sous le signe des gémeaux.
[Spotify] [MySpace]

11. The Delgados – Hate [Mantra, 2002]

Quand on désespère du rock anglais, il reste heureusement le rock écossais (en revanche, la même astuce ne marche pas vraiment pour le football). Dans une décennie plutôt pauvre musicalement outre-Manche, les Delgados, groupe d’honnêtes gregarios de l’indie-pop inspirés par un cycliste espagnol peu mémorable, n’avaient pas grand-chose pour s’extirper du Peloton (le titre de leur premier album, paru en 1995). Du moins jusqu’à ce qu’ils tombent sur la pharmacopée magique du docteur Friedmann, producteur assez surestimé mais qui leur injecta assez d’EPO pour créer deux grands disques, The Great Eastern puis ce Hate. Une pièce montée empoisonnée de mélancolie, un disque embaumé vivant dans sa production pharaonique, teinté de mauvais acide comme sa pochette, sans doute la plus moche produite par le rock britannique depuis les Pale Saints. Une œuvre qu’on aime un peu pour la même raison maso qu’un démarrage de feu Marco Pantani dans l’Alpe d’Huez : sublime en surface, léthal en profondeur.
[Spotify] [Deezer]

Jean-Marie Pottier et Vincent Glad

Photo : mandyxclear

7 commentaires pour “Les 50 disques pop de la décennie: #20-11”

  1. Le link avec Deeeeeezzzer, c’est du bon boulot… M’aide pas une demi-seconde à capter vot’ seleckta mais bon, old man hits the new (sure?) world! :) Keep on!

  2. On attend toujours :

    – Ms Dynamite : a little deeper
    – The Roots : phroenolegy
    – The Notwits : Neon Golden
    – Maximilien Hecker : Inifinite love songs
    – Silent Poets : To Come
    – The Libertines : The libertines
    – Antony & The Johnsons : I am a bird now
    – Girls : Album
    – The Ting Tings : we started nothing
    – Devendra Banhart : Cripple Crow
    – Prefuse 73 : Vocal studies and uprock narratives
    – Dominique A : Auguri
    – Sun Kil Moon : Ghost of the great highway.

    Quelque chose me dit qu’il n’y aura pas de la place pour tout le monde …

  3. […] Ce billet était mentionné sur Twitter par Vincent Glad et Patrick Chareyre, Florence Desruol. Florence Desruol a dit: les meilleures BD des années2000 http://tinyurl.com/yafzj3g + Les 50disques pop de la décennie http://tinyurl.com/ykwhrop (slate/les blogs) […]

  4. Je lance la vuze et je te tiens au jus…

  5. […] à la 41e place, ceux classés de la 40e à la 31e place, ceux classés de la 30e à la 21e place, ceux classés de 20e à la 11e place, suite de notre classement des meilleurs disques de la décennie. On finira dans quelques jours par […]

  6. C’est un des tops les plus curieux mais aussi les plus intéressants que j’ai vus. Pour une fois, j’ai l’impression d’avoir vécu le même parcours musical qu’un faiseur de liste. Parce que citer dans les 50 disques Baxter Dury et The Clientele, oui, ce n’est pas le choix le plus communément accepté. Et ça fait aussi curieusement plaisir.

  7. rock bottom

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