Les 50 meilleurs disques pop de la décennie: #30-21

Après les albums classés de la 50e à la 41e place et ceux classés de la 40e à la 31e place, suite de notre classement des meilleurs disques de la décennie. Nous continuerons de dérouler ce classement jusqu’à la fin de l’année. Dans la mesure du possible, un lien renvoie vers l’écoute sur Spotify et Deezer.

30. Junior Boys – So This Is Goodbye [Domino Recording, 2006]

L’électro de chambre a connu une grande année en 2006: avec les Anglais de Hot Chip, mais aussi avec les Canadiens de Junior Boys. Quand Hot Chip traîne, mélancolique, au bord du dancefloor à siroter un verre, Junior Boys reste calfeutré chez soi, en pleine crise de claustrophobie. Pour situer un peu, le duo canadien compose des chansons tristes de songwriter triste, sauf qu’il convoque à son chevet la house des débuts (type Frankie Knuckles) et le son techno minimal berlinois. Le spectral single “Double Shadow” est à se taper contre les murs et on aimerait lui accoler un adjectif à la con basé sur le mot “cold” mais ce ne serait considérer qu’une partie du problème. Cette musique a la chaleur de la défaite, l’énergie de l’orgueil blessé.
[Spotify] [Deezer]

29. The Innocence Mission – Befriended [Badman Recording, 2003]

Il y a dix ans, beaucoup de critiques mettaient dans leurs listes des meilleurs disques des années 90 Reading, Writing & Arithmetic, un bel album pop-folk du groupe anglais The Sundays, emmené par sa chanteuse Harriet Wheeler. Glisser The Innocence Mission dans une liste identique pour les années 2000 revient à faire taire les déclinologues, à dire que le genre a fait des progrès: Befriended sort plus ou moins du même moule, mais se rend bien plus indispensable par sa fine pellicule de givre, ses balancements quasi-bossa, son piano fantôme et son éternelle hésitation entre la beauté et la tristesse, one for sorrow, two for joy, comme il le dit lui-même. Un disque qui n’a l’air de rien au premier abord, mais dont les écoutes répétées n’entament pas le feu pâle.
[Spotify] [Deezer]

28. Broken Social Scene – You Forgot It In People [Arts & Crafts, 2002]

Ce disque peut être considéré comme le premier de la vague indie qui deviendra la norme en terme de rock à partir de 2004 sous l’effet conjugué du premier album d’Arcade Fire, de l’enthousiasme pavlovien des MP3 blogs et de la cathédrale imprenable Pitchfork. Mais comment définir ce mouvement diffus que faute de mieux on appelle l’indie ? Nous nous y étions essayé sur un précédent blog en le définissant ainsi : 1/ un mouvement venu de l’Amérique du Nord 2/ un contrepoint à une pop anglaise sur le déclin (Franz Ferdinand and co) 3/ diffusion essentiellement via les blogs et le peer-to-peer 4/ une scène avant-gardiste mais qui n’oublie pas ses racines américaines, entre Beach Boys et Sonic Youth. You Forgot It In People est une sorte de manifeste esthétique du mouvement : une pop bancale blindée d’influences toutes plus classes les unes que les autres (Brian Eno, Dinosaur Jr, Godspeed You ! Black Emperor…) et l’impression que jamais MTV ne pourrait diffuser une chanson.
[Deezer] [MySpace]

27. Broadcast – Tender Buttons [Warp, 2005]

Comme la vieille mansarde ou le grenier d’une maison de famille, Tender Buttons grince, grésille et craque de partout sous ses quelques oripeaux modernistes (en l’occurrence le nom du label, Warp, et des bip-bip anémiés par-ci par là). Un pas de côté et on traverse le plancher de ses brèves pop-songs pour retomber sur le Colossal Youth des Young Marble Giants, autre pochette en noir et blanc, autre chef d’oeuvre de new wave minimaliste. La vue basse, on se cogne sur le premier Velvet Underground, autre son fouillis, autre chanteuse distante. Le duo de Broadcast a pourtant quelque chose à lui, bien à lui, et sans quoi ce périple ne serait que littérature : des mélodies bricolées mais parfaites, susurrées par une voix neutre et pourtant étrangement attachante.
[Spotify] [MySpace]

26. Sonic Youth – Sonic Nurse [Geffen, 2004]

Il est communément admis que les “vieux” ne figurent pas dans les classements de fin d’année, a fortiori de fin de décennie. Les Rolling Stones, Bob Dylan et Neil Young, qui poursuivent plus ou moins péniblement leur carrière, ne rentrent plus vraiment dans le champ de la critique. Jamais rattrapés par la brigade du jeunisme, Sonic Youth approche malgré tout des 30 ans de carrière. Après un gros passage à vide au tournant du siècle (qui leur vaudra un retentissant 0.0 sur Pitchfork), Kim Gordon revient de maternité et transforme ce qui devait être le premier album solo de Thurston Moore en revival des grandes années. Dans le couple, c’est Madame qui cogne le plus avec “Pattern Recognition” et “Mariah Carey and the Arthur Doyle Hand Cream”. Monsieur navigue en père peinard et offre quelques moments de grâce plantés sur une verticale de larsens. L’illusion est parfaite: ce groupe est éternellement jeune. Sauf quand le caméraman zoome un peu trop sur Thurston Moore.
[Spotify] [Deezer]

25. Radiohead – Kid A [Parlophone, 2000]

C’était une autre époque : on téléchargeait sur Audiogalaxy et Napster, on ne connaissait pas encore les bulletins papillons de la Floride, les Twin Towers étaient toujours debout, le retour du rock un fantasme d’étudiants en marketing musical et Radiohead au sommet de sa gloire, avec un accueil critique délirant pour ce Kid A et sa suite, le bien plus inégal Amnesiac. Depuis, on a vieilli et appris la nuance. A simplement aimer ces ballades décharnées (“How To Disappear Completely”) qui font que le disque aurait fort bien pu s’appeler KO Computer. A vénérer ces poussées de fièvre dignes des Talking Heads que sont “The National Anthem”, “In Limbo” ou “Idioteque”. A en sauter les quelques scories comme ce “Kid A” vocodérisé ou l’instrumental “Treefingers”. Un disque à remettre à sa juste place, déjà assez haute : celle de grande cathédrale glaciale et inégale des années 2000, comme le Closer de Joy Division vingt ans plus tôt, à une autre fracture entre deux décennies.
[Spotify] [Deezer]

24. Baxter Dury – Len Parrot’s Memorial Lift [Rough Trade, 2002]

On pourrait dire que Baxter Dury a sorti son premier album à l’âge de cinq ans sans même jouer une note de musique : en 1977, année punk, il figurait sur la pochette de New Boots & Panties!! aux côtés de son père Ian, l’auteur de “Sex & Drugs & Rock’n’Roll”. Enregistré après la mort de ce dernier, Len Parrot’s Memorial Lift est donc un second premier album: une renaissance pourtant paradoxalement placée sous le patronage musical d’un mort-vivant (Lou Reed) et d’un vampire (Bowie), aux ballades expirant élégamment, au chant masculin-féminin esquissé du bout des lèvres, moitié curare, moitié tsé-tsé. En enregistrant ce disque à écouter seul dans sa chambre, rideaux fermés, de peur que le soleil ou la foule ne vienne réduire en poussière sa beauté, Baxter Dury se préparait un destin de trésor caché, qu’il n’a cessé depuis (un seul autre album, des concerts classieux, de long silences) de confirmer.
[MySpace]

23. Ratatat – Ratatat [XL Recordings, 2004]

La pochette de la décennie ? Dans ce kaléidoscope de poses rock passe l’idée que le rock n’est plus qu’un sous-genre de la musique des machines, l’électro. Et le mauvais coup de Photoshop ne fait que rajouter à cette ambiance très début de siècle. Ratatat pourrait être le disque d’adolescence de Daft Punk quand ils avaient encore des guitares : le souffle épique du dancefloor, la naïveté pop de la jeunesse, les boucles obsédantes d’une personnalité encore hésitante. Les groupes pop sans chanteur avaient disparu depuis une éternité. On se souvenait à peine des Shadows et à vrai dire, on ne s’en portait pas si mal. Ce qui explique que ce premier disque de Ratatat ait été accueilli poliment, mais sans plus, avec la certitude qu’il serait vite oublié. Cinq ans plus tard, on a compris qu’un iPod est une œuvre globale, cohérente et que faire de l’électro avec des guitares, c’est aussi banal que d’appuyer sur “shuffle”.
[Spotify] [Jiwa]

22. Okkervil River – Black Sheep Boy [Jagjaguwar, 2005]

Du lyrisme et de la retenue, du grunge et de la pop vitaminée, du folk sous l’influence du beautiful loser Tim Hardin et de la country atmosphérique… Face à une production anglaise plutôt médiocre, on a beaucoup écouté de rock américain ces dernières années, et c’est sans doute le Black Sheep Boy de ces Texans venus d’une des places fortes de la scène indé (Austin) qui en a fourni le plus beau prisme. Une des définitions les plus justes de ce terme si beau et si fourre-tout d’americana : pas une bande de rednecks tripotant leur pedal steel en remplissant un bulletin d’adhésion au parti républicain, mais une nature hostile et féérique, des animaux monstrueux et bienveillants, un songe gothique en noir et blanc saturé dans la lignée des dernières scènes de La Nuit du chasseur, “love” tatoué d’un côté, “hate” de l’autre.
[Spotify] [Deezer]

21. Lambchop – Nixon [City Slang, 2000]

Il y a quelque chose de magnifique à appeler un album Nixon. L’ancien président américain représente les années 70 dans tout ce qu’elles ont de plus surannées. Malgré l’insertion d’une bibliographie sur Richard Nixon dans la pochette, Lambchop finira par reconnaître que le disque ne fait pas vraiment référence à lui, mais qu’il est juste inspiré de la musique de ces années-là. Nixon est l’album soul de Lambchop, un hommage de la country de Nashville à la soul de Philadelphie (si vous n’avez rien compris à cette phrase, je vous incite à visiter ce site). Hypertrophiée à grand renfort de cuivres et de cordes, la musique de Lambchop atteint ici des sommets émotionnels comme sur la joyeuse chorale de “Up With People”. Pitchfork, qui n’aimait pas trop le disque, a eu l’extrême bon goût d’écrire “Nixon is a record for grandmothers and hipsters”.
[Spotify] [Deezer]

Jean-Marie Pottier et Vincent Glad

Photo de une : karpov the wrecked train

5 commentaires pour “Les 50 meilleurs disques pop de la décennie: #30-21”

  1. […] Ce billet était mentionné sur Twitter par Vincent Glad, Vincent BC. Vincent BC a dit: Kid A et Closer remis à leur place http://bit.ly/7YEggV via @vincentglad […]

  2. Amnesiac n’est pas inégal. Amnesiac est le meilleur album de radiohead.

  3. Interessant ces choix… J’aurai quand meme mis Rather Ripped ou le subime The Eternal (ou la parfaite synthèse de leur trilogie historique Daydream/Goo/Dirty) avant Sonic Nurse qui sonne plus comme le point de rebasculement pour Sonic Youth. Quant à Kid A c’était déjà en 2000 l’un des sommets qui lança la décennie du Cross-over (pour ceux que ca interesse voir ici Episode 5 sur la revue musicale de la décennie http://www.mindriotmusic.blogspot.com/ )

    Good Job indeed

    MRM

  4. […] les albums classés de la 50e à la 41e place, ceux classés de la 40e à la 31e place et ceux classés de la 30e à la 21e place, suite de notre classement des meilleurs disques de la décennie. Dans la mesure du possible, un […]

  5. Quels sont les critères comment savoir si 45 minutes de Sonic Youth sont meilleures que 38 minutes de Sebadoh? les classements c’est pas un peu ringard en 2009?

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