Comment Chirac, le post-punk, a flingué Hadopi

Jacques Chirac s'est-il prononcé pour ou contre la censure partielle de la loi Hadopi? Son envie de retoquer un projet de loi scruté à la loupe par Sarkozy était-elle supérieure à ses liens avec Christine Albanel, son ancienne plume à la mairie de Paris et à l'Elysée? Théoriquement, les délibérations du Conseil constitutionnel restent secrètes, mais la réponse est certaine: l'ancien président s'est forcément prononcé pour la censure, puisque son conseiller musical occulte est un pro de la repompe et un fan du piratage, en la personne de Malcolm McLaren, l'ancien manager des Sex Pistols. L'homme qui, il y a une dizaine d'années, lâchait “Mr Napster est un saint!”.

En 1995, c'est en effet un de ses morceaux, “Aria On Air”, que le maire de Paris, candidat à l'Elysée, choisit pour illustrer ses clips de campagne. Dans un article du New Yorker, le musicien racontait alors sa surprise après ce choix : «Son directeur de campagne m'a téléphoné, et je me suis dit 'Pourquoi donc m'appellent-ils ?'. Je pensais qu'ils contacteraient Jean-Michel Jarre ou Michel Legrand». En tout cas, le titre en question est largement et officiellement pompé sur un passage archi-connu de Lakmé, un opéra français du XIXe siècle, de même que le programme chiraquien de l'époque est tranquillement décalqué de la «fracture sociale» d'Emmanuel Todd.

Quant à l'artiste qui l'a «composé», c'est un vrai thuriféraire du piratage: dans sa bible sur le rock anglais des années 1978-1984, le journaliste Simon Reynolds raconte comment McLaren imagina une ode au peer-to-peer encore inconnu, en 1980, à l'occasion d'une émission intitulée An Insider's Guide to the Music Business. “McLaren écrivit des paroles à la gloire du piratage. […] L'idée consistait à utiliser la chanson, intitulée 'C-30, C-60, C-90 Go !', comme générique de l'émission, et à terminer le programme avec le slogan 'MUSIC FOR LIFE FOR FREE ('MUSIQUE GRATUITE A VIE')'”. Le morceau, avec ses lyrics à faire pleurer un bataillon d'ayant-droits, sera censuré par l'industrie musicale britannique de l'époque et finira sa course sur le premier album de Bow Wow Wow.

Difficile de croire qu'un candidat aussi finement entouré que Jacques Chirac ait pu embaucher un tel musicien sans examiner soigneusement son passé, pendant une campagne où le mot magique d'“internet” commence à être prononcé. D'autant qu'à l'époque des premiers engagements pro-piratage de McLaren, le Corrézien appartenait au même milieu que lui, le post-punk : à peine sorti de l'appel de Cochin, un peu son «Anarchy in the UK» à lui, conçu pour braquer l'électorat de l'accordéoniste VGE, le patron du RPR s'apprêtait à se convertir au style néo-romantique avec le très produit «Jacques Chirac maintenant», typiquement le genre de chanson qui n'a dû sa survie mémorielle qu'au peer-to-peer. Le tout avant d'embrasser dans les années suivantes une variété de styles inconnue même des Clash de Sandinista! (libéral, sécuritaire, social, écolo).

Bref, Chirac a modelé toute sa carrière depuis vingt-cinq ans sur le style de ce sympathique escroc de McLaren — éclectisme, opportunisme, sens du rebond et de la promesse toc — et il n'était que logique qu'il applique aujourd'hui dans la pratique les idées de ce théoricien du piratage. Au prochain épisode, je vous expliquerai comment Frédéric Lefebvre s'est inspiré des meilleures techniques de sampling pour rédiger ses communiqués de presse.

JMP

Image de une: Jacques et Claude Chirac en 1987, au cap d'Antibes. REUTERS

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