« Ce sentiment de l’été », soleil noir et douce brûlure

NEW YORK_Street_Lawrence_©NordOuestFilmCe sentiment de l’été de Mikhaël Hers, avec Anders Danielsen Lie, Judith Chemla, Marie Rivière, Féodor Atkine, Dounia Sichov, Josh Safdie, Jean-Pierre Kalfon. Durée : 1h46. Sortie 17 février.

 

Trop bleu le ciel, trop verte l’herbe. Une impression de carte postale, de cliché de l’été comme un cadeau figé, au milieu de la grande ville – Berlin. Un couple, ils sont jeunes, ils sont beaux, ils sont européens, vivent entre chat et bouquins, boulot sympa et câlins du matin, ils ne sont pas pauvres. Ça va, tranquille.

Pof, presque rien, elle est tombée, là, au milieu du grand parc, au milieu de ce début ensoleillé de sa vie adulte. Elle ne se relèvera pas. Lui…

Lui, Lawrence, il est juste là, resté là, laissé comme un con sur la berge de la vie, quand sa vie à elle est partie. La famille rapplique, tout le monde est parfait, tristesse profonde, attention à l’autre, écoute et pudeur. Lawrence est calme, il est sympa, il fait ce qu’il faut, avec les parents, avec le travail, avec la sœur nettement moins au clair dans ses Converse et ses sentiments. C’est juste que tout est détruit, dedans, et que personne ne sait ce qu’on peut faire avec ça.

Berlin, ce n’est plus possible. Et voilà que c’est à nouveau l’été, à Paris. Comment disait la chanson ? Le temps d’apprendre à vivre il est déjà trop tard. Et de réapprendre alors ? Au milieu de la sympathie des uns, de l’indifférence des autres, du désir désordonné de celle-ci, de la présence obsédante de celle-là, Lawrence se fraie le chemin qu’il peut. Ça avance mal, malgré des sortes de possibles entrebaillés.

Ce sentiment de l’été n’est pas, ne peut pas être un film sur le Bataclan – ne serait-ce que parce qu’il était terminé le 13 novembre. Pourtant c’est peut-être, pas du tout par hasard, le film le plus juste qui se puisse imaginer sur l’impossibilité, et puis la possibilité quand même, de continuer de vivre après que ce qu’on appelle faute de mieux la fatalité ait frappé dans le plexus solaire d’un quotidien qui ne se savait pas en danger de quoique ce soit.

On dit « le deuil ». On ne sait pas ce que c’est. On dit « la vie continue ». Enfin, les autres le disent. Lui, Lawrence, essaie et ne trouve pas. Traducteur – c’est son métier – il ne traduit plus. Il faudra bouger encore, passer par la campagne, et puis New York. Une autre énergie, d’autres vibrations. C’est encore un été, un autre. Le deuil, on ne sait pas ce que c’est, mais c’est long, et pas en ligne droite.

Droit, pourtant, il l’est, ce Lawrence. Admirablement, grâce surtout à cet acteur incroyable qu’est Anders Danielsen Lie, qui était déjà inoubliable dans Oslo 31 août de Joachim Trier. Cassé mais droit, d’une fragilité d’homme, assez bouleversante. Ici, là-bas, comme elle peut, il y a cette fille, cette sœur, cette femme, Zoé, sinueusement interprétée par Judith Chemla, inquiétante de vérité trouble, troublante de vérité inquiète. Et puis le reste, les autres, dans la lumière de ces étés qui essaient d’aplatir, de remettre en ordre. Pas si simple.

De ville en ville, d’été en été, Mikhaël Hers invente pour son deuxième long métrage cette manière d’effleurer les sentiments pour mieux les approfondir, ce cinéma qui suggère sans affirmer, accueille sans imposer, ouvre des espaces où peuvent respirer, chacun pour lui-même, les personnages et les spectateurs. Ses cadrages sont des caresses, ses changements de plan de battements de cœur, ses ellipses des respirations.

Il y a là non seulement une finesse et une délicatesse extrêmes dans la manière de rendre sensible la difficulté de surmonter une crise terrible comme de s’accommoder du fil des jours, mais une sorte d’élégance à la fois plastique et éthique. Et c’est finalement ce qui fait que Le Sentiment de l’été, qui raconte une histoire marquée par la mort et le mal de vivre, est extraordinairement pas triste : tout frémissant de vie, traversé des désirs de chacune et chacun, curieux des êtres et de leurs étranges façons de faire, amusé même, et amusant, souvent. Ce sourire attentif, sourire de la mise en scène en intime affection avec ses protagonistes, est la plus belle manière de faire partage de leur existence, qui cesserait ainsi d’être une fatalité.

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“Les Secrets des autres” ou la boite magique

589368Les Secrets des autres de Patrick Wang, avec Wendy Moniz, Trevor St John, Oona Laurence, Jeremy Shinder, Sonya Harum, Gabriel Rush. Durée: 1h43. Sortie le 26 août.

Celui-ci, à ce moment. Celle-là, dans cette situation. Un instant plutôt joyeux dans la vie quotidienne. Une rencontre inattendue. Un accident évité de justesse. La maison avec les parents et les enfants. Un geste étrange accompagné de mots qui ne le sont pas moins… Il semble d’abord que, pour son deuxième long métrage (après le déjà très remarquable In the Family), Patrick Wang aligne se séquence comme une diseuse de bonne aventure tirerait des cartes, et les poserait côte à côte.

On ne voit pas trop ce qui les relie. Quelles sont les relations entre cette gamine au nom curieux, Biscuit, sortie du lac par un jeune homme timide flanqué d’un énorme chien et l’irruption dans une petite famille de Jess, fille d’un premier mariage du père sortie de nulle part ? Qu’est-ce que cela a à voir avec les problèmes au théâtre de la petite ville au Nord des  Etats Unis où il semble qu’on se trouve, avec le sort du fils obèse, maltraité par ses copains d’école, mais qui crée de puissants et inquiétants dessins ? Que viennent faire là les boites contenant des saynètes  que fabriquaient un vieil homme récemment décédé ?

Le film procède par scènes brèves, comme des notes ou des croquis, séparés par des fondus au noir. Les Secrets des autres est d’abord un assemblage sinon de secrets, du moins de ces petites énigmes que constituent des rencontres avec des inconnus, à propos desquels il se garde bien de livrer tout de suite des explications. Et ce qui est remarquable est combien ce manque d’information n’a en fait aucune importance.

Parce que chaque visage, chaque corps, chaque situation est filmée avec une attention sensible, une affinité quasi-miraculeuse. Sans trop savoir pourquoi, on se retrouve heureux de passer du temps avec ces gens-là.

Mais peu à peu les situations se relient.  Et finalement, il s’avère que Les Secrets des autres racontait bien une histoire, et même une histoire marquée par un drame, résultat d’une fatalité atroce et de choix calamiteux. Mais surtout le film raconte la manière dont on continue d’exister, individuellement et collectivement, après que le malheur a frappé.

Cela émerge peu à peu, c’est émouvant et précis. Cette construction par touches composant finalement une image n’est pas un effet de virtuosité dramatique, mais une réponse attentive, respectueuse, devant le malheur des gens, et les innombrables erreurs, maladresses, bêtises qu’ils commettent (que nous commettons) dès lors que la spirale du malheur s’enclenche.

La souffrance et la mort travaillent le film de l’intérieur, mais d’une manière étonnamment comparable à celle dont elles travaillent toujours, quoique de manières infiniment variées, le vie, la joie, l’amour, les plaisirs et engagements de chacun. Et le plus souvent, par la grâce de Patrick Wang, c’est ici d’une légèreté aux confins du burlesque, d’une étrangeté aux franges du rêve. Et, ainsi, d’autant plus réel.

Avec une liberté de filmer impressionnante, des surgissements d’inconnus qui redonnent de la profondeur aux protagonistes, des fondus, des surimpressions, des incrustations, tout un vocabulaire visuel joueur et au plus près des émotions, il met en acte l’idée sous-jacente qui porte le film : celle d’un nécessaire bricolage généralisé des relations entre les humains, de la nécessaire reconstruction permanente de ce qui peut être dit, partagé, thésaurisé, jeté au fil de l’eau ou du vent, ou du temps.

Entre soleil et solitude, avec sa demi-douzaine d’acteurs inconnus, tous admirables, et son histoire qui ne semblait converger que vers la prise en charge d’un deuil mais l’excède illico, vers d’autres chemins, dont on ne voit pas la fin.

Les dioramas, ces boites en bois où sont figurées des scènes en miniature, sont une des manifestations matérielles d’une idée de la vie en commun, vie affective, vie sociale, vie rêvée tout à la fois. Fabriqués par une sorte de Facteur Cheval local (mais le film est tourné à Nyack, la ville natale de Joseph Cornell, le grand artiste du diorama), ces objets aussi farfelus dans l’inspiration que dans les moyens figuratifs deviennent moins la métaphore que la métonymie du film : partie ludique, accessoire, pour le tout d’une dynamique narrative, qui rapproche et accompagne des personnes, des affects, des sensibilités.

A peine esquissé, le parallèle entre les boites à histoires et la scène théâtrale fait partie de ces multiples pistes à demi enfouies qui parcourent le film, et prend davantage de force si on sait que Le Secret des autres est inspiré d’un roman de Leah Hager Cohen, par ailleurs grande spécialiste du théâtre.

Ces emboitements (c’est le cas de le dire) du diorama à la maison familiale, de la maison au théâtre et du théâtre à la petite ville, ne visent pas à un vertige qui fascinerait mais à un écart. Sur le ton de la chronique quotidienne, sensation renforcée par l’usage du très beau super-16 couleur, entre home movie, document d’archive et images de rêves, ils contribuent à donner de la place aux émotions complexes des protagonistes, et à celles des spectateurs, à la fois vis à vis de ces protagonistes et chacun vis à vis de lui-même, de sa propre histoire, tant ce qui se passe dans Le Secret des autres est susceptible de trouver d’échos dans l’existence de chacun. Puisque bien sûr, « les autres », c’est aussi nous – vous, moi.

 

 

 

 

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Mort de Tony Scott: l’art délicat de la nécrologie

Cinq questions  soulevées par le traitement par la presse française de la disparition du cinéaste.

Le suicide de Tony Scott, le 19 août, a suscité une polémique en France après la parution sur les sites de Télérama et de L’Express de nécrologies où les rédacteurs refusaient de faire du réalisateur de Top Gun et de USS Alabama un grand cinéaste sous prétexte qu’il était mort. Aussitôt, de nombreux internautes ont manifesté leur fureur et s’en sont pris aux auteurs de ces articles, Jérémie Couston et Eric Libiot, et au passage aux critiques eux-mêmes –les attaques qu’on a pu lire sur les sites ne constituant qu’une partie de cet iceberg de protestations, les sites étant modérés et de nombreuses critiques ayant également été émises sur Facebook ou Twitter.

L’épisode soulève plusieurs questions qui, toutes emberlificotés les unes avec les autres, deviennent illisibles et accroissent l’impression d’une boite de Pandore inconsidérément ouverte.

Inscription dans un rapport au passé

Première question: qu’est-ce qu’une nécrologie dans un média? C’est un texte qui ne se contente pas d’énoncer des faits (date de naissance et de mort, principales actions notables du défunt, circonstances de son décès), mais qui entreprend un travail complexe d’inscription dans un rapport au passé –qui il a été, pourquoi il a compté, en quoi il a joué un rôle significatif— et au présent –ce qu’il convient d’en garder, en quoi, même mort, il est «toujours là», par ce qu’il laisse et ce qu’il symbolise (voir, sur cet aspect, dans la revue Questions de communication n°19, les articles d’Alain Rabatel et Marie-Laure Florea, «Re-présentations de la mort dans les médias d’information», et, de Marie-Laure Florea seule, «Dire la mort, écrire la vie. Re-présentations de la mort dans les nécrologies de presse»).

Contradiction entre nécrologie et critique

Deuxième question: dans quelle mesure le rédacteur d’une «nécro» est-il supposé faire part de son opinion personnelle, même quand elle est négative ou mitigée à propos de la personne disparue?

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