Education et culture, la double défaite de l’Europe

europe-dechiree-24d2dLa nomination de Tibor Navracsics au poste de Commissaire européen à l’Education et la Culture est une insulte à tout ce que l’Europe est supposée représenter, à tout ce dont elle aurait besoin pour exister. La manière dont cette nomination a été faite, et accueillie, en est une encore plus grave.

C’est une double défaite. La première n’est que trop évidente : le choix pour le portefeuille de commissaire européen (c’est à dire ministre) à l’Education, la Culture, la Jeunesse et la Citoyenneté, du populiste d’extrême droite hongrois Tibor Navracsics est un camouflet aux notions mêmes que portent ces enjeux. Dans ce cas comme dans d’autres (l’Espagnol Miguel Arias Cañete à l’énergie et au climat, le Britannique Jonathan Hill aux Services financiers, la Slovène Alenka Bratusek à l’union énergétique, le Français Pierre Moscovici aux Affaires économiques), cette désignation transforme le fait d’avoir privilégié les assemblages politiciens contre les sujets considérés en véritables provocations vis à vis de tous ceux qui ont à cœur ces différents domaines. Il ne peut qu’alimenter un euroscepticisme déjà dominant, et qui ne fera que s’aggraver.

Mais la cuisine de M. Juncker n’est pas seule en cause. Ce qui vient de se jouer au Parlement européen, supposé garde-fou des excès politiciens de la Commission, est tout aussi grave.  Et en particulier en ce qui concerne les fonction du commissaire Navracsics.

Il n’est pas de moment significatif de la construction européenne où ne soit fortement réaffirmé le caractère décisif de la culture et de l’éducation, décrits à juste titre comme à la fois moteurs et socles d’un possible vivre ensemble à l’échelle d’un continent. On aurait grand tort de prendre cela pour des formules creuses : une entreprise aussi vaste et complexe que l’invention d’une communauté supranationale de cette ampleur, quelle que soit sa forme et ses étapes, dépend dans une large mesure de la production attentive et permanente de discours « proactifs », de paroles performatives, qui dessinent des objectifs, mobilisent des espoirs, énoncent des raisons de fond au nom desquelles doivent être mises en place un très grand nombre de décisions matérielles, administratives, réglementaires, etc.

Le mépris des puissances de la parole, réduites (du fait de trop nombreux exemples malheureux) à de l’idéologie ou de la poudre aux yeux, est en fait un mépris de la politique elle-même entendue comme force grâce à laquelle les hommes ont prises sur leur destin collectif et individuel au lieu de s’en remettre à des lois supérieures, que ce soient celles de la nature, de Dieu ou de l’économie. Malgré tous ses défauts, détours, ratés et retards, la construction européenne était exemplairement ce projet prométhéen, c’est à dire de liberté au sens le plus essentiel.

Elle vient de subir une défaite cinglante du fait de l’étrange tractation qui aboutit à la validation de  M. Navracsics par le Parlement à condition que la Citoyenneté soit retirée de ses attributions. Pour un homme qui a été membre du gouvernement les plus raciste et xénophobe que l’Europe ait connu depuis la fin de la 2e Guerre mondiale, la décision a un évident bon sens. Et dans le langage codé du microcosme bruxello-strasbourgeois, c’est un désaveu du personnage, et une marque d’indépendance et de puissance du Parlement (sic), presqu’à l’égal de la seule vraie remise en cause des choix de Juncker, le rejet de Mme Bratusek, sacrifiée sur l’autel des apparences du pouvoir d’intervention du Parlement sans que cela trouble qui que ce soit – visiblement, c’était prévu pour faire passer le reste.

Le retrait de la « Citoyenneté » à M. Navracsics est prise « en échange » du reste, de ce qui lui est laissé, ce reliquat passé par profits et pertes des tractations de couloir : l’éducation et la culture. Un bradage qui, à en croire les commentaires des médias, n’émeut personne et surtout pas ces mêmes médias. L’Europe aujourd’hui, lorsqu’elle intéresse encore des gens sur un autre mode que celui du repoussoir opaque, c’est des réglementations économiques et des tractations politiciennes, point final. Pas un journaliste accrédité auprès de la Commission ou Parlement pour s’inquiéter de ce qu’il va advenir de l’Education et de la Culture. Calamiteuse approche.

Au fait, ce n’est pas tout : Tibor Navracsics conserve également dans ses attributions une entité encore plus vidée de son sens s’il est possible, « la Jeunesse ». Mais l’Europe est désormais une idée vieille en Europe, ce qui vient de s’y jouer en est une nouvelle et sinistre confirmation.

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Cinéma français: trois victoires et un chantier

cinemafrancaisSur la signature de la convention collective comme sur les négociations transatlantiques et les systèmes d’aide nationaux à la production, le secteur a remporté en 2013 des succès qui ne doivent pas masquer le problème auquel il est confronté: celui du «toujours plus».

L’année 2013 aura été marquée par trois grands combats qui ont animé le cinéma français: un combat en interne et deux vis-à-vis d’adversaires extérieurs.

Le premier concerne la signature de la convention collective, les deux autres le refus d’inclure la culture et l’audiovisuel dans les négociations transatlantiques dites TTIP (Transatlantic Trade and Investment Partnership) et la tentative de Bruxelles de remettre en cause les systèmes d’aide nationaux à la production lors de la rédaction de sa nouvelle réglementation (que la Commission européenne nomme «communication»).

Ces trois combats ont donné lieu à une intense mobilisation et se terminent par ce qu’on peut considérer comme des victoires. D’importants aménagements au projet initial de convention collective ont éliminé une grande partie des inquiétudes suscitées par la formulation initiale; grâce à l’engagement au plus haut niveau des autorités françaises, le périmètre des négociations TTIP a été modifié; l’UE vient finalement de publier sa «communication» dans des termes d’où a disparu l’essentiel de ce qui inquiétait les professionnels et les responsables du ministère de la culture et du CNC —ainsi que les parties concernées dans le reste de l’Europe, mais il est clair que c’est l’activisme français qui a été décisif pour infléchir le projet idéologique ultralibéral des commissaires européens.

Dans chaque cas, une étude fine montrerait que ces constats de victoire mériteraient d’être nuancés, mais ils n’en sont pas moins exacts pour l’essentiel. Et ils attestent à nouveau de l’impressionnant pouvoir de mobilisation de la communauté cinématographique, qui comprend à la fois les différents secteur professionnels et les pouvoirs publics directement concernés, même s’ils ne jouent pas exactement selon les mêmes règles —à cet égard, le fait que les techniciens, seuls bénéficiaires de la première convention collective, se soient retrouvés de fait en opposition avec le reste de la profession est un grave «dommage collatéral» qui ne restera pas sans effet.

Mais surtout, ce triple heureux résultat ne doit pas masquer l’existence d’un véritable problème de fond à l’intérieur même de ce cinéma français si prompt et si adroit à se mobiliser contre des dangers immédiats.

Cette même année s’est ouverte sur une polémique déclenchée par le producteur et distributeur Vincent Maraval, polémique dont le retentissement inattendu aura tenu à ce qu’il cristallisait des inquiétudes, des blocages et des dérives qui n’ont, eux, pas disparu.

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