Festival de Venise, prise N° 4

Ubris Americana

(To the Wonder de Terrence Malick, The Master de Paul Thomas Anderson, At Any Price de Ramin Bahrani)

Dieu, la puissance et l’argent. Les trois films américains de la compétition présentés en début de Mostra (ceux de Brian De Palma et d’Harmony Korine complétant cette très forte délégation) exposent de manière insistante les forces que beaucoup considèrent comme décisives dans leur pays. Le moins intéressant des trois est aussi le plus attendu, To the Wonder de Terrence Malick. Franchissant un grand pas en avant dans le registre du kitsch métaphysique qui lestait déjà gravement The Tree of Life, le réalisateur tartine durant deux heures un emplâtre de cartes postales et de banalités sur le sens de la vie face à la puissance divine avec laquelle les hommes ne savent plus communiquer. La malédiction de l’amour impossible, de la pollution et de l’impuissance à faire le bien pèse dès lors sur eux comme une chape de plomb dont le film trouve une regrettable équivalence esthétique.

(attention, cette photo, la seule disponible,montre l’actrice Rachel McAdams, qui n’a qu’un tout petit rôle, avec Ben Affleck)

Une très belle russe francophone (Olga Kurylenko), le sculptural et laconique American Man Ben Affleck et le prêtre hispano Javier Bardem circulent en tous sens, du Mont Saint Michel aux plaines du Middle West et des supermarchés saturés de produits aux inévitables rivières malickiennes, tandis que pas moins de trois voix off régalent l’auditoire d’interrogations du type « Où est la vérité ? » « Pourquoi pas toujours ? », en trois langues pour convaincre de l’universalité de ces méditations.

Parmi les questions posées, la plus intéressantes est : « pourquoi on redescend ? ». Parce que contrairement à l’inquiétude mystique de Malick, chez ses deux confrères, on ne redescend pas. L’un et l’autre sont dédiés à la capacité, dans deux domaines différents, de produire toujours davantage, de ne pouvoir que foncer toujours en avant – idée aussi sous-jacente mais pas vraiment prise en compte dans To the Wonder. The Master de Paul Thomas Anderson raconte l’histoire d’un « maître à penser », mi-théoricien mi-gourou, qui dans les années 50 essaie de fonder une « école » où les élucubrations scientifiques servent de base à une mystique proche de la métempsychose.  Il est rejoint par un ancien combattant de la 2e guerre mondiale à demi fou et complètement imbibé, dont les comportements erratiques servent au « maître » à la fois de terrain d’expérience, de déversoir émotionnel et, à l’occasion, de protection.

Philip Seymour Hoffman est The Master

Anderson ne manifeste aucune admiration particulière pour ses personnages, on en vient même assez vite à se demander pourquoi il raconte cette histoire de ratés plutôt pathétiques et assez antipathiques, qui n’annoncent pas vraiment la puissance des sectes et autres mysticismes plus ou moins homologués aux Etats Unis. Comme les précédents films du réalisateur, ce qui caractérise The Master est une sorte de puissance brute du filmage, appuyée sur la violence des situations, un indéniable savoir-faire dans le montage et le cadrage, et surtout l’interprétation : Philip Seymour Hoffman filmé comme Welles se filmait dans Citizen Kane et Joaquin Phoenix en allumé dangereux et sentimental en mettent plein les yeux, et les tripes. Pointe alors l’idée que Paul Thomas Anderson filme exactement comme œuvre le Maître de son film : en force et à l’esbroufe, avec une sorte d’intimidation permanente qui ne prend aucune distance avec ce qu’il entend décrire, ce qui risquerait de réduire son emprise sur les spectateurs. The Master, quelle que soit les dénonciations qu’il prétend faire, se révèle ainsi une exemplaire démonstration de force – force de la rhétorique et force physique, sensorielle – dont ses deux personnages principaux sont les représentants. Au lieu de les prénommer Lancaster et Freddie, il aurait dû les appeler Paul et Thomas.

Zas Efron en fils prodigue et speed racer dans At Any Price

Venu du cinéma indépendant, Ramin Bahrani s’approche de la grande forme hollywoodienne avec At Any Price, qui est pourtant aussi le seul des trois films qui prenne un peu de distance avec son sujet. Il s’agit ici, à travers l’histoire d’une famille d’agriculteurs de l’Iowa devenus aussi revendeurs en gros de semences OGM, et avec une variante du côté des courses de stock cars, de raconter la fuite en avant d’une société, la fatalité d’une surenchère sans fin, où l’argent est d’ailleurs moins le véritable objectif qu’une sorte de compteur pervers de cette course insensée. Avec le renfort de Zac Efron et Dennis Quaid, remarquables, Bahrani compose une sorte de fresque malade sur l société américaine dont le monde agricole ne serait qu’un cas particulièrement explicite, fresque qui se transformera en fable (im)morale. Son sens de la présence physique (les grands espaces américains aussi bien que les hommes éperdument lancés dans une fuite en avant) permet à Bahrani de retrouver le sens épique d’une longue tradition du cinéma américain dont deux des précédents grands représentants (T. Malick, P.T. Anderson) sont aujourd’hui ses compétiteurs à Venise. Avec At Any Price, à la différence de ses deux prestigieux ainés, lui trouve une possible circulation entre distance critique et prise en compte des puissances qu’il invoque.

6 commentaires pour “Festival de Venise, prise N° 4”

  1. Venise n’est pas Deauville! Merci;

  2. Décidément, Jean-Michel, vous ne captez pas grand-chose a Terrence Malick. La poésie au cinema vous effraie-t-elle ? Qu’avez-vous contre, je cite, “les rivières malickiennes” ? Vous leur préférez quoi ? Les tunnels rasoir de Sokourov, Angelopoulos et consorts ? Deja que Les Cahiers en 2006 étaient completement passes a cote du Nouveau Monde de Malick ! Pas grave, depuis, Positif l’a classe comme le meilleur film de ces 10 dernières annees. Aux Cahiers, on nous a longtemps survendu Shyamalan. Qui a des allures de pétard mouille depuis quelque temps. Malick, lui, est malicieux. C’est un montreur d’ombres. Vous le voyez comme un sentencieux. Il n’est rien de tout ça, il avance par volutes, par litanies, pratiquant a bon escient le pas de cote. Il serait peintre, il serait Bonnard. Il serait musicien, il serait Bach. Il se trouve qu’il est cinéaste, il est donc Terrence Malick. Il y a des cinéastes qui vous échappent, me semble-t-il, Malick en est un, mais on pourrait citer aussi Roman Polanski. Mais c’est votre probleme, pas le notre. Si l’on me demande ce qu’est l’art de la mise en scène au cinema aujourd’hui, je dirais d’aller voir du cote du Nouveau Monde ou du Ghost Writer. Ah oui, me direz-vous, je n’ai pas vu le dernier Malick. C’est vrai. Mais je fais partie de ceux qui pensent qu’il peut faire un film rate, certes, mais en aucun cas un mauvais film. Il y a toujours quelque chose a prendre chez Terrence Malick, comme chez Godard. C’est ca les grands, non ? Sinon on va bientot décréter que Valerie Donzelli est la meilleure cinéaste du monde… Ce que je ne pense pas tout de meme… Sans rancune Jean-Michel, c’est juste mon avis au passage, hein, rien de plus.

  3. Cher Vince. Nul ne peut dcider de manière générale où se trouve la poésie. Il n’y en a aucune, pour moi, dans l’imagerie sulpicienne de Malick. Alors que j’en trouve beaucoup chez Sokourov, qui n’a par ailleurs pas grand chose en commun avec Angelopoulos, hormis une certaine lenteur – caractéristique qui n’est selonmoi ni une qualité ni un défaut, seulement une modalité possible parmi beaucoup d’autres. Nous sommes d’accord, je ne “capte” pas ce qu’il est supposé y avoir de poétique chez Malick, y compris dans son utilsation devenue à mes yeux un tic des cours d’eau. Ce sont des défauts, ou des limites, que j’ai toujours perçus chez Malick, depuis Badlands, mais qui ont tendance à s’aggraver de film en film. Le classementy de Positif, qui s’est souvent trompé (comme aussi les Cahiers) n’est certes pas de nature me faire changer d’avis. Bien à vous.

  4. Il n’a jamais dit que To the wonder était un mauvais film, il a juste pointé ses faiblesses. Il faut reconnaître que The tree of life, très bon film au demeurant, était assez alourdi par tant d’explications et d’insistances explicites métaphysique, ce qui faisait heureusement défaut au Nouveau Monde dans lequel il préférait pourtant la suggestion et la limpidité, ce qui en fait pour moi un chef-d’œuvre d’une grande poésie. Terrence Malick est certainement l’un des plus grands réalisateurs actifs, mais ça ne veut pas dire qu’on doit forcément applaudir à chaque fois qu’il sort un film. Un critique se doit d’accompagner les films et non les acclamer ou les descendre systématiquement. Je trouve cela juste de préciser, avec des arguments bien sûr, ce qu’on pense être des “problèmes” esthétiques dans tel ou tel film. Poésie ≠ montrer la nature. D’ailleurs on peut faire à peu prés le même jugement au sujet de Shyamalan dont il ne faut pas oublier les capacités (Le sixième sens, Le village, Signes,…). Espérons qu’il se réveille bientôt.

    PS: Les Cahiers, qui ont apparemment révisé leur diagnostic au sujet de Malick et en particulier du Nouveau monde, ont aussi placé ce dernier dans leur Top ten des années 2000.

  5. @Vince [email protected] : “Le Nouveau Monde” est un chef d’oeuvre, une œuvre grandiose et bouleversante; Terrence Malick a produit des films géniaux mais il faut bien avouer qu’il est un peu sur une pente descendante. Il se regarde de plus en plus filmer, ses messages paraissent de plus en plus simplistes et confus (paradoxe…); ses images ressemblent de plus en plus à des publicités pour parfum (les effarants travellings sur la plage à la fin de “The Tree of life”). J’aime la poésie, pas le pompiérisme. Comme j’aime le sublime, et pas la boursouflure. Et Terrence a juste franchi la mince frontière qui sépare les deux termes.

  6. Pierre, et surtout Alex, je vous rejoins. Et je suis d’accord pour juger sur pièces. De Malick, j’aime surtout La Balade sauvage, Les moissons du ciel et Le Nouveau Monde. Le lyrisme sursignifiant de La Ligne rouge m’a un peu gene a sa sortie, et encore plus quand je l’ai revu, et je dois avouer que The Tree of Life vire par moments vers le pompiérisme publicitaire ouvrant grand la voie a une putain de croute facon chromo sulpicien de la Place du Tertre ! Mais meme un grand peut se planter. Femme Fatale de De Palma est une bouse notoire, Dali a par moments peint des tableaux abominables, et le dernier Cronenberg, Cosmopolis, est pas loin d’être une catastrophe selon moi, en tout cas une vraie purge!!!

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