Le foot, c’est aussi simple qu’une dissolution

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GazzaAvatarTeddyBertinAvatarC’est l’histoire de la dissolution d’une équipe nationale. Mardi 17 novembre 2009, le ministre guinéen des Sports, Fodéba Isto Kera, décide de supprimer le Syli. Et comme pour une autre dissolution bien connue, cela s’apparente à une belle bourde politique. “Ils ont dissous l’équipe sur des critères financiers, le prix était trop élevé par rapport aux résultats”, détaille Robert Nouzaret, sélectionneur de décembre 2006 à 2009.

Si en France, le sélectionneur reste quels que soient ses résultats et si le Président de la République se refuse à toute ingérence, il n’en est pas de même en Guinée depuis la prise de pouvoir de Moussa Dadis Camara, capitaine anonyme devenu potentat, habitué aux règlements de comptes télévisés (voir vidéo) et impliqué dans le massacre d’opposants guinéens en septembre.

“Ils se sont pris pour des décideurs”, regrette Robert Nouzaret, viré en juin dernier. L’ancien coach stéphanois doit se plier à la décision de la junte de placer ses amis aux postes de pouvoir, jusque dans le foot. Son remplaçant ? Une vieille connaissance, Titi Camara, qui en profite pour monter les échelons de la fédé et finit par cumuler les postes de directeur technique national et sélectionneur du Syli. Les résultats ne sont pas meilleurs et l’histoire tourne court.

Non qualifiée pour la Coupe du Monde 2010, non qualifiée pour Coupe d’Afrique des Nations 2010, l’équipe nationale guinéenne réussit la performance d’être devancée par le Burkina Faso et le Malawi. Chapeau, pour une formation qui compte tout de même dans ses rangs des types comme Pascal Feindouno (ex-Saint-Etienne), Ibrahima Bangoura (Rennes) ou Fodé Mansaré (Toulouse). “C’est l’incompétence d’un gouvernement qui ne se rend pas compte des conséquences de ses décisions”, peste Nouzaret. Même constat de la part de Paul Dietschy, chercheur au Centre d’histoire de Sciences Po et auteur d’un livre intitulé «Le football et L’Afrique» (éditions EPA/FIFA, 2008).

Cela montre à quel point le pouvoir guinéen est confus et suit une logique à très court terme en se privant d’un outil d’unité nationale, explique-t-il. Les pays africains sont jeunes. Le match de foot est un des rares lieux où les emblèmes nationaux sont déployés et où les fictions d’État Nation peuvent être vécues”. Pour lui, il s’agit donc d’une “solution démagogique qui consiste à détourner la situation sur des bouc émissaires que sont les joueurs évoluant à l’étranger”. Des joueurs tout de même loin d’être exempts de tous reproches.

La Guinée, qui n’a pas l’apanage des dictateurs, n’est pas seule non plus en Afrique à avoir connu ces liaisons dangereuses entre foot et politique. Paul Dietschy a quelques souvenirs en tête: “En 1966, un an après son coup d’Etat, Mobutu avait enjoint les Belgicains, c’est-à-dire les joueurs du Congo belge partis en Belgique, de revenir au pays. Ils étaient alors quasiment considérés comme des biens nationaux. Leur situation matérielle était confortable, mais ils n’avaient pas de liberté de mouvement.”

Après la Coupe du monde 1974, marquée par un piteux 0-9 contre la Yougoslavie, le “léopard de Kinshasa” interdit à l’équipe du Zaïre de participer à l’édition suivante, ainsi qu’aux JO de Montréal de 1976. Un peu plus au sud, les All Whites d’Afrique du sud sont suspendus par la Fifa dans les années 60, et radiés définitivement en 1976 après le soulèvement de Soweto. Les Bafana Bafana sont réintégrés en 1992, après la fin de l’Apartheid, jusqu’à voir Pierre Issa disputer la Coupe du monde 1998.

Le dernier exemple marquant remonte à l’an 2000, quand le général Guéï, arrivé au pouvoir à la tête d’un Conseil national de salut public en Côte d’Ivoire, a la bonne idée d’enfermer dans un camp militaire les pros jouant en Europe, pendant trois jours. L’objectif: leur apprendre l’amour de la patrie et la discipline. Pour les Kalou, Bakayoko & Co, biberonnés au professionnalisme européen, le choc est rude. Depuis, les Éléphants ont changé de statut et sont devenus les garants de l’unité nationale et de la réconciliation entre communautés.

Quelles conséquences la dissolution guinéenne peut-elle avoir? Pour l’instant, elle est effective de fait puisque le Sily ne s’est pas qualifié pour les compétitions à venir. Néanmoins, il se pourrait tout à fait que le pouvoir revienne sur sa décision dans quelques mois, une fois l’émotion passée. La Guinée s’inscrira alors très certainement aux éliminatoires de la CAN 2012 et de la Coupe du Monde 2014. D’ailleurs, la Fifa n’a pas réagi sur ce cas, alors qu’elle aurait pu “suspendre la fédération guinéenne”, selon Paul Dietschy.

Un précédent très récent existe, puisque l’organisation présidée par Sepp Blatter a suspendu, il y a dix jours, l’équipe nationale irakienne, en raison d’ingérences politiques “inacceptables”. “En vertu des Statuts de la FIFA, les clubs et équipes représentatives d’Irak ne sont plus autorisés à participer à des matches internationaux, qu’ils soient amicaux ou prévus dans le cadre d’une compétition. En outre, l’IFA (la fédération irakienne, ndlr) est privée de son droit de vote à tout congrès tenu par des instances internationales et n’est plus en droit de percevoir de soutien financier”, explique le communiqué.

L’ingérence politique de la junte guinéenne n’est pas anodine, dans un pays au passé footballistique plutôt glorieux, avec l’Hafia Conakry, vainqueur de trois coupes d’Afrique des clubs dans les années 70. Une période qui coïncide aussi avec le principal fait d’armes du Sily, deuxième de la CAN en 1976. Et déjà, à l’époque, ce “mauvais” résultat tout relatif n’est pas du goût de Sékou Touré, qui se charge d’un debriefing musclé et fait bien comprendre aux joueurs qu’il faudra faire mieux à l’avenir.

Extraversion vs développement endogène

Néanmoins, la structure du foot africain a changé depuis les années Touré. “Les pouvoirs politiques ont mis en place une stratégie d’extraversion, après avoir misé sur un développement endogène dans les années 70. Désormais, on laisse les jeunes partir se former à l’étranger”, résume Paul Dietschy. L’investissement est limité, le retour important, puisque les stars du Barça ou de Chelsea reviennent flamber pour leur mère patrie. Dernier exemple en date, avec la qualification de l’Algérie aux dépends de l’Egypte dans un contexte houleux. Le sélectionneur algérien se réjouit que ses joueurs aient été formés en France. Il y voit un juste retour de l’histoire et aimerait que “les jeunes talents détectés soient placés dans des clubs en Europe pour progresser”. Le pouvoir politique, quant à lui, peut se féliciter d’une qualification obtenue à moindre frais: “ça donne six mois de répit au régime de Bouteflika”, décrypte Paul Dietschy.

Nouzaret l’entraîneur globe trotter est loin d’être d’accord avec la stratégie des fédérations africaines. Pour lui, le problème, c’est la formation, que trop de pays du continent ont externalisée. “Les gamins ne sont pas formés dans leur tête, ce sont des diamants bruts”. Celui qui a passé 4 ans sur les bancs des Éléphants et 2 ans et demi sur ceux du Syli considère que la formation actuelle a “un objet exclusivement spéculatif” et aucun objectif pédagogique. Robert Nouzaret considère qu’il faut maintenant “s’occuper des 12/13 ans” afin d’en faire des “joueurs pros, intelligents et motivés” en plus d’être talentueux. Des Feindouno 2.0 en quelque sorte.

Pour Paul Dietschy, un point reste toutefois à relativiser. “Les relations entre foot et politique ne sont pas spécifiques à l’Afrique. Cette politisation est universellement partagée, mais elle se manifeste selon les formes de la vie politique locale”. Souvenons-nous d’un certain France-Irlande et du délire politique qui suivit.

Olivier Monod et la rédaction de Plat du pied sécurité

Photo: Reuters/Luc Gnago
A lire également sur le sujet: Football, passions d’Afrique (RFI)

5 commentaires pour “Le foot, c’est aussi simple qu’une dissolution”

  1. Chouette article! Juste une question : les All Whites, c’est l’équipe de Nouvelle-Zélande, pas d’Afrique du Sud, non?

  2. En effet, c’est le surnom de l’équipe de foot néo-zélandaise. Mais l’équipe nationale sud-africaine, durant l’apartheid, était “toute blanche”.

  3. Au temps pour moi, j’avais pas vu le jeu de mots. Les majuscules m’ont induit en erreur :)

  4. […] lire: “Le foot c’est aussi simple qu’une dissolution” sur Plat du Pied “Nigeria: Amodu cadavéré !” sur […]

  5. […] nous donne souvent des occasions de fou rire et de désespoir. Un coup, c’est la junte guinéenne qui dissout son équipe. Un autre, c’est  un membre du staff du Togo, qui emmène de faux joueurs togolais avec des […]

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