Splendeurs et misères du football corse

GravesenAvatarLucarelliAvatarLe derby Bastia-Ajaccio c’est demain soir, mais en Ligue 2…

Il fut un temps pas si lointain où ce match était presque un rendez-vous pour le football français. Quand les deux clubs jouaient en première division. Le SC Bastia a été relégué en L2 en 2005, l’AC Ajaccio l’y a rejoint un an plus tard, après quatre ans parmi l’élite.

Des périodes sans club corse en première division il y en a déjà eu, comme entre 1986 et 1994. Mais cette année, la situation est plus que morose. Non seulement la remontée d’un des deux gros clubs n’est pas à l’ordre du jour, mais si l’Athletic Club Ajaccien stagne dans le ventre mou, Bastia est carrément dernier du championnat, avec 6 petits points après 12 journées. Et le fait qu’un autre grand club, Strasbourg, soit dans la même panade, à la dix-neuvième place, n’a rien de rassurant.

Comme souvent, quand les résultats sportifs ne vont pas bien, le désordre s’exporte aussi en dehors des terrains. A Bastia comme ailleurs. Ainsi, le président du club, Pierre-Paul Antonetti (frère de qui vous savez), vient de démissionner en raison de “problèmes de santé depuis plusieurs mois“. Le football doit nuire à la santé en Corse. A l’AC Ajaccio, l’ancien président Michel Moretti a quitté la scène en mars 2008 en mettant fin à ses jours alors qu’il était atteint d’un cancer.

Quoiqu’il en soit, sur l’île comme ailleurs (plus qu’ailleurs ?), le foot est une affaire de politique locale et de grandes familles. C’est donc Julien Lolli, neveu du sénateur-maire de Furiani François Vendasi, qui prend les commandes du SCB. Furiani, c’est le terreau du SCB, la commune sur laquelle se trouve le stade du Sporting, et Vendasi est l’un des principaux sponsors du club via sa société de travaux publics.

Du côté des supporters, il y a comme une odeur de soufre. Et parce qu’on est en Corse, on sait respecter quelques traditions locales. Lors du conseil de surveillance au cours duquel Antonetti a annoncé sa démission, une alerte à la bombe a été donnée dans une tribune du stade Armand Cesari, où avait lieu la réunion. Après ça, qu’on nous parle plus de “climat tendu” pour les habituelles crises d’automne du PSG.

A Ajaccio, la situation n’est guère plus brillante. Empêtré en milieu de tableau de L2 depuis sa descente, le club vit au jour le jour dans un stade décrépit (François Coty), et avec un président derrière les barreaux. Alain Orsoni, qui a succédé à Michel Moretti, est en effet détenu depuis le mois de juin dans le cadre d’une enquête sur le meurtre d’un ancien sympatisant nationaliste. Orsoni, ancien chef nationaliste, a d’ailleurs été lui-même l’objet de plusieurs tentatives d’assassinat depuis son retour sur l’île en juin 2008.

Il était une fois… Corse-France 2-0

A l’heure où Bastia respire l’odeur mortifère du National, les supporters de remémorent encore les heures de gloire du club. Il y a trois décennies, en 1978, le SC Bastia atteignait la finale de la Coupe de l’UEFA. Là, les coéquipiers de Claude Papi (footballeur corse du siècle) et de la star hollandaise Johnny Rep s’inclinent contre le PSV Eindhoven. 0-0 à l’aller et 0-3 au retour aux Pays Bas. Ce qui aurait dû être le jour de gloire du foot insulaire a fini en désillusion. Et en un court-métrage de 25 minutes signé Jacques Tati et sobrement intitulé Forza Bastia.

Trois ans plus tard, les Bastiais gagnaient la Coupe de France, seul titre d’élite remporté par un club de l’île. La Corse, terre de football, a même, comme la Bretagne, une équipe régionale. Elle a joué six fois en 45 ans pour un bilan de deux victoires, trois nuls et une défaite. La dernière rencontre en date, disputée au mois de juin, a vu les coéquipiers de Nicolas Penneteau et Sébastien Squillacci faire match nul un partout avec le Congo-Brazzaville. Pour Jean-André Ottaviani, entraineur de l’USC Corte:

C’est une bonne initiative, ça change du train-train du championnat. D’ailleurs le stade d’Ajaccio était plein. Après c’est dur à organiser, parce que les joueurs sont pas forcément disponibles, beaucoup moins que pour une vraie sélection nationale“.

Une sélection anachronique à première vue, mais qui a quand même battu l’équipe de France. Bon, ok, c’était en 1967 et Just Fontaine était sur le banc des Bleus. N’empêche que les coqs avaient encaissé un 2-0 au Vélodrome de Marseille.

Mais au fait, le football corse, c’est quoi? Dans une île où la question identitaire ne cesse de se poser, existe-t-il un football-figatelli? Peut-on parler d’identité de jeu propre à la Corse? D’après Jean-André Ottoviani,

C’est difficile de parler d’identité du football corse. Il y a tellement d’allées et venues… Il n’y a plus beaucoup de jeunes de nationalité (sic) corse dans les centres de formation. Aujourd’hui, le football ce sont des joueurs qui bougent beaucoup, qui ne restent pas longtemps. Même dans un club comme Corte!”.

Si la réponse n’est pas à chercher du côté des terrains, c’est peut être en tribunes qu’elle se trouve. A ce titre, l’île de Beauté dispose d’un palmarès éloquent en matière de bordel dans les stades, avec comme fer de lance le SC Bastia, toujours. Bien sûr, il y a la  tragédie de Furiani, mais qui ne doit pas occulter l’agitation générale dans les tribunes du stade Armand Cesari. Le site des Ultras Bastiacci, aujourd’hui dissous, regorge d’anecdotes et de récits épiques sur le sujet. Comme le mythique Bastia – Monaco de la saison 1994 – 1995:

Tribunes survoltées… et infrastructures dépassées. Normal, les caisses sont vides. Mais, comme l’affirme Léon Luciani, le président de l’ACA à France Football, “ici, c’est plus compliqué qu’ailleurs“. Une analyse que partage l’entraîneur de Corte:

Deux clubs pros en Corse, ça relève déjà du miracle! Regardez Rouen, Reims, Strasbourg, ce sont des grandes villes, avec des régions énormes derrière elles, et pourtant elles galèrent aussi. Il ne faut pas oublier que la Corse c’est un quartier de Marseille, c’est 260 000 habitants. Il y a aussi trop de clubs amateurs qui jouent au niveau national. Plus il y a de clubs au niveau national, plus les bons joueurs locaux sont disséminés.”

Symbole de ce foot corse déclassé, le Gazelec Ajaccio. Le club populaire de Corse du Sud s’accrochait depuis toujours à sa concurrence avec l’ACA. Las, en 1999, la Ligue lui interdit de monter en Ligue 2, au motif qu’une ville de moins de 100.000 habitants ne pouvait abriter deux clubs pros. Les meilleurs joueurs, comme Mickaël Pagis, quittent le club, et le “gaz” rentrera dans le rang des bons clubs de CFA. Comme une fatalité.

François Mazet et Lilian Murati

Un commentaire pour “Splendeurs et misères du football corse”

  1. Entendu en 2005 (au moment ou le SCB et l’ACA étaient tous deux candidats à la rélégation en L2), à la terrasse d’un des cafés de la Place Saint Nicolas, à BASTIA:
    “Peu importe qu’on descende en L2, pourvu que l’ACA descende aussi”!
    Sans autre commentaire…

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