Les malheurs de Lalie

Marché Saint-Pierre

Les vendeurs de tissus n’aiment pas les polars. Pas ceux du célèbre Marché Saint-Pierre en tout cas. Et c’est une auteure française et son éditeur qui risquent d’en faire les frais. L’histoire a tout du mauvais… polar. Tout commence en novembre dernier quand Lalie Walker publie Aux Malheurs des dames. Un roman, paru aux éditions Parigramme dans leur toute nouvelle collection intitulée Noir 7.5 qui, comme son nom l’indique, propose des livres dont l’action se déroule dans la capitale. Et voilà qu’aujourd’hui, on apprend que l’une des enseignes les plus connues du Marché Saint-Pierre, Déballage Dreyfus, attaque Lalie Walker et son éditeur pour “diffamation, injure, et préjudice pour atteinte à l’image”.

Cités à comparaître devant la 17e chambre du tribunal correctionnel de Paris, François Besse (le fondateur de Parigramme) et Lalie Walker doivent donc se présenter devant les juges le 9 avril prochain. Mais que leur reproche-t-on sinon d’avoir écrit et publié un bon polar ? J’avoue que ce genre d’affaire (on se souvient que l’Opus Dei avait tenter une action similaire contre l’excellent Camino 999 de Catherine Pradier en 2007 et avait perdu, heureusement) m’exaspère au plus haut point. Alors quoi, on n’a plus le droit d’écrire, de raconter des histoires qui se passent dans des lieux existants réellement ? Mais le polar est, par définition, ancré dans le réel !

Pire encore, non content d’attaquer pour diffamation et atteinte à l’image, Déballage Dreyfus, par l’intermédiaire de la société Le Village d’Orcel, réclame que cesse toute distribution de l’ouvrage, son retrait de chaque point de vente, et deux millions d’euros de dommages et intérêts. Rien que ça. Je ne sais pas si les dirigeants de cette institution du textile mesurent la portée d’une telle demande. Faire interdire un livre, cela s’appelle purement et simplement de la censure. Lalie Walker précise bien d’ailleurs, dans un avertissement au début de l’ouvrage :

“Si le Marché Saint-Pierre existe bel et bien, si certains éléments proviennent de flâneries et de rencontres sur le terrain, tout ici est fiction, car seul l’espace de la fiction pouvait me permettre d’aller fouiller dans certains recoins de la psyché humaine. C’est donc ma vision du Marché Saint-Pierre, lieu hautement réputé et visité, que je livre ici, et qui me sert d’unité de temps et de lieu romanesque.”

Ce roman, semble craindre le Marché Saint-Pierre, pourrait avoir des effets néfastes sur sa réputation (et son business ?). Voici comment l’éditeur le présente : la tension monte au Marché Saint-Pierre, temple du tissu au mètre. Lettres anonymes, menaces, étranges poupées de chiffon clouées aux portes, persistante odeur de brûlé dans les étages… Et bientôt des employées manquent à l’appel. Alors que la peur envahit les pentes de Montmartre, le brouillard s’épaissit. Qui peut bien être à l’origine de ces agressions : un concurrent malveillant, des prédateurs liés au Milieu, un fou… ? La police piétine, l’étau d’une construction implacable se resserre sur le Marché. Dans la psychose générale, Rebecca Levasseur prend l’enquête en main, arpentant les ruelles de la Butte, sondant les âmes et les consciences à la recherche des disparues. Saint Pierre, priez pour elles ! Bref, une intrigue et une action originales pour un thriller haletant. Je ne vois pas où est le mal. Et vous ?

Parigramme entend bien se défendre et a déjà réagit avec un communiqué dans lequel la maison d’édition explique affirme :

“Il n’échappe pas aux lecteurs que la butte Montmartre est ordinairement paisible et heureusement épargnée par les agissements de tueurs psychopathes. Le propre d’un roman est précisément d’inventer des histoires et d’animer des personnages de papier qui n’ont pas d’existence réelle ni même de rapport avec la réalité.”

Quant à la principale intéressée, Lalie Walker, elle fait part de sa sa surprise sur son site, mais aussi des conséquences d’une telle action en justice sur son travail d’écrivaine.

“J’avoue avoir été stupéfaite par la réaction des dirigeants du Déballage Dreyfus. Au point que j’éprouve quelque difficulté à écrire depuis. Au point que je m’interroge beaucoup à propos de ma propre liberté d’écrivain, précisément dans le domaine de la fiction.”

Au-delà de cette affaire, se pose la question de la création, de l’écriture romanesque comme de la place de l’art dans notre société. Bien plus que de la diffamation ou du dommages et intérêts. Si condamnation il y avait, le polar serait dans de sales draps. Car chaque auteur pourrait être poursuivi pour délit de sale genre.

Affaire à suivre.

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Couv Aux Malheurs des dames

A lire avant qu’il ne soit trop tard donc : Aux Malheurs des dames, de Lalie Walker, éditions Parigramme, collection Noir 7.5, 276 pages, 15 €.

12 commentaires pour “Les malheurs de Lalie”

  1. bonjour,
    tenez bon ! je souhaite que cessent les attaques contre votre livre et qu’il connaisse un beau succès.

  2. Et si tout ceci n’était qu’une stratégie de la part de Déballage Dreyfus pour faire parler de leur magasin ?
    En effet, la publicité qui en est maintenant faite dépasse largement celle qu’aurait provoqué la sortie normal du roman.
    Ceci dit la question de la liberté de l’écrivain est plus que pertinente, espérons que la justice tranchera dans le bon sens.

  3. Bonsoir ! La publicité faite autour de cette affaire dessert largement les plaignants, qui au vu des réactions indignées et légitimes qui fusent, sur rue 89, sont en train de ternir pour très longtemps l’image censée être négative contre laquelle ils cherchent à lutter.

    C’est agitation dont ils font preuve, n’est elle pas la preuve de leurs mauvaise conscience ce qui ne serait pas surprenant au vu de la réputation sulfureuse qu’ils traînent depuis de nombreux mois.

  4. Bonjour,

    Votre article est excellent !

    Si je puis me permettre, où avez-vous eu vent de cette affaire ? Je suis passionnée par les affaires en diffamation et en droit d’auteur : & pourtant, elle m’est passée à côté !

    Bien cdt,

    Plume

  5. Bonjour,
    merci pour votre commentaire. Bien des sites ont relayé cette info, c’est ainsi que j’ai appris l’existence de cette procédure, tout simplement.

  6. Pour Plume.

    Des affaires de diffamation, je connais, mon livre:”Chronique d’un hôpital mal engagé” subit cinq diffamations, pas banal, n’est-ce pas, juste parce qu’il relate des faits d’une certaine vérité, celle de l’auteur, naturellement, là aussi la justice tranchera. Ceci dit, je soutiens auteur et éditeur dans cette affaire.

  7. @ Madame Clerc-copin : Je suis de votre avis, et en réalité, de celui de la liberté d’expression. Mais je trouve que les procès en diffamation produisent un effet inverse, puisqu’ils font parler de l’oeuvre. Et même en mal, cela donne envie au lectorat de s’y intéresser.

    @ Monsieur Fernandez : C’est justement le nom des sites qui m’intéresse !! J’ai par ailleurs vérifié dans les récents suppléments Livres du Monde, mais aucun billet là dessus…

  8. @ Plume : Rue89 et le site du Nouvel Obs se sont intéressés aux malheurs de Lalie :
    http://www.rue89.com/2010/03/04/poursuivie-pour-avoir-situe-son-polar-au-marche-saint-pierre-141473
    http://bibliobs.nouvelobs.com/20100305/18116/aux-malheurs-de-lalie-walker
    Et de nombreux sites et blogs littéraires, notamment :
    http://www.actualitte.com/actualite/17484-bataille-chiffonnier-Montmartre-polar-meurtrier.htm
    http://livres.fluctuat.net/blog/42620-lalie-walker-et-parigramme-poursuivis-par-le-marche-saint-pierre.html
    http://scripteur.typepad.com/corsicapolar/2010/03/pour-avoir-situé-lintrigue-de-son-dernier-polar-au-marché-saint-pierre-dans-le-xviii-e-arrondissement-de-paris-la-romanci.html?cid=6a00e54efcba6b88340120a914627c970b
    Le Parisien aussi :
    http://www.leparisien.fr/paris-75/mauvais-polar-autour-du-marche-saint-pierre-05-03-2010-836460.php
    Sans oublier l’auteure elle-même sur son blog : http://www.laliewalker.com

  9. L’auteur cite nommément une entreprise qui existe dans la réalité, et son roman en dépeint les dirigeants, qui eux aussi existent bel et bien, comme de cyniques escrocs enlevant des clientes. Un peu facile, dans ces conditions de jouer les oies blanches et d’invoquer une fois de plus la liberté d’expression, et de s’exonérer de toute responsabilité en mettant en avant un simple avertissement en début de roman. Il y a là comme un monstrueux oxymore ou déni : avertir le lecteur du caractère fictif d’une société et de personnes existantes ! Je suis un peu étonné que tous les articles et tous les intervenants sur tous les forums que j’ai parcourus à ce sujet condamnent la réaction après tout bien légitime de cette société. Une affaire Dreyfus de plus comme décidément la France en a le secret !

  10. @ marcfernandez : Merci pour toutes vos références ! je prends note.

    @ Samir Leconte : Je reçois bientôt le bouquin & dès que je l’aurai lu, je reviendrai vers vous, pour voir si les propos sont réellement diffamatoires… En tout état de cause et selon la jurisprudence constante en matière de fiction, les tribunaux ne retiennent que de façon anecdotique (je coris que ça n’est jamais arrivé !) une diffamation caractérisée.

  11. […] Marché Saint-Pierre, aura lieu le 15 octobre prochain devant la 17e chambre. Je vous avais parlé ici des malheurs de Lalie, attaquée injustement pour avoir écrit une fiction, Aux malheur des dames, […]

  12. […] et diffamation” les plus étranges qu’il soit. Rappelez-vous, j’en avait parlé ici, Lalie Walker, romancière, était poursuivi par les patrons du Marché Saint-Pierre, le célèbre […]

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