L’incroyable roman jeunesse qui viole le silence de l’Histoire.

Quel récit ! 

Eben ou les yeux de la nuit est d’ailleurs bien davantage qu’un récit.

C’est un témoignage rare.

En effet, qui a entendu parler du génocide des Hereros et des Namas par les troupes coloniales allemandes ? Pas grand monde. Pourtant, entre 1904 et 1907, les soldats allemands ont quasiment exterminé ces deux peuples du “Sud-Ouest africain”, l’actuelle Namibie.

 

Eben 3
Petit retour en arrière…

Vers 1880, les Allemands s’implantent en Namibie, pays qui n’est alors revendiqué par aucune puissance européenne. Il faut dire que le territoire est grand (deux fois la France) mais qu’il est désertique et inhospitalier.  Peu importe, les Allemands s’intéressent au négoce qu’il peut s’y faire. Ils y développent des plantations et des élevages de bétail. Très vite, ils sont présents sur toutes les côtes du littoral atlantique. C’est alors qu’ils découvrent de fantastiques gisements de diamants. La belle affaire ! Le Chancelier allemand Bismarck place aussitôt la Namibie (rebaptisée “Deutsch-Südwest Afrika”) sous l’autorité du Reich ; nous sommes en 1884 et l’Allemagne manque alors cruellement de colonies en Afrique. Pour les Allemands, c’est une aubaine, pour les populations locales, c’est le début de la fin. Travaux forcés, terres et troupeaux confisqués, la politique coloniale est plus qu’agressive.

En 1904, las d’être spoliés, les Hereros et les Namas, les deux grands peuples pasteurs du pays, décident de se révolter. Leur soulèvement est à la hauteur des expropriations, des confiscations et de la justice expéditive qu’ils subissent depuis l’arrivée des colons. Le mouvement Herero est conduit par un charismatique chef guerrier : Samuel Maherero. Avec ses hommes, dans la nuit du 11 juin 1904, il mène une expédition punitive à travers tout le pays. Dans les fermes, près de 200 colons allemands sont massacrés. Seuls, les femmes, les vieux et les enfants sont épargnés. La fureur des Allemands est hors normes. Ils décident de se débarasser définitivement des “Babouins”, comme ils les surnomment. Il faut dire qu’en Allemagne, au même moment, on est en pleine idéologie racialiste (Volkisch)…

Pour gérer cette crise coloniale, le Kaiser Guillaume II, qui juge le gouverneur local Von Leutwein “trop faible” , nomme à sa place le terrible général Von Trotha. L’homme arrive de Chine où il a affronté de lourdes rébellions ; il est surnommé “Le Requin” et sera le bourreau idéal pour mâter celle de Namibie. Il se met au travail arguant que “la nation Herero doit être exterminée ou expulsée du territoire” . Il donne l’ordre d’exécuter tous les prisonniers et d’envoyer les femmes et les enfants dans le désert du Kalahari… dont il empoisonne consciencieusement chaque puit d’eau potable. Plus de 30 000 personnes meurent alors dans des conditions atroces. C’est le premier génocide du XXème siècle.

Lothar von Trotha, dit "Le requin"

Lothar von Trotha, dit “Le requin”

Après une année de répression et d’exactions indescriptibles, l’ordre d’extermination est levé sous la pression (essentiellement) de l’opinion publique et des missions chrétiennes. Nous sommes fin 1904. Les quelques survivants du génocide, affamés et terrorisés doivent alors se rendrent aux autorités allemandes, qui les tatouent des lettres GH (Gefangene Herero, “herero capturé”) et les expédient dans des camps de concentration. Notamment sur Shark Island, la bien nommée “ île aux requins” dont il est impossible de s’échapper… La moitié des Hereros meurt en détention ou sur les chantiers du chemin de fer. Leurs cadavres sont dépecés, décapités, jetés aux requins ou utilisés pour des expériences scientifiques menées par un médecin anthropologue, Eugen Fischer, dont la plupart des idées sur “la dégénérescence de la race blanche” seront reprises dans Mein Kampf, et qui aura pour disciple, quelques années plus tard, un certain Josef Mengele …

Nous sommes trois décennies avant les crimes nazis. Tout est déjà là.

En 1907, le Kaiser met fin à l’état de guerre. En sept ans de répression, 80 % du peuple Herero a été exterminé, 50% du peuple Nama.

Il reste bien quelques survivants : 15 000 Hereros… 10 000 Namas… Cependant, ils ne sont pas autorisés à regagner leurs terres. Tels du bétail qu’il faut parquer, ils sont dispersés dans des fermes avec, autour du cou, un disque de métal où figure leur numéro de matricule. Ils y termineront leurs vies, devant affronter les épidémies, le viol, la famine et l’esclavage… après les tortures et les massacres.

Hereros enchaînés, cira 1907. DR.

Hereros enchaînés, cira 1907. DR.

“Eben ou les yeux de la nuit”, c’est toute cette histoire. Celle de ce génocide vu à travers les yeux d’un jeune garçon, Eben, dont la pupille bleue est l’amer souvenir du drame vécu par ses ancêtres. Une marque à vif dans sa chair, un rappel de l’impardonnable comportement des soldats Allemands envers les femmes et les filles Hereros qui ont survécues. Des yeux bleus dont Eben est aujourd’hui prisonnier comme l’ont été avant lui ses ancêtres, avec leurs disques de métal autour du cou ou leurs tatouages GH sur l’épaule. Indélébiles, les yeux d’Eben, bleus comme le ciel, racontent ici la nuit de l’Histoire, la plaie ouverte de la Namibie.

C’est en découvrant ce génocide méconnu, ou plutôt volontairement oublié par le reste du monde, que la romancière française Élise Fontenaille-N’Diaye a posés ses mots lents et d’une grande loyauté sur cette histoire. Elle en a fait deux récits : “ Blue Book” tiré du seul document éponyme existant sur le sujet (un rapport officiel occulté par les Allemands) et ce court roman destiné aux jeunes “Eben ou les yeux de la nuit”.

Avec ce petit livre, elle réussit l’extraordinaire exercice de style qui consiste à distiller par le langage une forme de douceur qui réfute toute forme de jugement, laissant au lecteur le choix -et le droit-de se faire sa propre idée quant à l’ampleur des évènements ; leur essence, leur conséquence, leur résonnance.

Petite fille du Général Mangin, journaliste devenue écrivain, Élise Fontaine-N’Diaye sait manier l’Histoire. Faites lui confiance, n’ayez pas peur de ce que vous pourriez lire, de ce que vos enfants pourraient lire. Son écriture est là, talentueuse, forte, vraie, donnant un souffle nouveau et légitime à un domaine jusqu’alors réservé aux historiens : les grands drames de l’Histoire.

Ah oui, j’oubliais… Au début des années 2000, comme si les fantômes des victimes hereros décidaient de réveiller une conscience collective, les vents ont soulevés des milliers de squelettes dans le désert namibien. Dévoilant l’ampleur de la tragédie. Des ossements blancs dispersés sur le sable du Kalahari, des images folles, insupportables, déterminant le peuple Herero a exiger un procès devant les Nations Unies.

Il leur sera refusé.

Pire : à l’heure actuelle, les Hereros n’ont toujours pas récupéré leurs terres spoliées. Et l’Allemagne, principal bailleur de fonds de la Namibie, si elle reconnaît du bout des lèvres ce génocide, n’envisage toujours pas de réparation financière autre que son aide au développement économique du pays… Pourtant, dans ce pays là, ce magnifique pays de pasteurs, aujourd’hui, près de 25 000 germanophones vivent agréablement, enfants et petits-enfants des colons d’alors.

Qui peut croire qu’ils en ignorent l’Histoire ?

SB.

“Blue Book” – Calmann Levy, 17€

“Eben ou les yeux de la nuit” – Le Rouergue. Dès 12 ans.

 

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La grande Rose

On est dans la tête de Rose, dans les rêves de Rose.
Et au fil d’une écriture saillante, on navigue à vue parmi les espoirs, les certitudes et, au fond, parmi les fragilités de cette petite fille d’une dizaine d’années qui attend le moment où la vie d’adulte lui sera autorisée. Elle appelle ça « avoir des tracas ». Et le plus gros, pour elle, c’est la vie. C’est pas parce qu’on a que dix ans, qu’on passe à côté !

vie revee

Alors, du haut de sa toute maturité, elle nous fait part de ses peurs. Et de comment elle s’en protège : en se réfugiant dans la maison aux cloisons amovibles de Jac, son frère imaginaire : « Là-bas, tout est clair , facile et léger, tout se passe comme je veux ». Car Rose est victime de ses questionnements mais aussi de sa timidité. C’est une petite fille mais une grande timide. Une très grande timide. Qui considère qu’elle n’est pas responsable de son comportement. Non, le responsable, c’est le sphinx qui est en elle. C’est lui le gardien de « l’énigme Rose » Lui qui l’empêche d’être vue telle qu’elle est. Qui l’empêche de dire ce qu’elle pense au garçon dont elle est amoureuse, comme de parler avec les filles de sa classe, Sophie, Christelle, Maïté… D’ailleurs, qu’aurait-elle à leur dire à ces filles-là ? Au fond, Rose se sent très DIFFERENTE. Il n’y a que son chien, Pépère, « fin psychologue » (comme son père) qui l’ait compris. Le reste… Va falloir attendre que ça passe, ou plutôt que son canard grandisse. Oui, parce que Rose a développé une théorie très personnelle, après avoir regardé « Le Vilain Petit canard » de Garri Bardine. A partir de ce moment du récit, sa réflexion suit un cheminement très particulier, celui de l’enfance vue par une enfant à qui il ne déplaît pas d’être enfant mais qui se projette dans la vie d’adulte par le prisme du questionnement permanent. Jouissif. Qu’elle nous parle des « bords de la vie », de certains qui ont un fil « tendu depuis la naissance jusqu’à quand ils seront grands », de sa vie qui « est un secret très protégé », de sa sœur qui lui dit « Ta Gueule » quand elle chante, de son institutrice qui la dévalorise sciemment, on suit Rose, on aime Rose, qui nous emmène jusqu’au bout de son propre chemin, celui qui va la conduire à l’incroyable boum de Maïté.
C’est fou comme l’écriture de ce petit roman est vivifiante, moderne, subtile et pleine des joyeux déséquilibres de la jeunesse.
C’est drôle comme ce texte écrit pour les enfants à partir de 8 ans devrait plaire aux parents de ceux qui les liront.
C’est merveilleux comme on fait le voyage inverse de celui de Rose, à travers la campagne de notre enfance, peut-être pas celle qui fut la plus gaie mais certainement la plus verte.

 

Qui a commis ce petit trésor d’écriture ?

Géraldine barbe, une canadienne, née à Montréal et qui vit désormais à Paris. Elle avait commencé par écrire des livres pour les grands (des romans, aux éditions Léo Scheer) puis elle s’est lancée dans l’écriture pour les enfants. Son premier roman en littérature jeunesse remonte à 2012 : « L’invité surprise », toujours dans la collection dacodac aux Éditions du Rouergue. Elle est aussi comédienne.
Geraldine Barbe 01 :  93

L’INTERVIEW HERO-Hic.
Quand Rose interviewe son auteur Géraldine Barbe...

C’est pas trop dur quand on est une fille de s’appeler Barbe ?
Quand j’étais enfant, m’appeler Barbe n’a jamais été un problème, pas de moqueries à l’école (la blague est déjà faite, pas de détournement possible à part quelques « Barbe, tu nous barbes », mais ça c’était plutôt les profs). J’ai été actrice dans une première vie et là je me suis posée la question du pseudo mais François Florent et ensuite les metteurs en scène m’en ont dissuadé. Le plus énervant c’est pour l’administration: quand je donne mon nom, on me demande presque toujours de l’épeler comme s’il était très compliqué. J’ai pris l’habitude d’enchainer immédiatement: « Barbe, comme une barbe. » Souvent, on continue de m’appeler Barbé.

Quand tu avais 10 ans, est ce que tu pensais comme moi ?
Quand j’avais dix ans, non seulement je pensais exactement comme toi Rose, mais j’avais le projet de noter ces pensées pour plus tard, pour ne pas les oublier et me souvenir de ça quand je serai grande. Je tenais à ce que la grande Rose soit fidèle à la petite Rose.Aussi pour comprendre mes enfants plus tard.

C’est quoi ton secret pour te mettre dans la tête d’une petite fille ?
La petite fille est très très présente en moi. Parfois trop. Mon petit garçon qui aura bientôt 9 ans me l’a dit: « c’est super de parler avec toi Maman parce que tu es une adulte qui comprend les enfants « : larmes aux yeux quand il m’a dit ça…Donc pour me mettre dans la tête d’une petite fille, j’ouvre la porte à la petite fille toujours quelque part dans mon esprit.

Où est-ce que tu as écrit mon histoire ?
J’ai commencé à écrire cette histoire chez moi, après avoir vu le film dont il est question dans le livre, « le vilain petit canard » que je n’avais pas vu puisqu’il n’existait pas à l’époque. Ce film a été le déclencheur, mais au départ, je n’avais pas d’histoire, juste les réflexions de Rose. Ensuite je suis partie en suisse, en Résidence d’écriture au château de Lavigny et grâce à quelques conseils éclairés démon éditrice Sylvie Gracia, j’ai construit ton histoire.

Est-ce que tu as un sphinx qui te protège des autres, toi aussi ?
Pour le sphinx, (c’est mon instit, comme pour toi, qui m’avait dit que j’étais un sphinx), j’en ai de moins en moins besoin car en grandissant, puis murissant puis vieillissant, j’ai de moins en moins envie de me protéger des autres, au contraire. J’ai pris confiance en moi et j’ai accepté la timidité qui peut surgir n’importe quand. Je suis toujours confiante dans la rencontre et je ne me force pas à fréquenter des gens que je n’ai pas envie de fréquenter. Cela fait que j’ai peu de relations, et beaucoup d’amis. Par exemple avec mes différents éditeurs, j’ai besoin d’une affection, d’une confiance au delà du professionnel, en tous cas pour un travail commun au long terme. Ce n’est sans doute pas très rentable financièrement, mais ça l’est énormément pour ce qui est le plus important pour moi: la rencontre réelle avec les autres, l’amitié, l’amour, le sentiment d’appartenance à l’humanité.

Est-ce que tu penses encore à moi ?
Je pense donc toujours à toi, bien sur. Avec beaucoup d’affection.Il m’arrive de me dire « ouf, 43 ans, et je ne t’ai pas encore trahie…combien de temps je peux réussir encore à tenir? » Comme toi mes obsessions sont toujours la liberté et l’amour.

Dis-moi la vérité, est-ce que c’est dur d’être adulte ?
Est ce que c’est dur d’être adulte: oui. Mais c’est tellement dur aussi d’être enfant, ça, je m’en souviens très bien, même si j’ai eu une enfance globalement heureuse.
La principale différence, maintenant que j’ai expérimenté les deux, c’est que l’enfant a tout à gagner à la rêverie. Surtout ne mettre aucuns freins aux rêves.Par contre adulte, il faut passer à l’action, ne pas se contenter de rêver, ne pas craindre de se planter, sous peine d’avoir des regrets ce qui me semble le seul échec possible. Mon fils à le projet d’inventer une potion magique lorsqu’il sera grand, puisqu’il veut être inventeur, qui nous permettrait de choisir l’âge auquel on voudrait rester toute notre vie.Je compte sur lui pour y arriver. Moi je choisis l’âge que j’ai maintenant, 43 ans, donc. Je veux aussi te dire que deux de mes meilleurs amis ont 75 et 80 ans, j’ai passé une soirée de fête avec eux il y a deux jours.Ils sont plus jeunes que pleins de copines que j’avais à 10 ans.Donc l’âge en fait, on s’en fout.

Propos recueillis par Rose en juin 2015 avec Pépère à ses pieds.

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Vous m’en donnerez des nouvelles ?

Voilà un concours intéressant ! Pourquoi ? Parce qu’il est facile d’y participer et qu’il concentre tout sur l’écriture. Organisé pour la septième année consécutive par le plus célèbre des festivals du genre, le Festival de Rouen du Livre de Jeunesse, il propose aux jeunes âgés de 13 à 20 ans d’écrire une nouvelle. Et pour inciter le maximum d’auteurs à se lancer, le format se veut simple et court. La nouvelle ne doit pas faire plus de quatre pages et doit démarrer par les mots suivants : « Tout commença avec une boîte à lire … ». C’est tout.

La participation à ce concours est gratuite et la nouvelle peut être rédigée de façon individuelle… ou collective. Idéal pour ceux qui n’osent pas se lancer seuls, ou pour tous ceux qui sont désoeuvrés en juillet ! Après tout, avoir un projet littéraire avec sa meilleure amie vaut bien un séjour en summer camp dans un collège anglais entre Français…
Seule condition pour participer à ce concours qui se veut dénicheur de talents : les auteurs participants ne doivent jamais avoir publié de roman ni de recueil de nouvelles.

Qui compose le jury ?
Comme chaque année, le jury rassemble de véritables professionnels du livre et des membres de l’organisation du Festival. Pour la petite (et la grande) histoire, je rappelle que ce festival existe depuis 1988, ce qui en fait la plus ancienne manifestation en France dans le domaine de la jeunesse ! Il va célèbrer cet hiver sa 33ème édition… Créé au départ par l’association « Les Amis de la Renaissance » et l’Union locale CGT de Rouen (je le répète, tout est écriture, même les tracts), il avait pour ambition de promouvoir l’écriture et la lecture. Pari remporté haut la main…

Quand est-ce qu’on saura qui a gagné ?
Le résultat de ce concours de nouvelles sera rendu en septembre prochain et il faut souligner un détail d’importance : il n’y aura pas qu’un gagnant. En effet, dix nouvelles seront sélectionnées et regroupées dans un recueil illustré par la gagnante du concours d’illustration de l’an dernier, Morgane Barret. Les dix lauréats 2015 repartiront avec un vrai livre dans lequel ils auront leur nom. Ils gagneront aussi un bon d’achat leur permettant d’acheter des livres lors de la prochaine édition du Festival du Livre de Jeunesse qui aura lieu les 4, 5 et 6 décembre prochain.
Enfin, parce qu’il n’y a pas de petite gloire, la remise des prix aura lieu au Théâtre des Arts de Rouen en présence de tous les membres du jury.

Recueils de nouvelles publiés les années précédentes

Recueils de nouvelles publiés les années précédentes

Attention aux dates !
… Il faut s’inscrire avant de commencer à écrire.Téléchargeable sur le site du Festival, la fiche d’inscription doit être envoyée avant le 1er juillet. Ensuite, les nouvelles peuvent être rendues jusqu’au 31 juillet.

En savoir plus :
Se rendre sur le site du Festival de Rouen
Pour toute information, tél. : 02 35 70 37 38 ou écrire à : [email protected]

Tous à vos postes !

SB.

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Marc-Antoine Mathieu, artiste dans tous les sens.

Le livre s’appelle S.E.N.S. mais le titre n’est pas sur la couverture. Sans doute parce que ce genre de livre n’a pas besoin de titre, pas besoin de “dire”. Il est dans le suggéré pas dans l’imposé. Il fait partie de ces récits qui ne récitent pas, mais qui invitent. Qui demandent juste qu’on leur fasse confiance. Un peu comme un enfant à qui on dirait “Ferme les yeux et donne-moi ta main, au bout du chemin il y a une falaise mais on s’arrêtera avant”. Un livre qui promet la découverte, sans qu’on sache vraiment ce qu’on va trouver. Quel que soit l’âge qu’on ait.

Et puis, il n’y a pas de titre sur la couverture parce que ce que le titre pourrait avoir à annoncer ne se qualifie pas. On est là dans la vraie beauté, celle qui n’aime pas les mots. Celle qui table sur le ressenti.

Et ça commence dès la prise en mains : l’ouvrage est noble, blanc et lourd.

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On en tourne les pages et tout de suite l’histoire saisit. Enfin l’histoire qu’on se construit…  Car cela fait trente ans que Marc-Antoine Mathieu se joue des codes narratifs et graphiques de la bande dessinée. Qu’il écrit autrement. Alors, ses histoires, forcément, elles ont ceci de différent qu’elles se jouent aussi de leurs lecteurs : elles les entraînent autant qu’elles les perdent. Et elles les laissent libres de leurs constructions mentales. Les scénarii se construisent et se façonnent. Il y en a un, deux, trois. Tous sont possibles.

C’est en ça que son univers est absolument fascinant.

 

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Question à Marc-Antoine Mathieu : “ Votre livre S.E.N.S.” c’est de l’écriture graphique ?”

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Équilibriste de l’image et du récit, Marc-Antoine nous laisse en compagnie de son marcheur anonyme. Un récit en forme d’errance. Qui propose une littérature onirique, à la fois très structurée et pourtant totalement échappée. Si je devais choisir un seul dessin qui la représente, un seul, sans doute serait-ce son vol d’étourneaux : un graphisme éblouissant (le menu pour dire la masse), une symbolique puissante (l’emprise de la liberté), une force surprenante (issue, ici, d’une somme des fragilités), une ampleur particulière de la monochromie (noirs outre-tombe et gris déliés), bref vous l’aurez compris –ou pas ! – ce dessin aux mouvements si particuliers n’est qu’intelligence et poésie.

Si les puristes s’attachent à dire qu’il faut connaître le travail de Marc Antoine Mathieu pour le comprendre (ou le comprendre pour le connaître), je pense – ô contraire ! – que Marc-Antoine Mathieu est un artiste qui n’a besoin d’aucun prologue. Aucun. Et qu’il faut mettre ses ouvrages le plus tôt possible entre les mains des jeunes amoureux de la bande dessinée et même des néophytes en la matière, afin de leur faire découvrir cet extraordinaire mélange des genres : littérature graphique, poésie mathématique, humour réfléchi et philosophie du rien. Une inspiration aux frontières de Kafka et de Borges.

 

Question à Marc-Antoine Mathieu : “On dit que vos livres ne sont pas pour les jeunes, êtes-vous d’accord?”

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Mais ce n’est pas tout. Ancien élève des Beaux-Arts d’Angers, Marc-Antoine a pratiqué quand il était plus jeune la sculpture, le super 8 et la perspective, qui l’ont mené presque instinctivement à la scénographie. Il en a d’abord fait son métier, avant même de dessiner. C’est toujours le coeur de son réacteur.

Alors, lorsque le LiFE (ancienne base des sous-marins  allemands durant la seconde guerre mondiale, aujourd’hui reconvertie en lieu de programmation d’arts visuels à Saint-Nazaire) lui a proposé une “carte blanche”, Marc-Antoine Mathieu ne pouvait être plus heureux. Pensez donc ! Du béton gris brut, un espace fou et une liberté totale pour apprivoiser un vide en bordure d’horizon maritime, quel artiste refuserait un tel cadeau ?

Et Marc-Antoine a choisi d’imaginer une promenade dans son livre S.E.N.S.

Attention, pas une promenade tranquille. Non… Une promenade de haut vol ! De celles qui vous emportent par l’esprit, le coeur et les tripes.

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Avec sa bande de potes de l’Atelier Lucie Lom (qui comprend la très douée Elisa Frache), il a ainsi imaginé une mise en abîme de ses dessins proposant une errance audio-visuelle très particulière…

Tout commence par un lourd rideau de velours noir dans lequel on entre comme Alice entra au pays des Merveilles. Plongé dans l’obscurité, on avance en devinant sous nos pieds un étroit chemin de sable. Des sons s’élèvent ; est-ce un coeur qui bat, une symphonie, le bruit de nos pas ? Impossible à dire. De toutes façons, comme lorsque l’on tourne les pages du livre S.E.N.S., on ne réfléchit plus, on se laisse porter –  emporter -, on s’oublie pour vivre le moment intensément.

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Ensuite, je ne vous dis rien. Prenez le train, allez à Saint-Nazaire avec vos enfants (les grands, les petits) et pour rien au monde ne manquez cette expérience.

Car ce qu’il y a dans les installations de Marc-Antoine Mathieu va plus loin que l’idée de la performance artistique ou de la mise en scène d’une idée. Il y a ce petit supplément d’âme, comme dit la chanson, qui laisse au fond de nous une émotion qui ne s’oublie pas. Elle prend naissance dans l’étonnement, mais pas que…

Dans la lignée du talent d’Anish Kapoor, cette installation dans ce lieu hors du commun, donnera à tous les jeunes regards qui s’y poseront une idée de l’ambition dans ce qu’elle a de plus noble à nous apprendre.

J’en ai presqu’oublié de parler de bande-dessinée, mais le sujet est-il vraiment celui-là tant les dessins de Marc Antoine Mathieu sont sortis de leurs cadres pour s’envoler, comme ses étourneaux, vers un renouvellement de leur liberté.

SB.

Côté pratique  :

  •   LE LIVRE :

“S.E.N.S.” de Marc-Antoine Mathieu, Ed. Delcourt.

 

  • L’Expo au LiFE / SAINT-NAZAIRE

S.E.N.S., une installation de Marc-Antoine Mathieu.

Conception, réalisation Lucie Lom : Marc-Antoine Mathieu, Elisa Fache, Philippe Leduc.

Jusqu’au 11 octobre 2015 –  Entrée libre

Base des sous-marins, Alvéole 14 – 44600 Saint-Nazaire

Tél. : 02.40.00.41.68.

www.lifesaintnazaire.wordpress.com

 

S’y rendre :

TGV direct depuis Paris-Montparnasse. Environ 3H.

 

 

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