Journalisme et Tumblr, le réseau qui monte qui monte

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Finie l’adolescence pour Tumblr. Issu du verbe «tumble» – «faire tourner» en français -, ce mélange entre plate-forme de blogs et réseau social, créé il y a déjà 5 ans, en 2007, compte aujourd’hui 90 millions de visiteurs uniques mensuels dans le monde. L’audience de Tumblr a surtout flambé aux Etats-Unis, avec une «hausse de 218%!» en un an, s’exclame Comscore qui conclut «qu’il est grand temps de s’y intéresser».

Et ce, d’autant que Barack Obama a lui aussi lancé à l’automne son propre Tumblr pour la campagne présidentielle américaine de 2012, suivi de François Hollande, promettant de donner à voir les «coulisses de la Web-campagne» française – Martine Aubry était la première à avoir son Tumblr dès la primaire socialiste.

Cadence de publication intense et public ultra-jeune

MISE A JOUR: Coïncidence du calendrier, Tumblr vient d’annoncer vouloir monter en gamme dans le domaine éditorial et cherche des utilisateurs aux compétences journalistiques afin de mieux rendre compte de ce qu’il se passe sur sa plate-forme.

Même si seulement 3.5% du public de Tumblr provient (pour l’instant) de France, ce réseau peut valoir le détour pour éditer et diffuser des contenus journalistiques… mais pas de la même façon que sur un site d’informations traditionnel. Car la double spécificité de Tumblr, c’est 1. l’omniprésence des photos et 2. la possibilité de «rebloguer» des posts aussi vite que lorsque l’on «retweete» (republie, en VF) un message sur Twitter. En un clic, donc.

«Les utilisateurs Tumblr publient en moyenne 14 billets originaux par mois et en rebloguent 3. La moitié de ces billets sont des photos», informent les équipes de Tumblr. «Le reste se partage entre textes, liens, citations, musiques, et vidéos.»

Autres particularités de Tumblr: une interface ultra simple, que facilite encore l’application mobile qui permet de rebloguer les posts des autres et de publier les photos prises avec son smartphone en moins de temps qu’il n’en faut pour le dire, et une audience plus jeune qu’ailleurs. Selon ce graphique publié par Alexa.com, les 18-24 et les 25-34 y sont très présents.

Incarner une voix

«Lorsque je gérais le Tumblr du magazine Newsweek, j’avais deux objectifs», me raconte Mark Coatney, qui a, depuis, été embauché par Tumblr et est devenu leur «évangéliste des médias». «Le premier, c’était de présenter Newsweek, dont les lecteurs ont en moyenne 57 ans, à une audience qui ne le lisait pas. Le second objectif, c’était de casser les barrières entre la rédaction d’un côté et le lectorat de l’autre.»

Bilan des courses: sur le premier point, «cela a bien marché, le Tumblr a drainé une nouvelle génération de lecteurs qui considérait jusque là Newsweek comme une publication pour leurs grands-parents», reprend Mark Coatney. «Mais la vraie plus-value est venue du deuxième point. J’ai publié des choses sur le Tumblr de Newsweek comme si j’étais un individu, quelque chose avec lequel les gens pouvaient communiquer facilement. J’ai reblogué des posts, répondu aux questions, et ai rebondi sur ce que les gens disaient. Cela améliore le système de publication traditionnel, où, en ligne, on relègue dans un ghetto les commentaires de l’audience, ghetto où l’on sait que la rédaction ne va vraiment.»

Contenus visuels d’abord

Et puisque la moitié des quelques 25 millions de posts publiés chaque jour sur Tumblr sont visuels, les histoires qui se racontent en images y trouvent leur compte. Exemple de Tumblr très suivi aux Etats-Unis: celui qui s’appelle «nous sommes les 99% (à n’avoir rien quand 1% de la population a tout)», où des citoyens américains se prennent en photo avec une pancarte indiquant qu’ils sont au chômage, endettés, sans assurance maladie, etc.

Ce n’est donc pas un hasard si le New York Times y publie des photos de mode très grand format et en pleine page. Pas étonnant non plus que le magazine Life exploite le filon, éditant par exemple une photo d’appel sur Tumblr de John F. Kennedy et Jackie Bouvier en tenue de mariés, qui renvoie vers un diaporama publié sur Life.com intitulé «Le jour du mariage de JFK et Jackie».

Ne pas parler que de soi

Extraire d’un contenu publié sur un média une image, une citation, une vidéo, pour mettre celles-ci sur Tumblr est sans doute l’utilisation journalistique la plus facile à mettre en place. Veille journalistique, «curation», sélection des meilleures histoires du jour, telle est la mission que s’est fixé le Tumblr de Reuters, qui renvoie vers des contenus de sa propre agence mais aussi d’autres sources.

Pour Mark Coatney, ce qui fonctionne, c’est lorsque, sur Tumblr, une «voix» incarne de façon personnelle la publication. «Une voix qui dit des choses intéressantes, qui ne parle pas que d’elle-même, qui répond aux autres utilsateurs de Tumblr et qui pose des questions», insiste-t-il. Exemple avec le Tumblr sur les coulisses de l’émission d’Anderson Cooper sur CNN, où les membres de son équipe sont photographiés et interviewés, les invités aussi, les apéritifs et autres festivités sont racontés, et Anderson Cooper lui-même fait l’objet de quelques railleries, notamment lorsque qu’il est saisi sur le vif en train de grimacer au moment de goûter un aliment sur le plateau de télévision.

Ambiance potache

Gifs animés, légendes ajoutées à la va-vite sur des photos – par exemple pour indiquer l’humeur de l’acteur Louis Garrel en fonction de sa tête, archivage d’images rigolotes – comme ce Tumblr sur François Hollande… Les blagues potaches sont le cœur de Tumblr. Atlantic note que «c’est hilarant». Ecrans y voit le «nouveau bastion de la Web culture».

«Tumblr est un outil fantastique pour couvrir la culture numérique du Web», acquiesce Mark Coatney qui regrette de ne pas avoir vu cette possibilité-là du temps où il travaillait encore pour Newsweek. Ce qu’a bien compris la rédaction de CNN Money, qui a lancé un Tumblr sur les nouvelles technologies dont le slogan est «tout ce qui se trouve dans nos carnets, nos emails et nos messageries instantanées».

Car oui, Tumblr peut aussi faire office de vide-poche journalistique: citations ou chiffres laissés de côté au moment de rédiger un article au nombre de signes limité, extrait d’une vidéo, photos prises en coulisses… Pascale Robert-Diard, journaliste au Monde, avait mis le doigt sur cette maximisation des ressources lors de la conférence sur les nouvelles pratiques du journalisme organisée le 2 décembre 2011 par l’Ecole de journalisme de Sciences Po: «Avant, lorsque je suivais un procès, je remplissais des carnets de notes et je ne publiais que 20% (dans le quotidien imprimé, ndlr). Avec mon blog Chroniques judiciaires, j’en publie maintenant entre 80 et 90%.»

Et demain, avec Tumblr, cela pourrait être 100% noté = 100% publié? A une condition: que la matière première recueillie par le journaliste soit, bien sûr, de premier choix.

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Alice Antheaume

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Vacances et révisions pour WIP

Crédit: Flickr/CC/End User

C’est la trêve estivale pour Work In Progress. Merci à tous pour votre fidélité, merci à tous pour vos commentaires, vos “likes” et vos “retweets”.

En attendant de nouveaux WIP, fin août, vous pouvez lire ou relire une sélection de ce qui a ponctué cette année scolaire 2010-2011, entre actualité exceptionnelle, irruption de formats éditoriaux, questionnements sur les réseaux sociaux et mutations journalistiques…


La vie des rédactions

– Pourquoi et comment le journalisme continue-t-il à muter en 2011?

Comment produire des informations calibrées pour le mobile?

Quel impact a le SEO sur l’écriture journalistique?

Premières leçons de code

Le futur du journalisme? Apprendre à entreprendre

– La chasse aux trolls

– La novlangue des journalistes en ligne

– Ces journalistes accros aux statistiques


L’actualité, motrice des innovations

– A l’occasion des noces de Kate Middleton et du Prince William, le mariage royal de la télévision et de Twitter

Les médias à l’école DSK

L’Egypte, un carton sur le Web, un bide à la télé


Journalisme et réseaux sociaux

L’école des chartes: faut-il encadrer ce que les journalistes disent sur Twitter et Facebook?

– Les critères d’un contenu “facebookable”: quand, quoi et comment poster sur Facebook?

Facebook, votre site d’informations


Tendances numérico-américaines

– Facebook, Google, Twitter, Yahoo!: Leçons d’innovation aux médias

– Journalisme et réseaux sociaux: 8 tendances venues des Etats-Unis

 

Très bon été à tous!

Alice Antheaume

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Réseaux sociaux et journalistes: l’école des chartes

Un journaliste a-t-il le droit de publier sur Twitter une photo de sa rédaction presque déserte, en visant ses collègues qui ne sont pas au travail dès potron-minet? Peu de rédactions françaises l’interdisent. Ou disons plutôt: peu de rédactions estiment qu’elles ont besoin de l’interdire tant cela leur semble évident qu’on “ne balance pas sur les horaires d’arrivée des journalistes de sa propre maison devant la terre entière”. Certes, Twitter n’est pas la terre entière, mais c’est quand même plus de 3 millions de personnes, selon une récente étude de Semiocast.

Lorsque le cas se présente, les directions se révèlent perplexes. A la rédaction du Nouvel Observateur, ce cas est survenu. “Je ne vois pas en quoi tweeter la photo du plateau, donnant l’impression que la rédaction est vide, alors qu’il y avait des journalistes qui travaillaient, aurait pu être drôle. Même au troisième degré”, me confie Aurélien Viers, rédacteur en chef du NouvelObs.com. “Cela peut être mal interprété, et a été mal interprété”. De fait, un autre journaliste du Nouvel Observateur a riposté aussitôt, également sur Twitter, en saluant la “pointeuse”. Ambiance.

“Je ne pensais pas que cela arriverait, nous n’avons jamais eu aucun souci”, reprend Aurélien Viers. “Aucun journaliste ne tweete sur son canard ou sa direction en les critiquant, c’est enfoncer des portes ouvertes, mais il fallait que cela soit précisé”. Il a alors envoyé un email à son équipe, rappelant quelques règles simples et de “bon sens” sur l’utilisation de Twitter par les journalistes, dont il s’explique dans cette tribune publiée sur WIP.

Or ce qui est le bon sens pour les uns ne l’est pas toujours pour les autres. Et c’est toute l’ambiguïté de l’appréciation de ce qui est “évident”. Alors faut-il l’expliciter via une charte, ou un “règlement intérieur”, comme l’appelle Eric Mettout, rédacteur en chef de lexpress.fr? “Comme si, parce que nous nous exprimons sur Twitter ou Facebook en notre nom, nous y oubliions notre carte de presse et les comportements qui y sont attachés et dont nous sommes abreuvés depuis l’école”, regrette-t-il. Faut-il aller jusqu’à demander aux journalistes de ne pas dénigrer leur direction en public? Lorsque Anne Lauvergeon a été annoncée à la présidence du conseil de surveillance de Libération, les journalistes de ce titre ne se sont pas privés de marquer leur désapprobation sur Twitter.

Journalisme et réseaux sociaux en ménage

Si les rédactions anglo-saxonnes ont la culture de la charte et documentent les droits et devoirs de leurs journalistes, les rédactions françaises n’ont pas ce réflexe, craignant sans doute d’entraver la liberté de ton de ses journalistes ou de devoir, pire, réactualiser les règles en permanence en fonction des cas rencontrés. Surtout, elles ne veulent pas freiner les enthousiasmes de ceux qui tweetent et participent ainsi à la visibilité de leur titre en dehors des pages et colonnes traditionnelles.

La véritable raison d’une charte sur les réseaux sociaux, c’est d’assurer le prolongement des devoirs journalistes (pas de diffamation, pas d’atteinte à la vie privée, etc.) prévalant sur les publications traditionnelles (sites Web, journaux) aux publications annexes (blogs, Twitter, Facebook, lorsque les comptes sont ouverts). Car un journaliste l’est 24h/24, quel que soit l’endroit d’où il parle.

France Télévisions a, de son côté, écrit une charte des antennes. “La charte de France Télévisions est plus subtile que ce que l’on a bien voulu en dire, détaille Bruno Patino, directeur général délégué au numérique, également directeur de l’Ecole de journalisme de Sciences Po. Twitter n’est pas au centre de la charte. Celle-ci prend seulement en compte un fait avéré: il n’est pas possible d’avoir sur les réseaux sociaux deux identités, une privée et une professionnelle, qui soient imperméables l’une à l’autre. En clair, il ne faut pas dire des choses sur tweeter que l’on n’assumerait pas à l’antenne. Notre crédo, c’est “think before your tweet”, réfléchissez avant de tweeter.”

Le Nouvel Observateur a aussi une charte, créée en 2004, et révisée en 2010, qui concerne l’ensemble des devoirs des journalistes, et non l’utilisation spécifique des réseaux sociaux. Mais Aurélien Viers laisse la porte ouverte: “il faut l’envisager, d’autant que les 130 journalistes du titre vont davantage utiliser leurs comptes Twitter et Facebook” dans les mois à venir.

En ligne ou hors ligne, même combat

Quant à l’AFP, elle est en train d’en élaborer une, dont la première partie concerne la vérification du matériel trouvé sur les réseaux sociaux, la deuxième partie devant s’attaquer à ce que les agenciers peuvent publier, ou non, sur Twitter et Facebook. En préambule, m’explique François Bougon, journaliste à l’AFP, “on va rappeler que les journalistes sont encouragés à être présents sur les réseaux sociaux (veille, recherche d’infos, etc.) et que leur présence n’est pas différente de celle dans le monde réel et elle doit continuer à être guidée par les mêmes droits et devoirs tels qu’ils sont consignés dans des textes fondateurs comme par exemple la déclaration des droits et devoirs des journalistes, adoptée à Munich en 1971”.

De même, le SNJ, le Syndicat National des Journalistes, a également mis à jour, le 5 juillet 2011, son code de conduite et s’attaque à l’instantanéité: “la notion d’urgence dans la diffusion d’une information ou d’exclusivité ne doit pas l’emporter sur le sérieux de l’enquête et la vérification des sources.” Façon de calmer la course au premier tweet.

Enfin, à l’Ecole de journalisme de Sciences Po, où je travaille, nous avons écrit une charte, en vigueur depuis la rentrée scolaire 2010, pour que les étudiants suivent les mêmes règles journalistiques, qu’ils produisent des contenus pour un site Web d’infos, sur une page Facebook, sur un compte Twitter, dans un journal télévisé ou un flash radio.

Les règles des rédactions anglo-saxonnes

Pour finir sur ce sujet intarissable, voici quelques uns des mots d’ordre observés dans différentes rédactions à l’étranger.

  • Ne soyez pas stupide (Wall Street Journal)

Le message est simple: ne soyez pas stupide”, demande Alan Murray, l’éditeur du Wall Street Journal. Si vous couvrez la politique, vous n’allez pas tweeter que vous venez de voter pour John McCain. Si vous êtes Bob Woodward et que vous allez rencontrer Gorge Profonde dans un garage, vous n’allez pas le fanfaronner sur Twitter. Le problème, dans les grosses organisations comme le Wall Street Journal, c’est qu’il y a inévitablement des gens qui font des choses stupides, et d’autres gens du titre qui estiment que, s’il y a des gens qui font des choses stupides, il faut tenter de codifier la stupidité.”

  • Si vous ne voulez pas qu’on voit quelque chose de vous en ligne, ne le mettez pas (Washington Post)

“Les journalistes du Washington Post doivent savoir que, quel que soit le contenu qui leur est associé sur les réseaux sociaux, celui-ci est considéré comme l’équivalent de ce qui peut apparaître à côté de leur signature, sur le site Web ou dans le journal.”

  • Conduisez-vous en ligne comme vous le feriez en public (NPR)

Dans ses règles à tenir sur les réseaux sociaux, la radio américaine NPR énumère plusieurs points, donc celui-ci: “tout ce que vous écrivez ou recevez sur un réseau social est public. Toute personne ayant accès au Web peut accéder à votre activité sur les médias sociaux. Et même si vous êtes attentif à essayer de séparer professionnel et personnel, en ligne, les deux s’imbriquent”. Et plus loin: “vous devez vous conduire en ligne en pensant à ce que votre comportement et vos commentaires (…). Autrement dit, conduisez vous en ligne comme vous le feriez en public.”

  • Ne mettez pas en péril le modèle économique de votre média (Reuters)

A la question “quand puis-je tweeter?”, répertoriée dans sa charte, Reuters répond: interdit aux journalistes de l’agence de poster un scoop sur Twitter. Toute information exclusive doit d’abord être publiée dans le fil de dépêches. Logique, puisque Reuters a un modèle économique qui repose notamment sur l’achat d’informations par des clients, lesquels verraient d’un mauvais oeil le scoop publié sur une plate-forme accessible à tous, sans abonnement. En revanche, il est possible de retweeter un scoop quand c’est celui de quelqu’un d’autre, reprend Reuters, dans son manuel.

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Alice Antheaume

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Il était une fois les journalistes sur Twitter…

W.I.P. demande à des invités de donner leur point de vue. Ici, Aurélien Viers, rédacteur en chef au NouvelObs.com, explique pourquoi il a envoyé, à ses équipes, un email sur l’utilisation journalistique de Twitter.

Twitter et les journalistes? Une belle histoire. A croire que les fondateurs ont forgé un service de micro-blogging sur mesure pour la profession.

En mode passif, le réseau social sert d’outil de veille, d’alertes, et comme agrégateur de flux d’informations. On suit en temps réel des médias, des hommes politiques, des sites d’infos, des blogs, etc.

En mode actif, ce couteau suisse peut aussi être utilisé comme moyen de diffusion par le reporter, qui délivre des infos, souvent depuis son smartphone, par tranche de 140 caractères.

Enfin, le réseau permet de rechercher des contacts (interlocuteurs, spécialistes, etc.), d’entrer en relation avec eux – comme avec le reste du monde – et d’établir un dialogue en direct entre le journaliste et le public.

En bref, Twitter = veille + information + communication + discussion.

Là où les rédactions permettaient aux journalistes de s’exprimer dans un format défini et limité (une page dans le journal, un reportage dans une émission de radio), Twitter permet aux journalistes de s’exprimer avant, pendant, après le bouclage. Jour et nuit.

Comme ils le veulent? Oui. Les journalistes se sont appropriés le réseau. Chacun à leur manière. Certains ne diffusent que des infos sur leur secteur d’’activité, par exemple, et partagent leur veille. D’autres recherchent des témoins. D’autres encore débattent sans fin de l’actu. Beaucoup en rigolent. Et puis, certains font tout cela à la fois: veille, information, discussion, débat, humour.

Tout dépend de la couleur que vous annoncez dans votre biographie, ces quelques lignes que l’on écrit à côté de la photo de son profil. Et si c’était le contrat de lecture que vous passez avec ceux qui vous suivent – vos followers?

On peut être journaliste Web et ne pas s’empêcher de plaisanter de temps en temps. Ce que fait très bien Alexandre Hervaud, qui se présente sur son profil comme “journaliste en quasi-vacances. CECI N’EST PAS UN COMPTE (trop) SERIEUX”.

Moins abruptement, certains glissent aussi à leur audience qu’ils manient le second degré. Nicolas Filio, par exemple, rédacteur en chef adjoint de Citizenside, affiche son “amour pour la langue française” quand la moitié de ses messages sont écrits en anglais.

L’ironie, le second degré, l’humour transpirent dans les articles à la française. Alors, les bâillonner sur Twitter?

Un journaliste ne peut oublier qu’un tweet, même écrit en une seconde, ne peut colporter des éléments non vérifiés. D’autant que, hormis ceux qui perdent toute retenue, le journaliste sait que cet espace, Twitter, est public, voire grand public, avec plus de 3 millions d’inscrits en France.

Au sein de son média, dans son service, lors des conférences de rédaction, le journaliste discute avec ses collègues. Ceux-ci s’interpellent et s’opposent parfois. C’est plus que normal. C’est nécessaire. Mais s’en prendre à son propre média, ou critiquer sa direction? Cela peut bien sûr arriver, mais ces séquences n’ont pas vocation à se retrouver déballées à l’extérieur de la rédaction. Il en va de même sur Twitter.

C’est pour rappeler ces quelques règles élémentaires et de bon sens (voir à ce sujet le très intéressant billet d’Eric Mettout, le rédacteur en chef de lexpress.fr) que j’ai adressé un email au service Web du Nouvel Observateur. Un message repris in extenso (sans m’avoir contacté) par Télérama.fr, puis évoqué dans un article du Monde.

Avec ou sans charte d’utilisation des réseaux sociaux (le Nouvel Observateur a une charte de déontologie, mais pas de charte relative à ce que les journalistes ont le droit ou pas d’écrire sur Twitter ou Facebook, ndlr), les journalistes laissent transparaître leur personnalité sur les réseaux sociaux – continuons ainsi.

Les surréalistes ont beaucoup cité le vers d’Arthur Rimbaud – il faut absolument être moderne. Sur Twitter, nouvel espace d’expression, où tout reste à expérimenter, journalistes, restez vous-mêmes. Il faut absolument être non terne.

Aurélien Viers

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Comment produire des informations calibrées pour le mobile?

Crédit: Flickr/CC/leppre

D’ici 2015, la majorité du trafic sur Internet pourrait se faire à partir d’un terminal mobile, et non plus d’un ordinateur fixe. En France, déjà 16,1 millions de personnes se sont connectées à Internet depuis un téléphone portable. «Le mobile n’est pas le prochain “gros truc”, déclare Ian Carrington, de Google . C’est déjà bien au delà de cela.»

En plein essor, le téléphone distribue des contenus d’actualité, sous une autre forme et une autre temporalité que celle pratiquée sur les sites Web. Une nouvelle donne qui change, pour les lecteurs, la façon de consommer des informations. Et qui change, pour les journalistes, la façon de les fabriquer.

Si, au début des années 2000, les rédactions se demandent «comment écrire pour le Web», en 2011, elles s’interrogent: comment écrire pour mobile? Quels formats sont adaptés à la consommation d’infos sur téléphone portable? Faut-il monter une rédaction spécifique pour ce support? Pour être mobile, un contenu doit-il lui-même être produit depuis un téléphone portable?

Premières ébauches de réponses.

  • Accompagner la mobilité

Selon Jérôme Stioui, président de la société Ad4Sreen, qui donnera à la rentrée un cours sur les contenus mobiles à l’Ecole de journalisme de Sciences Po, «il faut se poser la question suivante: qu’est-ce qui fait que les utilisateurs vont éprouver le besoin de lire une information sur mobile plutôt que d’attendre d’être sur leur ordinateur?».

«Les lecteurs en mobilité veulent des bouchées d’information qui vont leur servir à l’instant T», estime le site Mashable. Autrement dit, il faut imaginer que le contenu puisse être vu/lu dans une situation de mobilité, dans les transports, dans un café, entre deux rendez-vous.

Sans surprise, aux Etats-Unis, selon le rapport annuel du Pew Project for Excellence in Journalism, le mobile s’avère très consulté pour les infos locales. 47% des Américains disent obtenir des infos concernant leur quartier/ville/région sur leurs téléphones portables, ou d’autres appareils mobiles, comme des tablettes.

L’information locale, cela peut être de l’information de proximité, adaptée, donc à une situation de mobilité: je suis dans une ville, je suis géolocalisé grâce à mon portable, et j’ai besoin d’informations sur mon environnement immédiat, par exemple pour savoir ce que vaut le film qui commence dans 5 minutes dans le cinéma du coin, et je consulte la critique depuis mon smartphone.

  • Alpaguer des lecteurs sollicités en permanence

Les Anglais dotés d’un smartphone le prendraient en main 18 fois par jour afin de consulter des contenus, sur l’Internet mobile ou via des applications, d’après l’étude «Mobile in the Media Day» d’IAB Research. En France, les chiffres sont moindres: 55,1% des «mobinautes» (personnes qui naviguent sur Internet depuis un appareil mobile) déclarent consulter un site sur l’Internet mobile au moins une fois par semaine. Et 33,4% au moins une fois par jour, apprend-on à la lecture de l’étude 2010 de l’Association française du multimédia mobile.

Pourtant, le mobile est une «tâche secondaire», reprend le site Mashable, c’est-à-dire que les utilisateurs utilisent leur téléphone pendant qu’ils font autre chose, qu’ils voyagent, qu’ils regardent la télé, ou qu’ils fassent la queue à la caisse du supermarché. Distraits et mobilisés en permanence, les consommateurs d’infos sur mobile peuvent à tout moment fermer leur session: parce qu’ils ont un appel téléphonique, ou un SMS, parce que l’ascenseur arrive, parce qu’il est temps de descendre du bus, etc.

En pratique, sont donc bienvenus des contenus où l’on voit dès le début, c’est-à-dire en haut, l’idée principale de l’article, l’info maîtresse, voire une série de tirets qui résume les éléments à retenir. Dans le cas d’une vidéo, mieux vaut indiquer la longueur de la séquence, afin que les utilisateurs décident s’ils ont ou pas le temps de la regarder.

Autre contrainte à prendre en compte: éviter un trop grand nombre de clics pour accéder au contenu requis, chaque page nécessitant un temps de chargement parfois rédhibitoire, surtout dans des zones mal couvertes par la 3G, comme dans les sous-sols du métro. Moralité, préconise Mashable: de la concision et de l’efficacité dans les mots, afin que cela tienne sur une seule page. Laquelle peut néanmoins être longue, si les paragraphes sont bien identifiés, indiquant au lecteur quelle information se trouve dans quelle partie.

  • S’adapter au tout petit écran

Taille d’un écran d’iPhone? 3.5 pouces, soit 8.89 centimètres. Ce qui ne donne pas la même vision des images, des vidéos, et des textes, que sur un écran qui mesure plus du double (9,7 pouces pour un Ipad), le triple (ordinateur portable) voire le quadruple (certains ordinateurs fixes). «Il faut donc anticiper, reprend Elodie Drouard, éditrice photo à France Télévisions, professeur à l’Ecole de journalisme de Sciences Po, afin que les photos soient visibles sur ce petit format. Si la photo est un plan large, cela risque d’être difficile pour le mobinaute de la voir. Car une photo de 80 pixels de large, c’est un confettis.»

En revanche, des photos de visages s’avèrent identifiables, même sur un écran de téléphone portable. Et, puisque l’entrée par l’image est au moins aussi importante que par le titre, il faut penser à rendre la photo cliquable, dotée d’une légende en caractères adaptés à la taille de l’écran, et faire en sorte «que l’on puisse zoomer sur cette photo».

«Il y a des contraintes formelles sur un téléphone: tu es sur un écran vertical, sans colonne de droite, ajoute Thibaud Vuitton, rédacteur en chef adjoint de la plate-forme d’informations à France Télévisions. Tu proposes un flux de nouvelles, mais tu perds la contextualisation des informations que tu pouvais permettre en colonne de droite».

Une contextualisation qui s’effectue aussi, sur un site Web d’infos, dans l’écriture des articles, qui comportent des liens vers des suppléments d’informations. Or qui clique sur des liens sur un article sur mobile sachant le temps que prendra le chargement de la page «linkée»? «Même sur un téléphone portable, je ne m’empêche jamais de cliquer sur des liens, reprend Thibaud Vuitton, et je compte sur les prochains navigateurs à onglets sur mobile pour résoudre ce problème de lenteur».

Actuellement, les smartphones permettent certes d’ouvrir plusieurs fenêtres Web dans le navigateur, mais pas plusieurs onglets dans la même fenêtre, ce qui restreint les options de lecture, contrairement à une navigation sur ordinateur.

  • Penser social

Parmi les applications les plus consultées sur mobile, Facebook arrive en tête. Parmi ses 750 millions d’inscrits dans le monde, 250 millions sont des utilisateurs actifs via téléphone portable. Leur activité préférée? Partager des contenus avec leurs amis. «En 2004, les gens partageaient 1 objet (photo, statut, article, vidéo, ndlr) par jour, rappelle Mark Zuckerberg, le fondateur de Facebook. Maintenant, 4 milliards d’objets sont partagés chaque jour». Et ce sont, à 60%, des liens vers des contenus publiés, d’actualité ou pas. En outre, sur Twitter, la majorité des messages postés sont écrits depuis un terminal mobile.

Conséquence: pour être adaptées au mobile, les informations doivent être «facebookables» et «twittables», c’est-à-dire susceptibles d’intéresser les membres des réseaux sociaux et de provoquer leurs réactions. Les utilisateurs ont un vrai besoin de communiquer avec leurs amis lorsqu’ils utilisent leur téléphone, qui est, avant tout, un outil de communication. Vagabonder sur le Net pendant des heures, comme on le fait sur ordinateur, n’est pas un usage très répandu sur un téléphone, utilisé avant tout pour être en liaison avec sa communauté.

C’est pourquoi chaque page et chaque application réalisées par un éditeur doivent intégrer les outils et notions de partage communautaire, les boutons Facebook, Twitter, bien sûr, mais aussi des possibilités d’envoyer des photos, du texte, de la vidéo.

  • Imaginer des formats adéquats

En réalité, la spécificité de l’information sur téléphone est moins une question de rubrique qu’une question de format. Quel format permet de raconter telle histoire sur mobile? «Je ne suis pas sûr qu’une expérience de webdocumentaire de 15 minutes soit fascinante sur un mobile», pense Thibaud Vuitton. En effet. A l’inverse, les «lives» et autres directs (cf les applications radio), les listes, à la fois automatiques (les plus populaires, les plus récents, etc.) et les manuelles (les 25 meilleurs dessins animés de tout les temps, cf l’application du Time), et les options permettant de «sauvegarder» un contenu pour le lire plus tard (Business Insider, New York Times) sont adaptées à un usage fragmenté.

«Il faudrait réinventer la newsletter pour mobile et multiplier résumés et synthèses, ajoute Aurélien Viers, rédacteur en chef du Nouvelobs.com. Idem, les diaporamas de photos, lorsque l’on est connecté en Wifi sur son téléphone, sont efficaces. Il y a sans doute des postes d’éditeurs pour mobile qui vont se créer. Pour moi, c’est le métier de demain, sinon de cette année.»

Faut-il pour cela que les journalistes eux-mêmes produisent des infos depuis un mobile? Pour la BBC, c’est une piste à explorer – et c’est avant tout une façon d’accélérer le processus de publication. Ils ont ainsi développé une application, non publique, pour que les journalistes de la BCC, pendant qu’ils sont en reportage, puissent mettre des éléments de leur reportage directement dans le système de publication de la BBC. Ces éléments sont ensuite plus vite exploitables pour diffusion.

  • Justifier l’urgence

Si l’on reprend la question posée par Jérôme Stioui – «qu’est-ce qui fait que les utilisateurs vont éprouver le besoin de lire une information sur mobile plutôt que d’attendre d’être sur leur ordinateur?», l’urgence d’une actualité peut constituer un autre élément de réponse. L’arrivée des ex-otages Stéphane Taponier et Hervé Ghesquière sur le tarmac de Villacoublay, le 30 juin, le coup de théâtre autour de l’affaire DSK, survenu le vendredi 1er juillet, sont des titres qui intéressent les lecteurs au moment où cela survient.

Vu le pic de connexions sur l’appli mobile du monde.fr le samedi soir à 23h, nombreux sont ceux qui veulent connaître le nom du gagnant, et le score, du match de foot qui vient de s’achever. Le succès des informations sportives – et notamment des résultats des matchs – vues depuis un téléphone n’est d’ailleurs pas un secret: l’appli lequipe.fr est la 3e application la plus consultée en France, selon le classement OJD de juin 2011 – après lemonde.fr et La Chaîne Météo.

Les informations de dernière minute sont donc de bons leviers pour le mobile, à condition que les éditeurs aient prévu, dans l’application, la possibilité d’envoyer des pushs, des notifications qui arrivent sur l’écran d’accueil du téléphone, en urgence, et que l’utilisateur les ait autorisés. Pour l’instant, le taux d’acceptation des pushs s’échelonne entre 50 et 80%, selon les chiffres fournis par Jérôme Stioui. Le taux paraît important, mais risque de baisser, les pushs pouvant vite être assimilés à une forme de spam. La limite du push? Gaver le lecteur.

  • Etre présent tôt le matin et tard le soir

Les pics de connexion sur l’Internet mobile? Tôt le matin, entre 6h et 9h, et le soir, après 20h. Pour beaucoup, le premier geste du matin, et le dernier geste du soir, c’est de consulter son téléphone portable. Selon une étude réalisée par Ericsson en mai 2011, 35% des propriétaires de smartphones (Android et iPhone) aux Etats-Unis se connectent à une application sur mobile avant même de sortir de leur lit.

«Après 20h, il commence à y avoir un transfert du Web au mobile», explique Jérôme Stioui. Plutôt que de relancer leur ordinateur, le soir, les utilisateurs préfèrent ainsi utiliser leur téléphone, déjà allumé.

Qu’est-ce que cela veut dire en termes de production éditoriale? Faut-il calibrer l’offre de contenus en fonction des horaires de consultation des lecteurs sur mobile en offrant, par exemple, un résumé des infos essentielles de la journée au moment de ces «prime times» du mobile? Difficile à dire, car aucune expérience de ce type n’a encore été menée en France. Pour l’instant, les éditeurs français ont dupliqué les contenus déjà publiés leurs sites Web, en adaptant largeur et hauteur pour que cela colle avec la taille de l’écran d’un smartphone, mais sans vraiment créer d’expérience spécifique à la consommation d’infos sur mobile.

  • Ne pas oublier le référencement

Dans la mesure où, dans le monde, «50% des utilisateurs de l’Internet mobile se connectent en commençant par faire une recherche sur Google», assure Ian Carrington, de Google, il semble que la consommation d’informations depuis un smartphone soit dictée par la réponse à une requête, formulée avec des mots-clés, depuis un mobile. Dans ces conditions, afin que votre information remonte facilement dans les premiers résultats de recherche, mieux vaut avoir travaillé le SEO (Search Engine Optimization) de vos contenus. Et, cela va sans dire, puisque le mobinaute cherche à une réponse à sa question, le contenu doit l’y aider.

>> Sur l’impact du SEO sur l’écriture, voir ce WIP >>

Qu’avez-vous envie de trouver comme information sur téléphone portable? N’oubliez pas de «liker» et «tweeter» cet article, merci!

Alice Antheaume

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Premières leçons de code

«Ici, c’est un camp d’entraînement, c’est militaire, donc on ne laisse personne derrière». C’est par cette phrase qu’a commencé mon séjour à l’école de journalisme de Chapel Hill, en Caroline du Nord, aux Etats-Unis. Un séjour dénommé «multimedia bootcamp» au cours duquel une vingtaine de professionnels se sont exercés pendant une semaine intensive au «visual storytelling» à l’américaine en produisant vidéos et animations.

A priori, nul besoin de traverser l’Atlantique pour apprendre à maîtriser les logiciels Flash et Final Cut Pro. Sauf que, à Chapel Hill, considérée comme l’une des meilleures écoles du monde en matière d’animations, la méthode est, dit-on, exceptionnelle. Cette Université a formé des infographistes que s’arrachent les sites d’informations américains, dont Gabriel Dance, journaliste multimédia pour le New York Times des années durant, qui travaille désormais pour The Daily, l’application iPad de Rupert Murdoch.

A voir le programme du «bootcamp» (1 jour de reportage sur le terrain, 2 jours de Final Cut Pro, 2 jours de Flash), je me demande de prime abord comment, en cinq jours, un être normalement constitué peut emmagasiner toutes ces fonctionnalités en partant parfois de… zéro. «D’ici la fin du bootcamp, vous saurez produire des animations et serez initiés aux bases d’ActionScript pour un usage journalistique», rassure Don Wittekind, directeur du programme. «C’est garanti». ActionScript, c’est le «langage de programmation» utilisé pour Flash. C’est donc du «code», mais pas le même que le HTML.

>> Petite parenthèse pour ceux qui n’ont jamais vu un bout de code HTML >>

Pour comprendre ce que c’est, allons par exemple sur YouTube. Quand vous cliquez sous une vidéo sur le bouton «partager» puis sur «intégrer», apparaît cela:
<iframe width=”560″ height=”349″ src=”http://www.youtube.com/embed/rwoGa6LB3s0″ frameborder=”0″ allowfullscreen></iframe>

Ce code signifie, en bon français, «fais apparaître sur une page Web un cadre dans lequel on verra la vidéo de largeur 560 pixels et de hauteur 349 pixels, visible à l’adresse url http://www.youtube.com/embed/rwoGa6LB3s0 et permets à l’internaute de la voir en grand écran».

>> Vous avez pris votre première leçon de code HTML. Fin de la parenthèse >>

Faut-il vraiment que les journalistes (et les étudiants en journalisme a fortiori) apprennent à coder? Faut-il qu’ils embrasent ce qui, jusque là, était réservé aux développeurs? Le débat fait rage depuis des années, comme l’a rappelé Ryan Tate sur Gawker: «pour publier sur un blog, un professionnel sait utiliser Photoshop, enregistrer une vidéo, l’éditer, la publier, la podcaster, etc. Coder est la suite logique de cette tendance» à devenir des journalistes multi-tâches.

Une nouvelle corde à l’arc journalistique

Alors oui, il faut donner des cours sur les nouvelles écritures et les langages de programmation, répondent nombre d’écoles de journalisme américaines, dont celle de Chapel Hill et de la Columbia. «Je pense qu’il faut absolument que l’enseignement des animations fasse partie des options possibles pour les étudiants en journalisme», m’explique Scott Horner, directeur exécutif de la société Swarm Interactive et enseignant du cours d’animation pendant le «bootcamp». «Tous n’ont pas le tempérament ou le désir de développer des graphiques interactifs. De même, tous n’ont pas envie d’être des experts de bases de données. Néanmoins, que les écoles y donnent accès montre aux étudiants que ces formats sont des formes éditoriales valables pour le monde du journalisme, ce qu’il doivent — c’est bien le moindre — comprendre.»

A l’Ecole de journalisme de Sciences Po, la demande de la part des étudiants est grande: ils souhaitent avoir la main sur leur production éditoriale de A à Z, y compris quand c’est du flash, et ce, même si ce format n’est pas lisible sur certains terminaux Apple. Ils veulent – et c’est fondé – se sentir libres en maîtrisant la technique, plutôt que l’inverse.

Penser en fonction de deux casquettes

Apprendre à coder – même sans devenir un spécialiste du genre, ça sert, pour un journaliste, à «distribuer» l’information de la meilleure façon possible, lit-on dans cet article du Guardian. Et à «penser» selon deux approches: la forme ET le fond, les interfaces ET les contenus. En effet, comment, en ligne ou sur mobile, concevoir le meilleur format éditorial possible si l’on ne sait pas ce qu’il est possible de faire ou pas, techniquement parlant? Appréhender les bases du code, c’est enfin «saisir les forces et les faiblesses de toutes les méthodes pour raconter une histoire», estime Scott Horner. «Face à une information, tous les journalistes doivent être capables de dire si cette information sera plus parlante pour le lecteur en étant racontée sous la forme d’un texte, d’une vidéo, de photos, d’une carte ou d’un graphique interactif».

«Pour moi, c’est une simple question d’efficacité, explique Rebekah Monson, une ancienne étudiante en journalisme. Plus vite on peut trouver un format à un contenu, plus vite ce contenu sera disponible pour le public.»

La méthode d’apprentissage de l’animation pour journalistes, telle qu’observée à Chapel Hill, va dans le détail du langage, mais elle ne perd jamais de vue deux principes simples:

1. Considérer la technique comme un outil, pas une fin en soi.

«Le plus important, c’est le storytelling», martèlent les professeurs de Chapel Hill, «et cela ne change pas avec le multimédia». En vidéo, en flash, en texte, en photos, qu’importe, rien ne sera journalistiquement valable s’il n’y a pas une histoire forte à raconter.

Et pour avoir une bonne histoire, il faut la construire en trouvant un «héros», le personnage principal de l’histoire, qui va incarner l’information, et le «méchant», qu’il s’agisse d’un humain ou d’un élément contre qui le «héros» doit se battre. «Trop souvent, quand une information concerne une société, les journalistes montrent des plans du logo de l’entreprise, mais ils oublient de connecter l’information de ladite société à l’histoire d’un homme, or c’est cela qui donnerait de la force à l’histoire», regrettent les enseignants de Chapel Hill.

2. Veiller à l’efficacité de l’interface.

Les animations qui partent dans tous les sens, cela fait peut-être de l’effet, mais cela ne sert à rien. La priorité, c’est de concevoir une navigation simple et intuitive pour l’utilisateur. Le but: qu’il trouve ce qui l’intéresse quasi immédiatement. C’est ce que les Anglo-saxons appellent la «usability», la facilité d’utilisation en français.

Parmi les règles de base, il faut faire en sorte que ce qui est cliquable se voit à l’oeil nu, que des boutons avant et arrière soient toujours à portée de clic, que l’information soit immédiatement compréhensible, et pas noyée sous une multitude de gadgets. Et non, ce n’est pas simple comme bonjour à faire.

Désormais, il ne suffit plus de savoir utiliser les réseaux sociaux pour y trouver des informations, il faut encore savoir trouver l’angle pour une information, mais aussi le format le plus adapté à cet angle.

Pour Scott Hurner, cela correspond à un mouvement de fond. «Le journalisme côtoie la technologie depuis un bon moment, depuis l’imprimerie, déjà», rappelle-t-il. «Puis, dans les années 1980, avec l’essor des Mac, les graphistes se mettent à créer des infographies et s’affirment journalistes. Dans les années 1990, les spécialistes de bases de données portent de plus en plus le chapeau de journaliste (comme Sarah Hinman, directrice du pôle «recherche d’infos» à Times Union dont j’ai fait le portrait dans un précédent WIP). Depuis les années 1990, les journalistes sachant coder ont commencé à se servir de ces outils pour faire de l’information autrement.» Et ce n’est que le début.

Pensez-vous qu’un bon journaliste, en 2011, doit savoir utiliser du code mais aussi en connaître les bases? Seriez-vous prêt à apprendre? Et n’oubliez pas de liker cet article, merci!

Alice Antheaume

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Accro aux statistiques

Crédit: Flickr/CC/zigazou76

Crédit: Flickr/CC/zigazou76

«Peut-on avoir accès aux statistiques de fréquentation du site?», m’ont demandé les étudiants qui produisent, chaque jour, des contenus d’actualité en ligne, sur le site de l’Ecole de journalisme de Sciences Po, comme s’ils travaillaient pour un site d’informations. A force de leur parler, en cours, des requêtes de l’audience, de leur faire voir ce que cherchent les internautes en temps réel, sur les moteurs de recherche et sur les sites d’infos nationaux, ils veulent, à leur tour, se frotter aux chiffres sur leurs propres contenus.

Pister les visiteurs, savoir si un article récolte des clics ou pas, c’est ce que permettent de voir les statistiques, les «stats» dans le jargon, qui traquent l’activité des internautes, page par page. D’où les visiteurs viennent? Combien de temps restent-ils sur un contenu? Quel est l’article qui fait le plus gros score du site? Est-ce que le trafic global est meilleur ou moins bon que la semaine dernière, à la même heure? Toutes ces données – qui ne sont plus réservées aux télévisions – sont disponibles sur des outils (développés en interne ou fournis par Atinternet – Xiti ou Chart Beat par exemple) dont de plus en plus de journalistes se servent pour surveiller les préoccupations de leurs lecteurs. Particularité: ils suscitent la dépendance. Vraiment.

Crédit: capture d'écran de Chart Beat

Crédit: capture d'écran de Chart Beat

Les stats, une drogue dure

«Au début, je considérais la consultation des “stats” comme une pratique choquante, se souvient Emmanuelle Defaud, journaliste à lexpress.fr, mais l’addiction est venue au fur et au mesure. Maintenant, c’est une obsession. Cela me sert toute la journée pour “sentir” les sujets qui montent, pour savoir si un contenu est googlé (remonté dans Google News, ndlr), si on est dans le bon timing de publication ou pas.»

Comme le SEO, dont j’avais déjà parlé dans un précédent WIP, les statistiques ont un impact sur la couverture éditoriale. Si un sujet fait beaucoup de clics, “on va le feuilletonner”, reprend Emmanuelle Defaud, en publiant un angle sur ce thème, puis un autre, puis un autre…

Kevin Boie, qui dirige le site Web local de Fox News à Dallas, assume lui aussi. «Oui, les stats sont d’une importance majeure. C’est la première fois que l’on peut voir, en instantané, quelles sont les réactions des gens qui nous lisent sur ce que nous produisons.» Et cela le pousse à prendre des décisions éditoriales. «Notre trafic dépend beaucoup de si nos contenus sont “linkés” ailleurs. Alors nous mettons le paquet pour que cela arrive. Si je vois un contenu grimper de façon immédiate sur la courbe, c’est très possible que cela soit parce que le Drudge Report a fait un lien vers ce contenu. Dans ce cas, je vais sans doute compléter le papier, en y ajoutant des éléments. J’en donne plus, car je sais qu’il va être beaucoup lu.»

«J’en donne plus»

Pour Emmanuelle Defaud, c’est un changement de paradigme: «Quand les journalistes débutent sur le Web, ils écrivent un article pour… écrire un article. Maintenant qu’ils consultent les “stats”, ils écrivent un article pour… être lus.»

Pour ceux qui arrivent avec l’idée de faire du grand et noble journalisme, c’est parfois la déconvenue. Car l’intérêt des lecteurs peut se porter sur de «l’information servicielle», quel temps il fera demain, s’il y aura de la neige sur la route, ou si une grève bloque les transports en commun. «Lorsque l’on voit l’écho qu’un papier sur la neige a auprès de nos lecteurs, on ne peut pas traiter ce sujet par dessus la jambe, il faut le prendre au sérieux, même si, pour la plupart des journalistes, c’est très pénible.»

Une distraction?

Aux Etats-Unis, l’idée que tous les journalistes puissent consulter ces chiffres (les «Web metrics», en VO) est le plus souvent associée au mot «distraction». «Nos reporters n’ont pas accès aux données minute par minute, me raconte Andy Carvin, responsable des réseaux sociaux pour NPR.org, le site de la plus grande radio des Etats-Unis. Nous ne voulons pas les distraire. Mais, oui, les dirigeants les ont.»

Idem à Politico.com: seuls les managers voient minute par minute qui est sur quel article et combien de temps il y reste. «Je ne vais pas faire changer la home page en fonction de ce que j’apprends des statistiques, défend Bill Nichols, le directeur de la rédaction. Nos lecteurs sont des fanatiques, ils reviennent sur la page d’accueil entre 5 et 12 fois par jour, donc nous savons qu’il faut de toutes façons leur donner du nouveau. Une simple photo peut devenir un diaporama dans la même journée.»

Tabou, l’accès aux statistiques? Un peu. Mais ce qui n’est pas tabou, dans les rédactions américaines, c’est bien de savoir ce que veulent lire les lecteurs. Et pour ce faire, les journalistes observent Google Trends, qui indexe en temps réel les requêtes sur Google les plus recherchées par les internautes d’une zone géographique donnée. Objectif de l’exercice: déterminer à quels moments produire quels sujets.

Les sujets tendances, oui, le détail des chiffres, non

«Je regarde beaucoup Google Trends, me confie Cindy Boren, social media editor au Washington Post. J’essaie de voir ce qui est très chaud, et ce qui l’est moins, et j’essaie de calquer ma production sur ce qui est recherché par les gens». Mais pas à tout prix. «Je me demande toujours: est-ce que je peux apporter quelque chose de journalistique à cette tendance? Et si oui, comment me distinguer des autres médias qui auront peut-être eu la même démarche? Bref, j’essaie d’être dedans, de coller aux tendances, même si celles-ci sont temporaires.» «C’est en fait très simple, nous voulons des sujets qui intéressent les gens, reprend Bill Nichols. Alors nous regardons de très près les tendances sur Google.»

Sur le site du groupe de Bay Area News, qui détient Oakland Tribune et Mercury News, l’éditeur Martin G. Reynolds le dit tout haut: «Je n’ai pas besoin de regarder les statistiques pour définir ce que l’on doit faire. Je sais que les histoires de violences, de viols, et tout ce qui est “nouvelles chaudes” cartonnent, mais je ne veux pas créer un monde dans lequel vous n’auriez que les sujets qui vous concernent, que des interlocuteurs avec qui vous seriez d’accord, que des contenus journalistiques représentant vos croyances et votre façon de voir le monde. Le journalisme, c’est à la fois être au courant de ce que veulent les lecteurs, et ne pas se laisser gouverner par cela.»

Jauger l’appréciation des lecteurs

A Bay Citizen, un nouveau site d’infos locales lancé à 2010 à San Francisco, un membre de l’équipe technique me dit qu’il rêve d’un grand écran dans la rédaction, avec les statistiques affichées en temps réel. Car pour l’instant, les journalistes viennent toutes les cinq minutes lui demander quel score fait tel ou tel contenu en vérifiant les «stats» sur… son ordi. Accros, eux aussi.

Outre le nombre de commentaires, outre le nombre de tweets sur ce contenu vus sur Twitter, outre le nombre de «likes» de Facebook sur le sujet, c’est une façon de jauger l’appréciation de ceux qui les lisent. Et de repérer ceux qui ne les lisent pas. Quite à écrire un article sur ces derniers (cf, en 2008, cet appel au débat «Pourquoi vous vous fichez de la Birmanie?»)

Prudente, Zoé Cornelli, éditrice en ligne de Bay Citizen, estime que les impératifs de la demande nécessitent du recul. «Il faut certes répondre aux demandes des internautes, dit-elle, mais dans la mesure de ce que nous sommes. Si les internautes cherchent du Britney Spears, nous ne pourrons pas écrire d’article là-dessus car ce sujet ne fait pas partie de notre ligne éditoriale. Nous écrivons beaucoup sur des sujets que nous jugeons importants, et qui, pourtant, ne sont pas sexys. Nous les faisons malgré tout, même s’ils ne font que peu de trafic.»

Apprendre à déchiffrer les statistiques

Le premier problème des statistiques, c’est qu’il faut apprendre à les lire car elles sont biaisées. Par les moteurs de recherche qui, en référençant un contenu, provoquent un afflux de clics immédiat pour, parfois, une qualité journalistique discutable; et par l’importance donnée à un contenu via sa hiérarchisation sur la page d’accueil.

Sur lemonde.fr, par exemple, le positionnement d’un article en «tête de gondole» le propulse presque toujours au rang de contenu le plus lu du site. Enfin, un «live», quelqu’en soit le sujet, concentre au minimum 25% du trafic général du site (d’autant qu’il est mis particulièrement en avant). La preuve, il y a eu un fort appétit, ces dernières semaines, pour les couvertures en live des événements en Libye, en Egypte ou en Tunisie.

Cependant, ces modèles sont à prendre avec des pincettes, car les formules inverses se vérifient aussi: «Par quel chemin étrange les internautes passent pour faire monter un article “en haut du palmarès” alors qu’il n’est pas sur la “une”? Dans quelles mesures les internautes trouvent un article alors même qu’il se trouve tout en bas sur la “une”?», sourit Hélène Fromen, directrice exécutive de Médiapart. Sur ce site, dont le coeur n’est pas de faire de l’info en temps réel, l’usage des statistiques est moins éditorial que marketing: «Nous avons un outil qui nous donne les “stats” en temps réel mais nous ne sommes que rarement dans ce tempo-là, dit encore Hélène Fromen. Nous suivons la volumétrie globale de l’audience en temps réel, pour déceler des irrégularités dans un sens ou un autre, vérifier l’impact d’un sujet. Par exemple il nous arrive de suivre le “poids” d’un seul sujet ou de vérifier qu’un article ou un billet de blog du Club (en lecture libre) “buzze”».

Prendre ses distances

Le deuxième problème des statistiques en temps réel, c’est qu’il faut s’en détacher. C’est-à-dire sortir du temps réel. Je m’explique: mieux vaut que les statistiques ne soient pas être la décision éditoriale numéro 1, sinon votre site n’est plus un site d’infos généralistes, mais un site qui ne fabrique plus que des sujets people, sport et sexe. L’idéal est donc de repérer, sur le long terme, à force de regarder les courbes, les thématiques (santé, sport, gouvernement, etc.) et les formats (live, zapping, interview) qui génèrent l’intérêt de vos internautes et à quelles tranches horaires, afin de mieux calibrer la production (quel thème à quelle heure?).

En réalité, un contenu qui trotte en tête des chiffres n’est pas forcément un bon papier journalistique. Un constat difficile à vivre – et à accepter – par les journalistes. Un article fouillé, original, ayant nécessité plusieurs interviews, peut être mal classé dans les contenus les plus populaires, tandis qu’à l’inverse, une simple dépêche d’agence, à laquelle auront été rajoutés trois phrases et deux liens, pourra être très lu. «On peut faire d’énormes “stats” sur une brève à propos de Britney Spears, et, dans la rédaction, personne n’ira féliciter l’auteur de cette brève, raconte Emmanuelle Defaud. Alors qu’un bon score sur la Libye, ou un sujet international, alors là, chapeau!»

Donner sa chance à un article

Face à de tels chiffres, tout l’art est de réussir à «donner sa chance» au contenu à plus value journalistique, quite à changer plusieurs fois de titre, à en modifier la photo et à le faire circuler sur les réseaux sociaux.

«Si je sais que l’article est bon et que je ne le vois pas apparaître dans les “stats”, je regarde si son titre est suffisamment incitatif. C’est ma responsabilité d’assurer le service après-vente, reprend Emmanuelle Defaud. Après, tu ne sais jamais si un papier qui cartonne dans les statistiques est un bon article. Il peut juste avoir un bon titre et avoir été publié au bon moment. Je ferais davantage confiance au nombre de “likes” de Facebook sur un papier pour juger de sa pertinence éditoriale, car c’est le papier que les lecteurs veulent partager sur leur mur, sur un réseau social, un papier qui, a priori, les a scotchés» et avec lequel ils pensent intéresser leurs «friends»…

Et vous, éditeurs, êtes-vous toujours en train de regarder vos statistiques? Et vous, lecteurs, aimez-vous l’idée que vos requêtes puissent suggérer des sujets aux journalistes?

Alice Antheaume

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La novlangue des journalistes en ligne

Crédit: Flickr/CC/reedster

Crédit: Flickr/CC/reedster

Dans «Slang», un dictionnaire américain d’expressions populaires, l’auteur Paul Dickson consacre 11 pages au jargon journalistique des rédactions américaines. Or il y manque la substantifique moelle de ce qui constitue le quotidien des journalistes français sur le Web. Un mélange de néologismes, de franglais, de termes issus des logiciels, et d’expressions potaches. Complément de chapitre.

Actu (nom, féminin):
Abréviation du mot «actualité». Impératrice qui fait la pluie et le beau temps journalistique, la densité ou la platitude de l’activité des rédactions. Exemples: «C’est quoi, l’actu du jour?» ou «Y a zéro actu, là, qu’est-ce que l’on va pouvoir bien inventer comme sujets?»

Back office (nom, masculin):
Les coulisses d’un site Web, là où se trouve le système de publication, dont l’accès est réservé à ceux qui y produisent des contenus, comme les rédacteurs. Le «Back office» s’oppose au «Front office», la partie visible de ce même site, que les internautes voient. Là où cela se corse, c’est qu’il y a parfois une différence entre ce qu’est un article dans le «Back office» et ce à quoi ce même article ressemble sur le «Front office» (voir «Wysiwyg»).

Balises (nom, féminin pluriel):
Ce sont des éléments du code html – le tissu osseux d’un site Web – qui permettent de définir la mise en page d’un texte, par exemple en mettant des caractères gras, italiques, soulignés, en sautant une ligne, etc. Leur particularité? Elles encadrent la partie du texte qu’il faut éditer, par une balise d’ouverture introduite par le caractère inférieur (<) et une balise de fermeture introduite par le caractère supérieur (>). Souvent, lorsque la mise en page présente des incohérences, c’est parce qu’il y a un problème de balises mal ouvertes ou mal fermées dans le code.

Bâtonner (verbe):
L’une des tâches les plus ingrates d’un journaliste. Il s’agit de réécrire une dépêche fournie par une agence (AFP, Reuters ou AP) en la remaniant à la marge, en retirant les répétitions, etc. Le bâtonnage serait le symbole de la paupérisation de la profession de journaliste, et, de surcroît, le chemin de croix des «forçats de l’info», ces soi-disant OS de l’Internet qui travaillent sur des sites de presse, des pure-players, mais aussi sur des plates-formes de contenus, comme Orange, Yahoo!News ou Dailymotion, ou pour des agences. On dit «bâtonner de la dépêche» ou «batônner» tout court.

Brévouille (nom, féminin):
Terme argotique signifiant brève, un format qui, comme son nom l’indique, ne comporte que quelques lignes de texte. Exemple: «Je fais la brévouille sur le nombre de morts sur les routes»

Burner (la HP) (se prononce beurné) (verbe):
Verbe issu du nom d’un bouton intitulé «burn», présent dans l’outil de gestion de 20minutes.fr. Cela signifie générer la page d’accueil pour y faire apparaître de nouveaux éléments (photos, titre, article, vidéo, pub). Une responsabilité qui demande de la dextérité, surtout quand tombe une information urgente qu’il faut publier aussi vite que possible. Exemple: «Tu as burné? Vite, burn, burn!».

«Ça ne marche que si je rentre dans le code»:
Expression de désespoir du journaliste souhaitant intégrer une vidéo/une image/des caractères gras à son texte, tandis que le système de publication ne veut prendre en compte ses indications. Le journaliste va alors dans le code html de son article pour insérer en langage technique l’élément requis.

«Ça ne marche pas mais c’est normal»:
Expression du service technique pour (tenter de) rassurer la rédaction quand un bug apparaît.

Capture (nom, féminin):
Abréviation de capture d’écran. Réflexe d’un bon journaliste Web lorsqu’il voit quelque chose en ligne (statut Facebook, tweet, erreur sur un site, etc.) qui risque d’être supprimé dans la minute. Il fait alors une capture de son écran qui servira de photo-preuve, au cas où… Car pas de capture, pas d’article.

Citasse (nom, féminin):
Terme argotique signifiant citation, c’est-à-dire des propos d’un interlocuteur recueillis par le journaliste et cités entre guillemets dans l’article. Exemple: «Il manque une ou deux citasses à ce papier, non?».

Cliquable (se prononce clikèbeule) (adjectif):
Equivalent pour le journalisme Web du mot «bankable». «Cliquable» désigne le potentiel d’un contenu (interview, vidéo, article, diaporama) en termes de clics – plus un article fait de clics, plus il est lu.

Cliquer (verbe)
Action, de la part d’un internaute, de se rendre sur un article, souvent grâce à un titre accrocheur. Le clic sert d’indice de popularité d’un contenu. Exemple: «Ce sujet, ça va cliquer à mort»

CMS (nom, masculin):
Acronyme de Content Management System. Sous ce nom sophistiqué se cache le système de publication des contenus produits par les journalistes. Il n’est pas rare que les journalistes de différentes rédactions se demandent, au détour d’un café, «sur quel CMS vous travaillez?». La discussion qui s’ensuit prend souvent l’allure d’un débat quasi politique entre les avantages d’un CMS et les défauts d’un autre.

Croper (une image) (verbe):
Recouper/recadrer une image, via l’outil «crop» du logiciel de retouches d’images Photoshop. Exemple: «Qui a cropé cette photo comme ça? Le cadrage, c’est n’importe quoi».

Débrouilloner (verbe):
Faire passer un article de l’état de brouillon (c’est-à-dire non visible par les internautes) à l’état de contenu publié (c’est-à-dire visible).

Engagement (nom):
Terme un peu fourre-tout, répété à l’envi, qui qualifie à la fois la nouvelle relation entre journalistes et lecteurs, les types d’interactions de l’audience avec les contenus (commentaires, partages, clics, etc.), et leur mesure (taux de partage d’un article, nombre de vidéo vues).

Enquête pages jaunes (nom, féminin):
Témoignages recueillis par téléphone auprès de personnes trouvées grâce aux services des Pages jaunes. Exemple: une prise d’otages a lieu dans un supermarché de la banlieue parisienne. En attendant qu’un journaliste se rende sur place, un deuxième journaliste, à la rédaction, géolocalise l’adresse du supermarché, et cherche, sur le site Pages jaunes, tous les commerçants répertoriés aux alentours de cette adresse. Il les appelle et recueille les premiers témoignages via une interview téléphonique, qu’il retranscrit aussitôt dans un article en ligne.

Facebooker (verbe):
Publier sur Facebook une information. Exemple: «Tu l’as facebooké, ton article sur François Hollande et les vacances de ses ministres?».

Fail (nom, masculin):
Un raté. Par exemple une vidéo qui ne «clique» pas (voir plus haut) ou un article qui reste en bas des «stats» (voir plus bas), en somme un soufflé qui se dégonfle.

Fake (nom ou adjectif):
Faux. Cela peut concerner une fausse information, un faux compte Twitter, un photo montage… tout, sur le Web, peut être fabriqué. Et doit donc être pesé et vérifié avant de faire l’objet d’une information publiable. Exemple: «ça sent le fake, cette histoire».

Google friendly (adjectif):
Désigne un contenu qui a le potentiel (bon titre, mots-clés présents dans le texte, liens, etc., tout l’art du SEO) pour être référencé et visible dans le moteur de recherche américain, souvent gage d’une manne de clics.

HP (nom, féminin):
Non pas hôpital psychiatrique, mais «home page», la page d’accueil d’un site Web.

Lâcher/prendre le lock:
Puisque, dans le Back office (voir plus haut), deux rédacteurs ne peuvent pas éditer en même temps le même article – sinon le système ne saurait pas quelles modifications prendre en compte, le fait qu’un journaliste rajoute une ligne dans un article verrouille l’accès de celui-ci, toujours dans le Back office, à une autre personne susceptible de vouloir le modifier au même moment. Un cadenas indique alors que le contenu est en train d’être géré par quelqu’un d’autre. D’où cette question, récurrente dans une rédaction en ligne: «Tu lâches le lock? Je peux le prendre?»

«Laisse, le print est dessus»:
Injonction donnée à un journaliste en ligne, afin qu’il laisse tomber un sujet dont s’occupe la rédaction papier du groupe dans lequel il travaille. Cette phrase ne peut s’entendre que dans un média qui compte deux rédactions, une pour le Web, une pour l’imprimé, comme au Figaro, au Monde, à 20 Minutes, etc.

Liker (verbe):
Cliquer sur le bouton «like» de Facebook. Par extension, plébisciter un article, apprécier un lien, voire un élément de la vie quotidienne, comme un pizza partagée un dimanche entre les rédacteurs qui sont de garde. Exemple: «Tu as liké mon article sur Wikileaks?», demande un journaliste à son collègue.

Linker (verbe):
Mettre un lien hypertexte dans un article, pour conduire l’internaute vers une autre page Web offrant un supplément d’informations. Par extension, citer quelqu’un dans son article. Exemple: «Je suis linké dans Les Inrocks, la classe!»

Liver (verbe):
Couvrir en direct, sur un site Web, un événement (discours politique, cérémonie des Oscars, matchs sportifs, émission de télé, etc.). «Liver» nécessite de raconter ce qu’il se passe et de le commenter en même temps, dans un format réactualisé minute par minute. Exemple: «Qui peut liver la cérémonie des voeux de Sarkozy à la presse

Liveur (nom, verbe):
Le rédacteur d’un «live», ce format qui exige, minute par minute, la couverture en temps en réel d’un événement. Est en passe de devenir une spécialité du journaliste Web.

Mème (nom, masculin):
Ni «même» ni «mémé», comme dirait mon confrère Vincent Glad, le mot «mème» est un terme scientifique qui désigne une unité culturelle reconnaissable, et pouvant faire l’objet de parodies à volonté, diffusées sur le Net par viralité. Ceux-ci constituent le ciment de la culture des journalistes en ligne, lesquels passent – c’est leur métier – un nombre conséquent d’heures à repérer sur le Web les nouveaux phénomènes. Exemples de mèmes, repértoriés sur le site Knowyourmeme.com: la tête de l’acteur Keanu Reeves, insérée partout; le bébé panda qui éternue, vu des milliards de fois; la vidéo du feu d’artifice provoqué soi-disant par des mentos plongés dans du coca; ou encore l’écureuil qui s’incruste jusqu’aux photos de vacances des couples présidentiels.

Modo (nom, masculin):
Abréviation de modérateur, celui ou celle qui, dans une rédaction en ligne, est chargé(e) de veiller à la bonne tenue des conversations des internautes sur le site dont il a la charge, ainsi que d’animer le débat sur les réseaux sociaux.

Nécro (nom, féminin):
Abréviation de nécrologie, un article publié à la mort d’une célébrité – et parfois réalisé des semaines ou des années avant le décès. Vraie richesse pour une rédaction en temps réel, laquelle n’a pas toujours la possibilité de réaliser, à la fois vite et bien, un portrait résumant la vie d’un homme, surtout lorsqu’il s’agit de Claude Lévi-Strauss.

Old (adjectif, invariable):
Terme anglais employé dans les rédactions en ligne pour qualifier une information jugée trop datée pour apparaître sur un site d’informations en temps réel.

Papier (nom, masculin):
Terme hérité du journalisme traditionnel, qui dénomme un article «un papier». Même si c’est paradoxal en ligne, c’est encore ce même mot qui est utilisé.

Push vocal (nom, masculin):
Signalement donné dans une rédaction, à l’oral, par un journaliste Web à ses collègues, lorsque survient une information urgente. Façon de donner l’alerte, comme le fait le système de «push» sur smartphone.

Le print (nom, masculin):
La rédaction d’un journal papier, par opposition à la rédaction Web, qui travaille en ligne.

«Quand j’ai compris»:
Expression signifiant que, enfin, le cerveau du journaliste en ligne a percuté, découvrant le sens d’un entremêlement de faits, d’une citation, ou d’une simple blague, dont la signification lui était jusqu’alors obscure. Cette expression est devenue un hashtag très populaire sur Twitter.

Q&A (se prononce kiewané):
Format journalistique fait de questions et réponses (questions and answers, en anglais). Peut aussi se dire Q/R. Exemple: ce Q&A sur le médicament Médiator.

«Refresh» (verbe à l’impératif):
Réactualiser sa page, en cliquant sur le bouton «actualiser» de son navigateur. Correspond à la touche F5 d’un PC.

Remonter la timeline:
Action de retrouver le long d’un compte Twitter ou Facebook les statuts, images, vidéos, postées il y a quelques heures, voire quelques jours. Bref, rétro-pédaler dans le flux.

Social TV (nom, féminin):
Télévision sociale, en français, c’est-à-dire regarder un programme sur un premier écran (l’écran télé) et utiliser un deuxième écran (ordinateur, tablette, mobile) pour réagir à ce même programme en allant le commenter sur les réseaux sociaux ou en cherchant, sur le Web, des informations complémentaires à l’émission visionnée.

Les sportifs (nom, masculin pluriel):
Désigne le service de journalistes qui couvrent les actualités sportives. Qu’ils pratiquent eux-mêmes une activité sportive ou pas dans leur vie n’a pas d’impact sur cette appellation.

Les stats (nom, féminin pluriel):
Abréviation de statistiques, l’outil de mesure de l’audience en ligne. La drogue dure des journalistes Web…

La tech (nom, féminin):
Le groupe d’ingénieurs et de développeurs qui veillent aux problématiques techniques du site.

Troller (verbe):
Action de saboter la discussion qui se tient dans les commentaires sous un article, en alignant, au choix, arguments de mauvaise foi, théories du complot, et autres activités, dont j’ai déjà parlé dans ce W.I.P. Le journaliste est sensible au fait d’avoir des commentaires sous son article, signe de popularité, mais est souvent découragé d’y lire des réactions de trolls, ce qu’il prend le plus souvent personnellement. Exemple: «ça y est, je me fais troller».

Troll (nom, masculin):
Internaute qui trolle (voir ci-dessus) les discussions en ligne, vrai ennemi des modérateurs (voir «modo»).

Updater (son papier) (verbe):
Mettre à jour son article, en veillant à ce que les dernières informations y soient. Par exemple, s’il s’agit d’un article sur l’attentat du 24 janvier à l’aéroport de Moscou, le nombre de morts ou de blessés va évoluer au fil des heures, et il faut alors «updater» les chiffres.

«Vide ton cache»:
Action d’aller dans son navigateur pour aider son ordinateur à mieux «rafraîchir» ses pages, sans garder en mémoire les versions précédentes de ces pages. Utile quand on vient de changer un mot dans un article et qu’on veut voir, en ligne et dans la minute, si le changement a été pris en compte.

VU (nom, masculin):
Acronyme de Visiteur Unique. Comme expliqué précédemment, le visiteur unique (VU) n’est pas vraiment unique. Cette unité de mesure de l’audience, graal des sites Web pour le marché publicitaire, désigne un «individu qui a cliqué sur le contenu d’un site au moins une fois pendant la période mesurée (généralement un mois, ndlr)», explique Berit Block, analyste européen pour l’institut Comscore, qui évalue le trafic des sites Web.

Wysiwyg:
Acronyme de «What You See Is What You Get» (ce que tu vois est ce que tu auras, en VF). Cela signifie que l’article, le titre, l’image, tels que mis dans le Back office (voir plus haut), auront la même forme une fois publiés (même espace, même police, même mise en page).

Merci à tous ceux qui ont participé pour vos exemples, qui ont nourri cette liste. Si vous avez d’autres mots et expressions à ajouter, dites le dans les commentaires ci-dessous…

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De l’usage journalistique des sondages

«A la radio, faire de l’analyse de chiffres (issus de sondages, ndlr), à l’oral, c’est quasi impossible. A la télévision, l’exercice se résume à une infographie dotée d’une flèche qui monte et une autre qui descend», lance Gérard Courtois, directeur éditorial du Monde, lors d’une conférence organisée par l’Ecole de journalisme de Sciences Po et le Cevipof, le Centre de recherches politiques de Sciences Po. Pour lui, «les sondages relèvent d’un usage étriqué et pauvre des médias».

Alors comment utiliser les sondages journalistiquement – et correctement? Combien cela coûte-t-il? Comment lire les chiffres? Petite revue de conseils, issus de la table ronde intitulée «de l’usage journalistique des sondages».

Crédit: Flickr/CC/Steve Mac

Crédit: Flickr/CC/Steve Mac

Savoir combien coûte un sondage

Une question, dans le cadre d’une enquête nationale sur un échantillon représentatif de 1.000 personnes, vaut 1.000 euros, détaille Brice Teinturier, directeur général délégué d’IPSOS, qui confie passer 20% de son temps professionnel à trouver des financements. Donc un sondage de cinq questions se facture 5.000 euros. Une somme pour les rédactions. «Je peux entendre que c’est beaucoup d’argent, répond Brice Teinturier, mais pas que c’est trop cher.»

Douter

Le journaliste doit vivre dans le doute. Comme le sondeur, signale Bruno Cautres, chercheur au Cevipof. Et l’un et l’autre sont supposés «s’interroger sur ce qu’ils auraient pu trouver si le temps de l’enquête avait été plus long, si l’échantillon avait été plus large.» Bref, la photographie exposée par le sondage est-elle bien révélatrice de ce que vit la population dans son ensemble? Une question fondamentale, et que le journaliste doit garder en tête avant de publier son article. Pour mieux décrypter les statistiques issues des sondages, Tom Siegried, rédacteur en chef de Science News, conseille aux journalistes de se poser deux questions – et de savoir y répondre, lors d’une autre conférence organisée en novembre à l’Université de Yale:

1. Est-ce la première fois que ce chiffre ou ce sujet fait l’objet d’un sondage/enquête?

2. Ce que les chiffres révèlent est-il contraire à une croyance commune?

Lire la méthodologie

Avant même de s’attaquer aux chiffres, le journaliste doit lire la méthode employée pour faire le sondage. Savoir combien de personnes, de quel âge, y ont répondu, selon quelle procédure (téléphonique, email, etc.), sur combien de temps, et depuis quelle partie du monde.

Faire attention à la lecture des chiffres

Comment peut-on savoir que 9/10 ne veut pas vraiment dire 9/10?, sourit Bruno Cautres. Sans surprise, décrypter les données d’un sondage n’est pas simple. «Par exemple, lors des sondages sur les intentions de vote avant les élections présidentielles de 2007, quand Nicolas Sarkozy affichait +2 et Ségolène Royal – 2, cela ne veut pas dire que les +2 du premier sont retirés du second», met en garde Gérard Courtois.

Moralité: il n’y a pas de circulation exacte entre une colonne et l’autre, les chiffres sont plus complexes que cela. Bruno Cautres invoque à ce propos l’ouvrage De la formation de l’esprit scientifique, dans lequel Bachelard dit qu’on est souvent plus sûrs des chiffres après la virgule que des chiffres avant la virgule. Façon d’insister sur le fait de manipuler les données avec des gants. «Le journaliste doit traduire les statistiques dans un langage accessible à tous, mais attention à ne pas sur simplifier les données ni en tirer des conclusions inexactes», reprend Tim Siegried.

Connaître le financeur de l’enquête

Pas trop difficile a priori, car les instituts de sondage veillent à l’indiquer, qu’il s’agisse de l’Unicef sur les droits des ados et enfants, ou du magazine Le Point pour ce baromètre politique. «Il faut introduire le plus de clarté possible», dit Brice Teinturier. Car l’interrogation «quel institut de sondage roule pour qui?» surgit toujours dans l’esprit collectif. Cependant, jure Brice Teinturier, «nous n’avons vraiment pas intérêt à faire des questions orientées en faveur de tel ou tel homme politique. Tout simplement parce que cela se voit. Et que cela atteint le capital marque de l’institut de sondage.»

Lutter contre la tentation du baromètre

«La trop grande majorité des sondages se résume désormais à la popularité des membres d’un gouvernement et aux intentions de vote», regrette Gérard Courtois. Cela sert de baromètre pour définir si l’action/la parole d’un gouvernement est «une bonne ou une mauvaise opération, si c’est Sarko +2 ou Sarko -3». Or il existe beaucoup d’autres sondages qui permettent d’en savoir plus sur la population française, par exemple en observant la répartition géographique et sociale des votes aux élections, les mutations de la consommation culturelle, ou le rapport des Français avec les écrans.

Ne pas servir la soupe au gouvernement

Certains sondages, plutôt baromètres que vraies enquêtes, «deviennent des outils de mise en scène extraordinaire de la puissance d’un gouvernement», prévient Gérard Courtois, qui ne mâche pas ses mots: «le président de la République actuel a une conception exclusive voire narcissique des sondages». Conséquence: «tout sondage concernant Nicolas Sarkozy prend d’autant plus de relief que celui-ci s’est mis en première ligne par rapport à ses prédécesseurs.» Sur ce point, Brice Teinturier est plus prudent: «il n’y a pas de manipulateur». Au journaliste de mettre de tels sondages en parallèle avec d’autres études, d’autres baromètres, de déjouer les pièges et de mettre le tout en perspective, sans oublier d’interroger un chargé d’études spécialisé ou un statisticien.

Ne pas confondre sondage et questionnaire

Un sondage, auquel répond un échantillon représentatif de la population française, ne saurait être confondu avec un questionnaire, comme le pratiquent les sites d’infos généralistes et les chaînes de télévision nationales, en s’adressant à leur communauté d’utilisateurs. «Les questionnaire fait par les médias n’est pas un sondage, mais une interrogation ouverte, une consultation aléatoire, non balisée, destinée à faire du buzz», dénigre l’un des intervenants de la conférence. Et Brice Teinturier d’enchérir: «J’en pense du mal. Cela entretient de la confusion et la fausse information». Un conseil, donc: si un journaliste rédige un questionnaire en ligne sur un site Web d’info, mieux vaut ne pas l’appeler «sondage». En outre, il faut préciser que les votants ne sont pas «les Français», mais bien les lecteurs/internautes/téléspectateurs/auditeurs de tel ou tel média.

Se servir des réseaux sociaux

Un journaliste peut-il utiliser les outils disponibles sur les réseaux sociaux pour se faire une idée de l’opinion publique? La réponse n’est pas tranchée. «Il y a de la matière à analyser, selon Brice Teinturier, même si l’on ne sait pas encore ce que va donner l’examen de ces outils». Reste que, selon lui, «ce n’est pas la masse (550 millions d’inscrits sur Facebook, dont 20 millions de Français) qui fait la qualité de l’échantillon». Pourtant, selon cette étude (en PDF) réalisée par Cision et l’Université George Washington, 56% des 371 journalistes américains (print et Web) interrogés disent que les réseaux sociaux sont «importants» ou «assez importants» pour produire des informations, par exemple en y faisant des recherches, pour trouver le commentaire d’un expert, des citations, des idées de sujets, et des données, commente Don Bates, le co-auteur de l’étude.

Ne pas sous-estimer la difficulté de l’exercice

L’opinion publique sondagière (qui s’exprime via des sondages, ndlr) n’est pas l’opinion publique manifestante (qui s’exprime via des manifestations, des petitions, des groupes de pression en ligne, etc.). Et Pascal Perrineau, politologue au Cevipof, de rappeler que le décryptage de sondages est un exercice de haute voltige: même les chercheurs, «malgré leur bagage méthodologique a priori plus conséquent, décryptent parfois aussi mal les sondages que les journalistes.»

Alice Antheaume

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Les trois préoccupations des Assises du journalisme 2010

Les Assises du journalisme, 4e du nom, se sont tenues pendant trois jours à Strasbourg. Que faut-il retenir de la trentaine de débats/tables rondes qui ont eu lieu (1)? Résumé en trois points.

>> Pour voir les photos, c’est ici >>

1. L’AFP en «mutation»

Sur le programme des Assises du journalisme, les organisateurs ont annoncé une «carte blanche à Emmanuel Hoog, président de l’AFP, et Philippe Massonnet, directeur de l’information de l’AFP: quel avenir pour les agences de presse face aux révolutions numériques?». Ceux-ci ont choisi de se livrer à une énumération des «chantiers» de l’AFP.  Dont le sport, la nécessaire internationalisation, et le développement de la présence numérique… Emmanuel Hoog en a fait une priorité. Et il insiste: on ne pourra plus dire «l’AFP sur Internet, jamais».

Plus loin, la question du statut de l’AFP, inchangé depuis 1957 (actuellement, c’est un organisme sans capitaux ni actionnaires), se pose toujours. Le ministre de la Culture et de la Communication Frédéric Mitterrand a redit, au début du mois de novembre, que le statut de l’AFP était «obsolète par rapport au fonctionnement des agences à travers le monde», à savoir Reuters et Associated Press, ne disposant pas «de l’organisation juridique, ni des moyens capitalistiques ni de l’organisation qui lui permettrait de faire face à ces enjeux (la mondialisation, ndlr)». Pour Emmanuel Hoog, l’AFP doit «arriver à reconstruire une politique de partenariat avec la presse française». Laquelle représente désormais moins de 10% du chiffre d’affaires global de l’AFP, relève celle-ci dans une dépêche consacrée au sujet.

Réformer? «Je ne suis ni député ni sénateur, répond Emmanuel Hoog, cité sur le blog Médiatrend, et changer le statut de l’agence implique une intervention du législateur». Ce sera chose faite, dès que sera présentée – «prochainement», a dit le gouvernement – une proposition de loi pour réformer le statut de l’AFP, en la dotant de capitaux.

2. L’information en temps réel pointée du doigt

Aux Assises du journalisme, l’ambiance était à la dichotomie: d’un côté, le temps réel, les flux d’information sur le Net, les contenus diffusés sur les réseaux sociaux. De l’autre, les contenus de qualité, l’investigation, le temps du recul et de l’analyse. «L’immédiateté numérique nous bouscule tandis que la compression économique nous accule, plaide dans son éditorial Jérôme Bouvier, le président des Assises du journalisme. C’est dans le moment entre l’info reçue et l’info rendue que se joue pourtant l’acte d’informer. Tous ceux qui rêvent de l’abolir, de le réduire à rien, sont les assassins de nos métiers, de nos médias, de l’information de qualité.»

Or, l’expérience sur les sites d’informations montre que si, c’est possible de faire de l’investigation tout en couvrant l’actualité en temps réel.  Le temps de l’immédiateté et celui de l’analyse ne sont pas irréconciliables, ils existent et se complètent déjà. C’est même tout l’enjeu du journalisme numérique. Lequel n’est pas, contrairement à ce qui bruisse ici ou là, qu’un journalisme «assis» ou de desk. Avec la contrainte du temps qui se resserre, les journalistes Web trouvent des façons de travailler inédites, comme décrit dans ce W.I.P. sur la «rédaction secrète du Web français», pour à la fois donner l’information le plus vite possible, par exemple avec un «urgent», et la développer, via des décryptages, des reportages, des enquêtes, pour expliciter l’enjeu de ce qui n’était encore, quelques heures plus tôt, qu’un «urgent» rédigé en quelques lignes.

3. L’éthique de la profession, mise à jour ou pas?

Ménages, propos internes aux rédactions ayant fuité sur les réseaux sociaux, limite à la diffamation, concentration industrielle… tous les sujets évoqués aux Assises du journalisme posent, de près ou de loin, la même question: faut-il redéfinir la charte de déontologie des journalistes? Et faut-il créer un Conseil national de l’Ordre pour les journalistes, comme cela existe pour les médecins et les avocats? Débattue lors de plusieurs conférences, cette interrogation n’a pas trouvé de réponse pour l’instant.

Jusqu’à présent, deux textes sont en vigueur dans la profession. D’une part, la Charte des devoirs professionnels des journalistes français, créée en 1918, et d’autre part, la Déclaration des devoirs et des droits des journalistes, qui date de 1971. Désormais, un code rédigé par Bruno Frappat, chargé d’un groupe de travail sur l’éthique journalistique lors des Etats généraux de la Presse écrite, en 2008, circule… Mais ne fait pas l’unanimité, comme le souligne cet article de Libération, «L’éthique, ça gratte». Et cela risque de continuer à gratter.

AA

(1)  J’intervenais pour ma part à une table ronde sur «faut-il former les journalistes au personal branding?» en compagnie de Vincent Glad, Eric Mettout, Xavier Ternisien, et Marc Mentré, dont l’émission «L’Atelier des médias» s’est fait l’écho.

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