Ces journalistes qui ont travaillé “comme des automates” le 13 novembre 2015

Crédit photo: Eric Antheaume

Où étiez-vous le vendredi 13 novembre 2015? Jamais vous n’oublierez ce que vous faisiez ce soir-là, au moment où les attentats ont frappé Paris. Vous n’oublierez pas non plus comment vous avez appris l’existence des fusillades dans les 10 et 11e arrondissements parisiens, puis l’explosion des bombes au Stade de France. Les journalistes, français, étrangers, sur le pied de grue ce soir-là, n’ont pas oublié non plus.

Sur une idée de Catherine Galloway, qui enseigne à l’Ecole de journalisme de Sciences Po, nous avons posé la question à nos confrères journalistes, français ou étrangers. Ressort de leurs témoignages une extraordinaire mobilisation pour couvrir ces événements tragiques qui n’a laissé personne indemne. Même ceux qui sont habitués à couvrir de terribles actualités. Même un mois après cette tragédie.

Salomé Legrand, reporter à Europe 1

Vendredi 13 novembre, je sortais d’un bar vers Parmentier à 21h30 et je m’apprêtais à rentrer chez moi rue de Marseille, dans le 10e arrondissement de Paris. Et donc à passer par la rue Bichat. Quand j’ai vu passer une puis deux puis quatre ambulances, je les ai suivies.

Je crois que j’ai alors regardé Twitter: j’y ai vu les toutes premières infos sur “une fusillade au Petit Cambodge”. J’ai foncé là-bas en pensant que c’était une fusillade type règlement de comptes. J’ai marché sans réfléchir jusqu’à arriver rue Alibert où je me suis retrouvée les pieds dans le sang sur la terrasse du Carillon. J’ai marché comme une automate jusqu’au Petit Cambodge, sans comprendre ces alertes qui commençaient à tomber dans tous les sens, notamment sur le Stade de France… A ce stade, je n’avais pas vu que Le Carillon était touché aussi.

Là, je me suis arrêtée et j’ai appelé la radio pour leur dire que j’étais là. Ils m’ont prise en direct à l’antenne. J’ai décrit et re-décrit ce que je voyais: des cadavres en train d’être recouverts de draps blancs, des gens qui pleurent, des blessés, des flics hyper tendus qui disent que ce n’est pas terminé et nous plaquent contre les murs, dans les renfoncements de portes…

Au début, personne, ni mes chefs, ni les secours ni les policiers, ne comprenait où on en était, combien il y avait eu de fusillades, où, ce qui était lié… Et moi je suis restée plantée là, au milieu du périmètre de sécurité, à tendre mon iPhone en mode dictaphone aux témoins, aux blessés légers, à tous les gens qui me semblaient suffisamment peu touchés pour me répondre, à essayer de compter les morts. J’étais dans l’encadrement de la porte de l’hôtel du Carillon et j’ai même pas pensé à monter interviewer les gens dans l’hôtel tellement j’étais en état de choc, sans même m’en rendre compte d’ailleurs, mais j’interviewais tous les gens qui en sortaient.

J’y suis restée jusque vers 2 heures du matin, à faire des directs au téléphone et à envoyer les témoignages recueillis à l’iPhone par email, quand la police a compris que je n’étais ni victime ni témoin et qu’ils m’ont sorties du périmètre.

J’ai retrouvé un collègue de RTL, on a fait le tour des points touchés les plus proches, la fontaine au roi, l’un des périmètres autour du Bataclan. On essayait de comprendre, de vérifier qu’il y avait soi-disant un 7e ou 8e lieu de fusillade “boulevard de la République”. Je suis rentrée chez moi vers 4 heures, réveillée à 6 heures pour retourner en direct pour la matinale, relevée par un collègue à 13h30 le samedi…

Crédit photo: Eric Antheaume

Pierre Haski, co-fondateur de Rue89

Vendredi soir, j’ai découvert les attaques par une alerte du Monde sur mon smartphone, en sortant d’une projection au Forum des images, aux Halles à Paris. Très rapidement, tout le monde autour de moi, y compris Dany Cohn-Bendit qui participait à cette ouverture d’un festival de films sur l’état du monde, a découvert consterné et inquiet, les événements qui venaient tout juste d’éclater.

Mais cette alerte du Monde en disait peu, et il n’y avait encore rien sur les sites de médias, en particulier celui du Monde justement. Je suis donc allé sur Twitter, et j’y ai tout de suite pris la mesure de la gravité des événements. Des tweets faisaient déjà état de morts au Bataclan et dans d’autres lieux publics ciblés, et des explosions au Stade de France. Il n’y avait guère de doute que l’on avait affaire à des attentats, et que c’était très grave.

J’ai tout de suite quitté le Forum en me disant qu’il fallait que je rentre chez moi pour mettre en ligne cette information sur Rue89, car, à cette heure-là, nous n’avons pas de permanence. J’ai pris le métro tout en remontant ma timeline sur Twitter. Tout autour de moi les gens regardaient leur smartphone, personne ne parlait, les regards s’étaient déjà assombris.

En sortant au métro Strasbourg Saint Denis pour rentrer chez moi, j’ai appris que le bilan était déjà de 18 morts. Des gens arrivaient en courant de la place de la République, sur le boulevard Saint Martin, en criant “ils tirent”… Certains se sont réfugiés au Théâtre de la Renaissance qui a fermé ses portes. En remontant ma rue, j’ai assisté à une engueulade entre un automobiliste insouciant qui voulait avancer vers République et un passant qui cherchait à l’en dissuader. L’automobiliste renonça en étant confronté à l’alerte d’un smartphone faisant état des 18 morts…

Arrivé chez moi, j’ai mis quelques paragraphes en ligne, suivant à la fois ma timeline Twitter et iTélé sur ma télévision, constatant que Twitter était à la fois plus rapide, plus complet, plus diversifié.

Seul atout de la télé : au bout d’un moment, des directs aux quatre coins de Paris… Puis le contact a été établi avec les membres de notre équipe dispersés dans Paris, à la fois pour savoir si tout le monde était sain et sauf, et pour savoir s’ils avaient des informations, des témoignages de leur côté.

J’ai travaillé ainsi jusqu’à 2 heures du matin environ, une fois l’assaut sur le Bataclan terminé, les interventions présidentielles passées – le direct de l’Elysée puis celle sur place au Bataclan. C’est à ce moment-là que j’ai pris réellement la mesure de la tragédie qui venait de surgir au coeur de Paris, et que j’avais décrite pendant plusieurs heures. Et je n’ai pas pu m’endormir.

Nadia Ragozhina, senior producer à BBC World News

Je travaillais dans la rédaction de la BBC vendredi soir à Londres, quand quelqu’un a dit que Twitter bruissait d’informations sur des fusillades à Paris. Il était 20h40 ici, 21h40 à Paris. Il n’y avait rien encore sur les fils des agences donc immédiatement je me suis ruée sur Twitter pour savoir ce qu’il se passait. J’ai écrit un tweet en français demandant si quelqu’un avait vu quelque chose, et la même chose sur Facebook pour savoir si mes amis, pour lesquels je m’inquiétais, allaient bien.

Depuis que Twitter est devenu populaire, vous devez être sur une information dès qu’elle arrive pour repérer les gens qui savent vraiment ce qu’il se passe et témoignent sans intermédiaire. Après environ 20 minutes, vous avez des retweets de partout et cela devient difficile de trouver les premiers témoins visuels. Ce soir-là, nous étions là à temps.

Un type a répondu à mon tweet en disant qu’il avait entendu des coups de feu provenant selon lui d’une Kalashnikov. Il n’avait rien vu mais il habitait près de là où avait eu lieu l’une des fusillades. Il pouvait entendre les gens crier et les sirènes de la police. J’ai décidé qu’on allait le faire parler en direct. A 21h, nous étions en édition spéciale. J’ai prévenu le producer que, le temps que je téléphone à notre témoin, il demande au présentateur de meubler à l’antenne jusqu’à ce qu’il décroche. Il a parlé 10 bonnes minutes en direct. Il a décrit ce qu’il voyait, a parlé du quartier et a situé l’arrondissement dans Paris. C’est très important pour une chaîne internationale comme la nôtre parce qu’on ne peut pas demander à nos téléspectateurs de connaître la géographie de Paris.

Quelques minutes plus tard, nous avons pu parler à quelqu’un qui était à La Belle Equipe, l’un des bars qui a été attaqué. Quelqu’un dont la voix tremblait mais qui a réussi à décrire la scène vue du bar. Sa femme et lui étaient sains et saufs. A la BBC nous nous assurons toujours, avant de le mettre à l’antenne, que notre témoin est en sécurité et qu’il ne se met pas en danger en nous parlant.

Puis j’ai posté un autre message en ligne. Alors que nous avions de plus en plus d’informations en provenance de Paris, je suis devenue terriblement inquiète de ne pas avoir de nouvelles de mes amis parisiens.

A 21h30, nous étions toujours en édition spéciale. Des images nous provenaient, mais c’était très confus. Parce qu’il faisait nuit, il était impossible de savoir où ces photos avaient été prises, dans quelle rue ou dans quel restaurant. Nous en savions si peu à ce stade qu’il nous fallait être très prudent. Nous devions spécifier si tel élément provenait d’une agence, tel élément provenait d’un témoignage, pour ne surtout pas répandre la peur ni la panique. Il n’a pas évident tout de suite de comprendre combien d’attaques il y avait, et comment elles étaient liées entre elles. Quand nous sommes en breaking news, nous ne pouvons pas confirmer chaque information avec de multiples sources, donc nous devons avancer avec énormément de précautions, en faisant comprendre à notre public que c’est une situation en cours de développement.

Après une heure entière de direct, à 22h, nous avons passé le relais au présentateur suivant qui a continué l’édition spéciale. Et mon collègue présentateur et moi avons alors découvert des messages sur nos écrans nous demandant si vous vouliez aller à Paris couvrir les événements dès la première heure le lendemain. Nous avons tout de suite dit oui.

Lui a commencé à prendre des billets de train, mais moi j’avais encore 2 heures de boulot devant moi avant de finir mon service. Nous en savions beaucoup plus sur les attaques à ce stade : c’était bien des attaques terroristes. En vrai, j’étais terrifiée. J’ai essayé de rester professionnelle et de ne pas montrer à quel point j’étais affectée par tout cela, mais c’était extrêmement difficile. Ce qu’il s’est passé au Bataclan, au moment de la prise d’otages, était le comble de l’horreur pour moi qui imaginais tous ces gens pris au piège à l’intérieur. Quand je suis rentrée chez moi, j’ai essayé de rassembler mes pensées, de réfléchir à ce dont j’aurais besoin pour le lendemain à Paris, et j’ai encore regardé Twitter et la télévision pendant une heure. J’ai pleuré en me couchant, ce vendredi soir-là. Plein de gens croient que les journalistes sont blindés, pour ne pas dire cyniques. Mais plus on grandit, plus on s’adoucit, du moins dans mon cas. Quand vous savez ce que c’est que de perdre quelqu’un qu’on aime, vous pouvez imaginer la peine que les proches des victimes vont endurer.

Le premier train du samedi matin était presque vide, à part quelques journalistes. Dès notre arrivée, nous nous sommes précipités au Bataclan pour rejoindre nos confrères journalistes. Notre travail est de fournir des directs pour deux de nos chaînes, BBC World News et BBC News.

Au début, nous étions deux équipes de la BBC à couvrir les événements. Ce sont nos collègues qui ont commencé les directs avec un camion régie devant le Bataclan, pendant que le présentateur et moi sommes allés vers les autres lieux des attentats. En arrivant vers La Bonne Bière, nous avons fait des directs par telephone. Nous avons essayé de faire des duplex par Skype mais la qualité de l’image était insuffisante donc nous avons abandonné cette option.

Avec toutes les images disponibles, la production à Londres pouvait illustrer nos prises d’antenne sans que l’on nous voit tout le temps. D’habitude, nous évitons de faire cela par téléphone mais là, nous étions les premiers de la BBC à être sur place. Les rues étaient complètement vides, si ce n’est la présence des journalistes.

En me retrouvant dans ce quartier que je connaissais dans d’autres circonstances, je me suis vraiment identifiée aux victimes. Je me suis dit que j’aurais pu être l’une d’entre eux. Cela m’a donné encore plus envie de raconter ce qu’ils traversaient.

Crédit photo: Eric Antheaume

Elodie Drouard, iconographe à France TV Info

Vendredi 13 novembre, je n’étais pas à Paris mais à Gif sur Yvette et j’ai débuté la soirée en jouant à “Fallout 4”, un jeu vidéo d’action qui se passe dans un univers post-apocalyptique. C’est ma copine qui était à mes côtés qui m’a informée après avoir reçu un premier push – Le Parisien je crois – qui mentionnait une fusillade à Paris. J’ai rigolé en disant “encore un règlement de compte, je te parie que c’est dans le 14e ou le 19e” et j’ai continué à jouer. Et quelques minutes plus tard, elle m’annonce une explosion au Stade de France et me dit, “non c’est dans le 11e la fusillade, on parle du restaurant Le Petit Cambodge”.

Là, évidemment, j’ai tout arrêté – parce que ça semblait fou et improbable, et aussi sûrement parce que c’est un restaurant où l’on va souvent -, mis mon jeu sur pause, basculé sur BFMTV et Twitter. On est restées scotchées comme ça jusqu’à 3 heures du matin. Dans les premiers temps, j’étais énervée de ne pas être sur place. J’avais envie d’aller voir, de me rendre compte et puis, petit à petit, j’ai réalisé que j’étais sûrement beaucoup mieux là où j’étais. La rédaction de France TV Info s’est organisée très rapidement et j’ai proposé mon aide dès le lendemain mais on m’a dit que c’était bon. Je ne suis rentrée sur Paris que dimanche soir mais avec beaucoup d’appréhension.

Le lendemain j’ai commencé à travailler sur un diaporama des images les plus fortes du week-end car certaines images me hantaient et j’avais envie de les compiler, pour figer à jamais ces images que chacun d’entre nous avait en tête.

Alain Genestar, directeur de Polka Magazine 

Je rentrais chez moi et ai reçu une alerte vers 9h45 je crois. Ensuite, j’ai zappé entre iTélé et BFM jusqu’à 3 heures du matin. Deux journalistes étaient encore à Polka, situé non loin du Bataclan, ils sont restés bloqués une partie de la nuit.

Nous étions en contact avec eux, avec Dimitri Beck, le rédacteur en chef, et avec toute l’équipe. Nous avons commencé à parler de ce que l’on ferait sur le site : faire parler des photographes sur la difficulté, même pour un reporter de guerre, de “photographier la guerre à domicile”. Et nous avons décidé de faire une série sur le le sujet.

Le lendemain, le samedi, Paris Photo à annoncé la fermeture du Grand Palais. Avec ma fille Adelie de Ipanema, directrice de la Galerie Polka, et Dimitri Beck, on s’est donné RV à Polka pour décider sur place si on ouvrait ou non la Galerie. La décision rapide et unanime a été  de ne pas ouvrir par solidarité avec les victimes et leur famille.

Markus Karlsson, présentateur de France 24

J’étais dans la rédaction quand une journaliste du desk arabophone a appelé pour prévenir qu’il y avait une fusillade dans un restaurant où elle était, La Belle Equipe, dans le 11e arrondissement de Paris. Elle a dit qu’il y avait des morts et du sang partout. L’une de mes collègues a hurlé dans la salle de rédaction pour que tout le monde soit au courant. Après les attentats de janvier, nous avons tous pensé à une attaque terroriste. Mais nous avons été prudents et avons mis un bandeau “breaking news : shooting in the 11th arrondissement of Paris, casualties reported”. En d’autres termes, nous avons fait du factuel, en nous tenant à ce dont nous étions sûrs.

Dans les minutes qui ont suivi, c’est devenu très confus. Nous avons appris qu’il y avait une fusillade rue Bichat, puis rue de Charonne, puis boulevard Voltaire. Nous n’avons pas compris à ce stade qu’il y avait plusieurs attaques en même temps. Ensuite nous avons su qu’il y avait eu des explosions au Stade de France et ce n’est qu’à partir de ce moment là que nous avons fait le lien entre tous ces événements.

A 22h15 j’ai présenté le bulletin d’informations économiques, comme je le fais toujours, et pendant ces cinq minutes, il est devenu évident que quelque chose d’énorme était en train d’arriver.

Avec deux collègues, nous avons alors passé les 2-3 heures suivantes dans le studio, en direct, à essayer collecter des informations en utilisant les agences de presse, Twitter, et des témoins visuels sur place. Beaucoup de nos collègues de France 24 étaient dans le quartier de République, en train de profiter de la soirée, et ils nous ont appelé pour rapporter ce qu’ils voyaient et entendaient. Nous avons aussi obtenu une séquence filmée boulevard Voltaire, montrant la mobilisation massive des forces de l’ordre, avec des policiers cachés derrière des véhicules, hors de portée des balles.

Personnellement, j’ai eu du mal à comprendre la situation. J’ai eu du mal à réaliser ce qui se passait sous mes yeux. Après l’attentat de Charlie Hebdo, en janvier, je me suis peut-être laissé berner par une fausse impression de sécurité, renforcée par les mesures mises en place. J’étais convaincu que la foudre ne s’abattrait pas deux fois au même endroit et certainement pas de façon si rapprochée.

Quand j’étais en direct à l’antenne, j’ai contacté ma femme et mes proches via Facebook Messenger pour leur demander s’ils étaient en sécurité et pour les rassurer en ce qui me concernait.

Tous les journalistes à France 24 ont ressenti l’impérieuse nécessité de raconter les faits de façon juste, ce qui est probablement lié à la proximité que nous avons avec cette histoire. Dans ma rédaction, nous sommes tous sortis, un jour ou l’autre, dans le 10e et le 11e arrondissements de Paris, où nous sommes tous allés voir un match de foot au Stade de France.

Les événements nous ont frappés encore plus durement lorsque nous avons appris que l’un de nos caméramen, Mathieu Hoche, a été tué au Bataclan. Nous l’avons appris le samedi après-midi, comme un coup de poignard dans le ventre. Notre équipe technique connaît mieux Mathieu que moi, et pour eux, cela a du être extrêmement difficile. Ils ont pourtant continué à travailler, tout le monde a continué à travailler, de façon admirable.

La difficulté de produire de la télévision en direct, en cas de breaking news, est aussi liée à la logistique. Nous devons décider de quelles ressources déployer, où, et pour combien de temps. Quand vous avez des ressources limitées, une situation qui évolue de minute en minute, une rédaction très fatiguée et parfois des problèmes techniques, élaborer le planning est très très complexe.

Emma Defaud, rédactrice en chef à lexpress.fr

A 21h45, je reçois un coup de fil d’Alexandre Sulzer, l’une de nos journalistes, de permanence à la rédaction. Il m’annonce des coups de feu au Petit Cambodge, avec des sources récoltées sur Twitter. Il a préparé un papier après avoir eu la confirmation de la mairie de Paris. Il est censé finir à 22h, il me propose de rester un peu. Je suis fatiguée par ma semaine. Je veux croire au fait divers. Mais très vite, un chef des infos qui se trouve au Stade de France nous alerte sur les explosions.

A 21h55 on publie “Fusillade dans le 10e arrondissement” puis on envoie un push “explosion au Stade de France, Hollande exfiltré”. Je suis désormais devant mon ordi en train de préparer le live pendant qu’Alexandre nourrit l’article. Mon mec me dit de me calmer car il trouve que je suis désagréable au téléphone avec mes collègues. J’essaie d’être plus zen avec mes interlocuteurs, mais intérieurement, je suis survoltée. Trop de choses à faire vite et bien.

J’ai envoyé dans la foulée un mail à l’équipe puis au print pour prévenir de notre mobilisation.

Propos recueillis par Alice Antheaume et Catherine Galloway 

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Cachez ces images que l’on ne saurait voir

Crédit: Flickr/CC/leo-gruebler

Crédit: Flickr/CC/leo-gruebler

La décapitation du journaliste américain James Foley filmée dans une vidéo diffusée sur YouTube – elle a, depuis, été retirée de la plate-forme -, un corps arrimé à son siège tombé du vol MH17 de la Malaysia Airlines en Ukraine publié dans Paris Match…. Ces images de l’actualité, effroyables, témoignent de la la violence innommable des événements. Faut-il pour autant les diffuser dans les médias? Comment les journalistes qui les voient pour la première fois réagissent-ils? Parviennent-ils vraiment à “se blinder”? Quelle est leur méthode pour ce faire – si méthode il y a?

Le contexte dans lequel on voit ces images est primordial, estime Alfred de Montesquiou, reporter pour Paris Match, lauréat d’un prix Albert Londres. Quand il a sa casquette de journaliste, il se dit “armé psychologiquement”. Mais dans le costume de monsieur Tout-Le-Monde, c’est une autre histoire. “J’étais en vacances sur la plage lorsque je suis tombé par hasard sur la vidéo de James Foley, avec qui j’avais d’ailleurs passé du temps à Alep en Syrie. Cela m’a bouleversé”, me confie-t-il.

L’émotion est aussi tangible pour Jon Lee Anderson, grand reporter au New Yorker ayant couvert de nombreux conflits sur la scène internationale, en Syrie, Libye, Afghanistan, Liban, Somalie, Soudan, Angola, Mali, Liberia, Centrafrique… Invité à donner la leçon inaugurale de rentrée à l’Ecole de journalisme de Sciences Po, il dit n’avoir pas regardé ces images, “d’abord pour des raisons personnelles, car je veux me souvenir de James Foley vivant et non mort, et aussi pour des raisons politiques, car cliquer sur cette vidéo chorégraphiée et présentée comme un message à l’Amérique, c’est ce que souhaitent ses bourreaux. Or je ne vais certainement pas leur donner ce plaisir”.

Loin du boulot, loin des yeux

Julien Pain, de France 24, a pris soin, parce qu’il était en congés, loin du bureau, de ne pas regarder la vidéo de cette décapitation. “J’en ai vu des dizaines de la sorte, mais si je le faisais en dehors de mon boulot, je suis sûr que cela m’impacterait. Je m’interroge d’ailleurs sur l’effet qu’elles peuvent produire sur les gens qui la regardent sur Twitter, hors de toute nécessité professionnelle.” Sur les réseaux sociaux, il y a d’ailleurs eu une levée de boucliers pour protester contre la diffusion de la vidéo montrant le journaliste américain via le hashtag #ISISMediaBlackout.

“Tuer des journalistes est devenu un sport”, reprend Jon Lee Anderson. Quand c’est arrivé en 2002 à Daniel Pearl, journaliste du Wall Street Journal, personne n’en a vu la trace en ligne car il n’existait pas encore de plates-formes de vidéo. Désormais, continue Jon Lee Anderson, il y a même des sites communautaires qui agrègent des vidéos de décapitation. “Je me suis forcé une fois à en regarder une. C’était abominable de voir quelqu’un en train de mourir me regarder en face. Cela reste pour toujours dans la mémoire”.

Examiner la vidéo pour savoir ce qu’elle contient

Mais avant de décider de diffuser ou non une image dans un média, il faut bien l’examiner. Pour tenir, au quotidien, les journalistes se raccrochent à des détails. Lorsqu’ils vérifient l’authenticité d’une vidéo, ils focalisent leur attention sur des éléments du tout, sur l’accent de la personne qui parle, sur les vêtements qu’il porte, sur le temps qu’il fait, sur la couloir du trottoir, bref sur tout ce qui peut aider à décrypter l’image. “L’acte de visionner ces images a un objectif précis et professionnel”, rassure Julien Pain.

Des photos et/ou des vidéos de pendaisons, immolations, corps décharnés, décomposés, des clichés post-attentats… Elodie Drouard, éditrice photo à France TV Info et photographe, a vu, depuis dix ans qu’elle exerce ce métier, “tout ce qui est possible en termes de barbaries”. “Les images de cadavres cireux d’enfants morts en Palestine sont devenus mon quotidien. Cela les rend presque irréels”, explique-t-elle. “Je regarde désormais ces images sans véritable émotion. Je suis consciente de la violence qu’elles dégagent mais elles ne m’affectent plus.”

Blindés

A force de travailler, les journalistes s’endurcissent, leurs yeux se cuirassent. Comment se fait ce cheminement? Eux-mêmes ne le savent pas très bien. “Je ne pense pas que l’on puisse apprendre à se blinder”, reprend Elodie Drouard. ”C’est le temps qui fait les choses. Je ne suis pas devenue insensible, bien au contraire, mais on ne peut pas faire ce métier si l’on s’évanouit devant une photo de cadavre. De même qu’un médecin ne peut s’effondrer en larmes à chaque fois qu’il doit annoncer à ses patients qu’ils ont un cancer. Cela ne le rend pas inhumain pour autant. Je pense que l’empathie s’exprime juste autrement.”

Même impression pour Alfred de Montesquiou qui pense, “sans vouloir jouer au gros dur”, que, “sur le terrain, l’information prime sur toute forme de sentiment” et que “c’est presque impossible” qu’il soit affecté par ce qu’il voit. Il peut même lui arriver de sourire aux blagues à base de “steak tartare” lancées par ses collègues pour dédramatiser après une journée passée à enjamber des morceaux de corps.

Le choc initiatique

Les journalistes interrogés pour ce WIP ne sont pas pour autant des durs à cuire. Il y a presque toujours, chez eux, une blessure initiatique. Un choc visuel qui a marqué leur rétine au fer rouge. Pour Alfred de Montesquiou, c’est la première personne qu’il a vue mourir, en reportage en Haïti, en 2005, “un petit garçon saigné à blanc” dont l’image ne l’a pas quitté depuis. Pour Elodie Drouard, ce baptême du feu concerne la guerre au Rwanda. En faisant des recherches sur des photos d’archives, elle est alors tombée sur une tête en décomposition rongée par les vers qui l’a “particulièrement choquée”. Et, dans son vocabulaire, cette locution est un euphémisme.

Où placer le curseur entre droit à l’information et respect des victimes? Comment les journalistes peuvent-ils apprécier si une photo risque de choquer le public ou non? C’est d’autant plus difficile de répondre à ces questions que “le public” est une idée très abstraite, composée d’une multitude de lecteurs qui ne sont pas blindés et qui, en outre, ont différents niveaux de sensibilités.

La difficile appréciation de la sensibilité des lecteurs

“Nous ne pouvons pas imposer aux gens de voir des photos trash, même si ces photos font partie de l’actualité”, estime Alfred de Montesquiou. Il s’est en rendu compte lorsqu’un jour, de retour de reportage en Syrie, il écrivait son article dans le salon de son domicile avec toutes les photos laissées en évidence, des photos prises dans un hôpital de campagne près de Homs montrant des enfants blessés par des bombes. “Quand ma femme est rentrée, et qu’elle a vu les clichés, elle a manqué de s’évanouir. Depuis, je range”.

Sur le terrain… Et en ligne…

Mais il lui arrive encore de faire des erreurs. Notamment lorsqu’il était en reportage en Ukraine cet été, pour enquêter sur le crash du vol MH17. Il a alors posté sur son compte Instagram le plan, dans l’herbe, (attention, le lien suivant renvoie vers la photo) d’un pied de femme aux ongles vernis, en l’accompagnant de la légende “nightmare” (cauchemar en VF). “Honnêtement, c’est le cliché le plus anodin que j’avais pris, après une journée au milieu des cadavres. Or une pluie de réactions outrées s’est abattue en ligne, c’est dire si je n’ai pas su apprécier à quel point ce qui était soft pour moi pouvait être brutal pour d’autres”.

Il y a des photos qui n’ont rien de gore et choquent néanmoins, des photos qui peuvent faire changer le cours d’une guerre, des photos de victimes en souffrance qui provoquent un afflux d’aide internationale, comme cela a été le cas lors du tremblement de terre en Haïti. Au milieu de tout cela, une grille de questions aide à déterminer s’il faut ou non tel diffuser une image.

1. Quelle est la valeur informative de cette image?

2. Est-ce que la diffuser est une décision prise indépendamment de toute pression?

3. La photo peut-elle choquer?

4. Le cadrage respecte-t-il la dignité des victimes?

Sur France TV Info, a été mis en place un système de “disclaimer” qui affiche à la place de la photo un écran noir avec un message prévenant l’internaute de la violence ou du caractère choquant de ce qu’il s’apprête à voir. “Ainsi, chacun est libre (ou pas) de cliquer”, reprend Elodie Drouard. “Je pense que c’est une bonne formule.”

Voilà de quoi protéger les lecteurs. Pour les reporters, il y a malheureusement pire que le choc des images, il y a l’angoisse créée par les sons. “On s’habitue à tout”, a écrit Alfred de Montesquiou dans son livre, “Ouma”, rédigé en 2013. “Sauf aux bombardements. Les bombardements sont inhumains. C’est la chose la plus effrayante qu’on puisse rencontrer. […] Tous mes amis journalistes tués au combat l’ont été par des bombes et non par des balles. […] On se sent comme un chiot sous un canapé, à attendre que l’orage s’en aille. […] Se battre contre l’aviation, l’artillerie, les drones et les blindés d’une armée moderne dépasse presque l’entendement.”

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Alice Antheaume

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Vous savez que vous êtes journaliste quand…

Crédit: Flickr/CC/Lisa Padilla

Crédit: Flickr/CC/Lisa Padilla

Fin d’année scolaire oblige, une nouvelle salve d’étudiants sortent diplômés de l’Ecole de journalisme de Sciences Po et commencent leur vie professionnelle en tant que journalistes. Après deux ans de travail intense, de veille acharnée à la recherche d’informations inédites, de revues de presse, d’enregistrements de flashs, d’écriture de reportages, d’enquêtes, d’animation de “lives”, de travail d’équipe, et d’interactions avec l’audience, une foule de petits détails trahissent maintenant leur profession.

Une fois n’est pas coutume sur ce blog, voici une note humoristique pour leur faire un clin d’oeil de fin d’année.

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Alice Antheaume

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Pourquoi tant de haine?

Crédit: Flickr/CC/Sapphireblue

Derrière des messages d’insultes qui pullulent en ligne, il y a souvent une initiative journalistique. Une couverture d’hebdomadaire, une nouvelle émission de télévision, un  titre d’article, un sujet d’actualité, un journaliste en particulier ou les médias en général… A peu près tout peut déclencher une poussée de réactions ulcérées sur le réseau. Il y a souvent de quoi, c’est vrai. Mais, parfois, la teneur de ces messages ne fait plus la différence entre ce que l’on pourrait se dire intérieurement et ce que l’on formule au vu et au su de tous. Pourquoi? Est-ce là le signe d’un climat de défiance généralisée? La preuve que prolifèrent les “haters“, ces gens qui ne “peuvent pas se réjouir du succès des autres” et préfèrent épingler leurs travers? Sont-ils les nouveaux chiens de garde des journalistes? Explications avec Vincent Glad, journaliste indépendant, contributeur de Slate.fr, ancien chroniqueur pour Le Grand Journal de Canal +, Antonio Grigolini, responsable de la Social TV à France Télévisions, et Michaël Szadkowski, journaliste et social media editor pour lemonde.fr.

Y a-t-il vraiment une escalade d’insultes en ligne contre les médias?

Oui, répond Michaël Szadkowski, du Monde.fr, pour qui “on assiste à une radicalisation des commentaires liés au Monde.fr, directement sur le site, ou dans nos discussions avec nos lecteurs sur les réseaux sociaux”. Non, pour Vincent Glad et Antonio Grigolini, qui estiment que les “haters” sont vieux comme le Web – en témoigne ce mème “hater gonna hate”.

“Ce qu’on appelle aujourd’hui le hater, c’est simplement le râleur d’avant”, continue Vincent Glad. Il y a le blasé, le compulsif, le justicier, celui qui se croit drôle, mais “le hater, c’est aussi celui qui regarde sa télévision, trouve que l’animateur ou l’animatrice est nulle, le dirait simplement à sa femme sur le canapé, et, en son absence, il le tweete”, détaille Vincent Glad. Même si le tweet est emporté, voire brutal, l’intention de nuire n’est pas toujours manifeste. Pourtant, il va provoquer, effet boule de neige oblige, une cascade de réactions courroucées. Et pour cause, la colère se propagerait plus vite et plus largement en ligne que la joie, selon cette étude réalisée sur le réseau social Weibo, qui ressemble à Twittter en version chinoise.

Pourquoi ces messages ont-ils autant de portée aujourd’hui?

Parce que ces messages sont plus visibles qu’autrefois. Aujourd’hui, la “sphère publique a englobé les réseaux (ou s’est étendue aux réseaux), donc cela se voit et s’entend davantage”, m’explique Antonio Grigolini, de France Télévisions. “Quand le Figaro décide de publier une revue de tweets pour le lancement de l’émission Alcaline, sur France 2, on comprend que les réactions dans les réseaux sont scrutées et analysées comme jamais”. Les messages postés en ligne sont devenus un baromètre, ils donnent à voir – en partie et en instantané – la réception qu’ont les utilisateurs de nouvelles émissions et des nouvelles formules des sites d’informations et journaux. Il y a donc un effet loupe, parfois “grotesque”, reprend Antonio Grigolini. Surtout quand, à bien compter, le nombre de tweets sur l’émission est assez réduit.

Pour Vincent Glad, des sites comme le Huffington Post ou Melty jouent un rôle clé dans la “médiatisation de cette colère”. Ils considèrent Twitter comme un “laboratoire des réactions des gens face à une émission, un nouveau clip, une petite phrase et rédigent souvent des articles titrés “Twitter dénonce…” ou “Twitter s’enflamme contre…”, agrégeant ainsi des discussions de canapé pour en faire un mouvement d’opinion. La vraie montée en puissance des haters, elle est là. Dans leur mise en lumière médiatique.”

Les journalistes sont-ils les nouveaux souffre-douleur?

Et si les sermons adressés aux journalistes feraient partie d’une riposte plus globale visant le pouvoir exécutif? L’hypothèse n’est pas aussi tordue qu’elle en a l’air. “L’arrivée de la gauche au pouvoir en 2012 a amplifié les critiques en ligne contre les médias”, estime Michaël Szadkowski, du Monde.fr. “Les commentateurs de droite et d’extrême-droite sont particulièrement virulents, et mettent dans le même panier “médias” et “gouvernement”. Ils critiquent soit l’un, soit l’autre, soit les deux, dès qu’ils en ont l’occasion, dans chaque espace où ils auront une visibilité”, observe-t-il. C’est, en effet, le résultat des consignes données par différents partis, l’UMP, le FN, et aussi le Front de Gauche, à leurs sympathisants: il s’agit d’investir le Web pour répandre idées et messages dans toutes les interstices.

Et ils tapent fort pour se faire entendre, sachant que la blogosphère politique française se compose à 14% de partisans de l’extrême droite, à 18% de sympathisants de la droite républicaine, face à une gauche majoritaire à 46,8% selon une cartographie réalisée par l’agence Linkfluence. Ces commentaires sont “souvent extrêmement violents” contre le pouvoir en place, analyse Michaël Szadkowski, qui en a retranscrit la tonalité dans cet article. “Cela n’encourage pas les autres commentateurs moins engagés à rentrer dans la discussion et à calmer le jeu. Il n’y a souvent personne pour les contredire vraiment. D’où l’impression d’une radicalisation des haters qui ont systématisé leurs attaques. Ils ne sont peut-être pas beaucoup plus nombreux qu’avant (il est impossible d’avoir des chiffres), mais ceux qui sont là sont très actifs.”

Pour Antonio Grigolini, en plus des ressorts classiques de la haine (racisme, démagogie…), “il y a clairement un sentiment anti-élite” qui émane des commentaires les plus violents. “Il suffit de songer à la “dieudonnisation des esprits“, ou encore à l’explosion de Beppe Grillo en Italie. Tout le discours de Beppe Grillo et de ses supporters sur les réseaux est un énorme hymne à la haine contre les élites et les castes, à base d’insultes et de virulence verbale.”

Comment répondre aux critiques quand on est journaliste?

La règle d’or, c’est de rester calme. Même si l’attaque fait mal. Pour digérer les attaques, tous les stratagèmes sont bons: aller faire un tour, respirer un grand coup, en parler à ses collègues – y compris ceux qui ne sont pas toujours d’un grand soutien, ils seront peut-être plus justes – pour dédramatiser…

Deuxième principe, accepter que le “traitement” prenne du temps. Il faut d’abord se demander si la critique émise nécessite une réponse ou non. Si celle-ci est légitime, porte sur le contenu de l’article, et non sur son auteur, alors oui, il vaut mieux répondre et préciser ce qui doit l’être. Si, en revanche, la critique concerne les médias en général, du genre “tous pourris”, “tous gauchos”, “tous fascistes”, elle est “manifestement guidée par des idéaux politiques et est évidemment plus compliquée à prendre en compte”, estime Vincent Glad, qui prône alors de ne pas se jeter dans l’arène.

De même, Michaël Szadkowski s’en tient, lorsqu’il répond au nom du Monde.fr sur Twitter, Facebook ou Google+, “à la règle 14 des Internets qui stipule de ne pas argumenter avec les trolls si leurs critiques ne sont pas constructives et ne sont pas en lien spécifique avec des éléments précis d’un article”. Et de citer son collègue Samuel Laurent, journaliste du Monde.fr qui se qualifie sur Twitter d'”appeau à trolls”, lequel “s’emploie à répondre fermement à toutes les personnes qui l’attaquent – il leur explique par A+B qu’elles ont tort, ou les tourne en ridicule pour prouver l’ineptie de leurs critiques”.

Autres conseils utiles: pour répondre à un détracteur, “demandez lui plus d’informations”, recommande Deanna Zandt, sur le site de Forbes. “Ecrivez-lui par exemple en réponse “d’où vous vient cet avis?”, c’est une question sûre, elle n’offre pas de jugement de valeur sur l’opinion de la personne en question, et elle créé l’espace pour qu’une conversation puisse avoir lieu.”

Il ne faut pas hésiter non plus à bloquer les utilisateurs qui sont trop acharnés et excessifs. “Les réseaux sociaux n’ont pas à être des démocraties où chaque message serait valorisé, quel qu’en soit le prix le payer. Sentez-vous libre d’être le dictateur de votre domaine de conversation”, sourit Deanne Zandt. Inutile, donc, de s’emporter. Mieux vaut marquer le pas et ne surtout pas être dans la même tonalité. Ou, mieux, regarder ces célébrités qui lisent, face caméra, les plus méchants tweets qu’elles aient reçu, face caméra. Salutaire.

Et vous, comment faites-vous pour répondre aux critiques?

Alice Antheaume

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Les questions que se posent les jeunes journalistes

Crédit: Flickr/CC/Pedroreyna

Faut-il que je me spécialise sur un seul support? Dois-je savoir coder? Quel salaire puis-je espérer pour mon premier poste de journaliste? Voici quelques unes des questions que les étudiants en journalisme et les jeunes diplômés se posent le plus souvent. Tentatives de réponses avec l’aide de leurs futurs employeurs.

#compétences


Quelles compétences les employeurs recherchent-ils chez un jeune journaliste?

La liste est longue. Il y a d’abord un socle de compétences incontournables: avoir de la culture générale, connaître sur le bout des doigts l’actualité, être rigoureux, et bien sûr fiable sur les informations que l’on donne. Mais cela va au-delà de la capacité à passer des coups de fils pour vérifier des infos. Les rédactions espèrent des vrais passionnés. ”Les journalistes qui sont vraiment au taquet sur l’actu sont trop rares! Un journaliste qui débarque chez nous en stage et sait rebondir sur l’actu en proposant des angles malins a tout gagné”, s’exclame Thibaud Vuitton, rédacteur en chef adjoint de France TV Info. A Rue89 aussi, on privilégie ceux qui ont “le sens de l’angle”.

Quant à la maîtrise de l’anglais, ce n’est plus une option. A l’AFP, non seulement l’anglais est obligatoire mais une autre langue “opérationnelle” est requise. Sont donc très appréciés les candidats qui, en plus, parlent une langue rare (chinois, arabe et russe) et bénéficient d’une expérience de terrain, notamment à l’étranger.

S’ajoute à cela une couche d’agilité sur les outils numériques, presque considérée comme faisant partie des fondamentaux journalistiques. Ils doivent “maîtriser les usages et codes du Web”, reprend Thibaud Vuitton, “connaître le Web et ses outils, savoir utiliser Twitter, savoir embedder une vidéo et une Google Map” sur une page Web, voire organiser un live, ajoute Clémence Lemaistre. Autre compétence indispensable: savoir animer une conversation sur les réseaux sociaux et interagir avec une communauté en ligne, y compris lorsque l’on veut travailler à la télévision et la radio. “Oui, un reporter a besoin de répondre aux commentaires. Il doit aussi savoir qui le lit et pourquoi”, écrit le journaliste Lewis Dvorkin, sur le site de Forbes.

Le candidat idéal doit donc avoir plus d’une corde à son arc. Les rédacteurs en chef veulent des profils réactifs et débrouillards, bref, opérationnels. Pour Fabrice Pierrot, rédacteur en chef de C à vous, sur France 5, il leur faut “montrer, via leur formation, qu’ils sont capables de maîtriser les premières tâches qui vont leur être demandées: écritures de la biographie d’un invité, éditing d’une émission, réalisation d’interviews”. En outre, Paul Ackermann, rédacteur en chef du Huffington Post, attend d’eux “autonomie et d’esprit d’initiative”, car, dans les rédactions, le temps de la formation est terminé, il faut apprendre à faire les choses par soi-même.

Au rayon humain, cela va sans dire, enthousiasme bienvenu. Et pas d’allergie aux changements. “L’état esprit du candidat est très important”, pense Alexis Delcambre, rédacteur en chef du Monde.fr. “Notre environnement se trouve dans un mouvement permanent. Pour s’y sentir à l’aise, il ne faut pas avoir de réticence et être ouvert aux nouvelles formes de narration journalistique”. Enfin, “s’il a un petit plus, une passion qui peut servir au bureau, c’est encore mieux”, complète Clémence Lemaistre, rédactrice en chef du site de BFM TV. Celle-ci vient d’embaucher une journaliste qui publie sur son blog, à ses heures perdues, des dessins d’actualité, notamment des dessins de procès judiciaires.

Ne pas savoir faire ou utiliser des images, est-ce encore possible en 2013?

Non. Même à l’AFP, où la culture de l’écrit est fondamentale, les profils les plus recherchés sont ceux qui justifient d’une double compétence, par exemple quelqu’un qui a “un vrai profil bimédia texte/TV” et sait donc produire des articles écrits comme des vidéos, confie Patrice Collen, qui travaille au recrutement des journalistes pour l’agence. Idem au Monde.fr. “Nous avons beaucoup de compétences en interne sur l’écrit, donc nous cherchons plutôt en externe des profils compétents en image, fixe ou animée. Tout ce qui peut nous enrichir en nouvelles formes d’expression est le bienvenu”. Une tendance que l’on retrouve aussi dans la “paroisse” numérique de Lagardère (Le Lab, Parismatch.fr, Europe1.fr, etc.) où l’“appétit pour le traitement de l’image (fixe et animée)” est apprécié.

Dois-je savoir coder pour devenir journaliste?

Non. C’est vrai qu’un journaliste sachant coder a toutes les chances d’être embauché sur un site Web d’informations avant même d’être diplômé, car cette double compétence est très rare. Pour la majorité des jeunes journalistes se destinant à des supports numériques, il ne s’agit pas d’apprendre à taper des lignes de code comme le ferait un ingénieur informatique. Mais comprendre les grands principes du code et savoir parler aux développeurs dans une rédaction peut faire la différence – et c’est pile l’objectif du nouveau cours sur les langages et développement numériques de l’Ecole de journalisme de Sciences Po. Une fois que le candidat a convaincu qu’il avait des fondamentaux journalistiques solides, “ensuite, on peut tout imaginer en termes de compétences techniques et mêmes des candidatures aux confins du journalisme et du développement, pour réaliser des contenus aux interfaces complexes”, lance Alexis Delcambre, du Monde.fr.

#insertionprofessionnelle


Comment faire pour que ma candidature spontanée soit repérée dans la messagerie des rédacteurs en chef surbookés?

1. Ne pas envoyer sa candidature pendant les vacances, ni pendant les week-end, ni à minuit en semaine. Pour Clémence Lemaistre, “le mieux est de l’envoyer en journée, avec en objet quelque chose de simple comme «candidature spontanée pour le site bfmtv.com»”.

2. Mettre en pièce jointe le CV, simple et concis. Pas de photo sur le CV sauf si vous postulez pour un poste de présentateur à la télévision.

3. Ne pas attacher de lettre de motivation en pièce jointe mais écrire un mot court directement dans le corps du mail. “On lit davantage des introductions bien tournée, qui nous accrochent sans être nunuche que des lettres de motivation généralement convenues”, dit Pascal Riché, rédacteur en chef de Rue89. “Faites plus court que le court”, conseille Joël Ronez, directeur des nouveaux médias à Radio France, et “résumer dès la première phrase les aspects saillants de la candidature, et surtout les intentions, centres d’intérêts et points forts («je souhaite trouver un (stage/emploi) de (durée) à partir de (date) au sein d’une rédaction (choisir laquelle) et avec la spécialité (choisir laquelle) pour faire (choisir les bonnes mentions) du reportage, de la photo, des interviews, etc.»”.

4. Parler de la spécificité du média pour lequel on postule. “Deux ou trois phrases dans le corps du mail prouvant que le ou la candidate s’est donné la peine d’aller au moins une fois sur mes sites!”, résume Laurent Guimier, directeur de l’information numérique chez Lagardère. Même chose pour Fabrice Pierrot: le candidat doit “connaître l’émission de télé à laquelle il postule” et pouvoir “en faire une description critique” sans recopier ce qu’il y a écrit dans la page “à propos” du média concerné.

5. Montrer sa motivation pour le média pour lequel on postule, en invoquant une raison autre que “je dois manger” ou “vous embauchez”. Bref, dire “qui je suis / d’où je viens / ce que j’ai envie de faire, avec un CV en PJ et une proposition de se rencontrer pour en discuter. Pas la peine de cirer les pompes sur la qualité du site ou autres. Plus c’est court/efficace mieux ca marche”, reprend Thibaud Vuitton, de France TV Info. Selon Fabrice Pierrot, de C à vous, l’idéal est de proposer des idées dans le cadre de l’existant. “Le meilleur recrutement que j’ai fait ne s’est pas réalisé via un CV. C’est un étudiant dégourdi qui avait monté un petit sujet en vidéo avec ses propres moyens, en reprenant les codes graphiques de l’émission, en ayant choisi un angle compatible avec notre ligne éditoriale. Il me l’a envoyé en me disant je sais que vous recevez untel, si vous m’aviez confié le sujet, j’aurais sans doute fait ça. C’était perfectible mais très pertinent, je l’ai embauché dans le mois qui a suivi.”

6. Insérer les coordonnées téléphoniques dans le corps du mail – pas que dans le CV en pièce jointe donc – pour que le rédacteur en chef puisse appeler le candidat rapidement.

7. Eviter les poncifs et les fautes d’orthographe. “L’orthographe doit être impeccable”, vraiment, insiste Laurent Guimier. Humilité appréciée, nul besoin de faire la leçon à l’interlocuteur sur des couacs passés.

8. Mettre des liens vers ses publications mais en les accompagnant d’un titre. Selon Joël Ronez, il importe de “commenter d’une phrase les liens vers des travaux personnels en ligne (blogs, articles fait dans le cadre d’un stage, page pinterest, compte twitter, etc.). Sans références, c’est compliqué.”

9. Ne pas déprimer si on ne reçoit pas de réponse dans l’immédiat. Mieux vaut téléphoner quelques jours après l’envoi de la candidature pour savoir si le rédacteur en chef l’a “bien reçue”. Et garder en tête que les recrutements ne se font pas à jets continus. “On met de côté toutes les candidatures que l’on reçoit en vue de période où l’on aura besoin de recruter”, explique Thibaud Vuitton. “Donc il ne faut pas désespérer s’il on ne reçoit pas de réponse tout de suite, cela ne veut pas dire qu’on ne sera pas rappelé plus tard – et ça vaut donc le coup d’envoyer des CV!”.

#reseauxsociaux


Dois-je avoir deux comptes sur Twitter, l’un personnel, et l’autre pour la vie professionnelle?

Non, à moins de vouloir devenir schizophrène. Un seul compte Twitter est nécessaire, sur lequel on respecte la règle suivante: même jeune, même débutant, un journaliste est journaliste 7 jours sur 7, quel que soit l’endroit d’où il parle. Ses devoirs journalistiques (pas de diffamation, pas d’atteinte à la vie privée, etc.) prévalent sur les publications traditionnelles (sites Web, journaux, émissions de radio ou de télévision) mais aussi les publications annexes, et donc sur son compte Twitter. Or l’empreinte numérique, c’est l’une des premières choses qu’un employeur regarde. Il faut donc “penser à travailler les aspects trahissant une personnalité sur son fil Twitter”, conseille Joël Ronez, de Radio France. Systématiser “le RT des articles du Monde sur le Mali est inutile, un commentaire personnel même sur un sujet anecdotique permettra d’appréhender qui vous êtes.”

Que publier sur les réseaux sociaux?

Faire de la veille sur l’actualité et la publier tous les jours sur ses comptes Facebook ou Twitter est une solution pour commencer. La veille, cela désigne ce rôle de sentinelle du journaliste, à savoir publier des bons liens, vers des sources d’informations originales (et pas après tout le monde) et se créer une spécialité (le sport, l’économie, la photo, la cuisine, etc.). De quoi se fabriquer une “bonne empreinte sociale”. Mais attention à ne pas commenter à tire-larigot. Pour Clémence Lemaistre, les rédactions n’ont pas besoin de quelqu’un “qui passe toute sa journée à tweeter” tout et n’importe quoi. Et bien sûr, quand on se trouve à un endroit où il y a de l’actualité (dans les gradins d’un match de foot, sur les bancs d’un procès judiciaire, dans un magasin le jour des soldes, etc.), on poste en ligne des images avec des légendes précisant qui est sur la photo, le lieu, et ce qu’il se passe. Pour s’exercer, le “cahier de vacances” pour jeunes journalistes est toujours d’actualité.

#remunération


Pour ma première pige, quelle peut être ma rétribution en tant que jeune journaliste?

Il y a plusieurs formes de piges. Une journée de travail peut être payée sous la forme d’une pige, et un sujet également. A Radio France, une journée de pige est payée entre 80 et 110 euros bruts selon la station et les missions confiées. Au Monde.fr et au Huffington Post, un jour de pige équivaut à 97 euros bruts.
En ce qui concerne un sujet pigé, c’est entre 90 et 100 euros bruts au pôle numérique de Lagardère (Europe1.fr, Le Lab, ParisMatch.fr, etc.). Chez Rue89, c’est 150 euros bruts le sujet complet, à condition de fournir aussi la photo. Si c’est une enquête qui demande du temps et de l’énergie, le tarif est négociable. Au Huffington Post, un sujet se rétribue 50 euros bruts le feuillet quand la traduction d’un papier se monnaie 35 euros bruts le feuillet. Quant à un sujet complet, il se rétribue entre 100 (texte et photo) et 500 euros (vidéo) sur lemonde.fr, selon sa longueur et sa complexité. Au JDD, la pige se paie 100 euros le feuillet.

A quel salaire puis-je aspirer en intégrant une rédaction en sortant d’école de journalisme?

A l’AFP, le CDD est “la” voie d’entrée, renseigne Patrice Collen. Paiement: environ 2.500 euros bruts par mois. C’est plus que la plupart des autres rédactions dans lesquelles la rémunération, en CDD ou en CDI, tourne autour de 1.800 euros bruts mensuels.
A BFM TV, les jeunes journalistes débutent à 2.000 euros bruts par mois.
A Radio France, le premier salaire perçu varie en fonction de la formation. Un étudiant d’une école de journalisme reconnue, comme l’Ecole de journalisme de Sciences Po, peut obtenir 2.160 euros bruts par mois, quand un étudiant d’une formation non reconnue par la profession des journalistes reçoit, lors de sa première année, 1.757 euros bruts. Dans les autres rédactions, cela tourne autour de 2.000 euros bruts par mois, ce à quoi peuvent s’ajouter d’éventuelles primes de week-end, de nuit, selon l’employeur.
Au Monde.fr, un jeune journaliste non titulaire de sa carte de presse gagne 2.300 euros bruts mensuels quand un journaliste titulaire d’une carte de presse obtient 2.900 euros bruts.
Enfin, au JDD, par exemple, les embauches sont rares, mais elles se font à 2.600 euros bruts par mois.
Une chose est sûre: pour un premier emploi, un journaliste n’est pas souvent en mesure de négocier son salaire, il reçoit ce qui est prévu dans la grille des salaires de son employeur.

Si cet article vous éclaire, merci de le partager sur Twitter ou Facebook. Si j’ai oublié des questions, merci de me les signaler, je publierais un autre papier si besoin.

Alice Antheaume

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Les 10 commandements d’Alan Rusbridger

Crédit photo: Raphaëlle Marcadal

W.I.P. demande à des invités de donner leur point de vue. Ici, Eric Scherer, directeur de la prospective à France Télévisions, et enseignant du cours de journalisme entrepreneur à l’Ecole de journalisme de Sciences Po. Il raconte la leçon inaugurale qu’a donné Alan Rusbridger, directeur de la publication du Guardian, à la nouvelle promotion d’étudiants.

Aujourd’hui, c’est comme si nous étions “deux jours après l’invention de l’imprimerie par Gutenberg, tout est expérimental”, a répété plusieurs fois vendredi 7 septembre 2014, à Paris, Alan Rusbridger, le patron des rédactions des journaux du Guardian, pour décrire l’actuel bouleversement dans le travail des journalistes.

Invité à donner la leçon inaugurale de l’Ecole de journalisme de Sciences Po, il a prévenu les nouveaux étudiants: “depuis cinq ans, les changements dans le journalisme sont profonds. Au 21ème siècle tout le monde est devenu un média mais beaucoup de journalistes ne veulent pas le reconnaître”.


Les points-clés de la leçon inaugurale d'Alan… par ecoledejournalisme

The Guardian, lui, a décidé de profiter de cette nouvelle concurrence, jouant à fond la carte de l’ouverture, de la collaboration et de l’engagement avec ses lecteurs.

Même si pour l’instant les pertes du groupe de presse britannique continuent de se creuser, ses résultats sont impressionnants en terme d’audience, de production de nouveaux contenus et de participation massive du public. Avec une audience en hausse de 23% par an, le Guardian touche chaque jour 3,4 millions de personnes (pour une diffusion imprimée de 220.000 exemplaires). Chaque mois plus de 30 millions de visiteurs uniques se rendent sur ses sites (sans compter les visites sur mobile) et y restent en moyenne 8,5 minutes.

Un tiers de cette audience vient des Etats-Unis, deux tiers hors de Grande Bretagne. Si on excepte le Mail Online, très people et faits divers, le Guardian est le 2ème site de presse mondial derrière le New York Times. Au Royaume Uni, 9ème pour la diffusion papier, il est 1er en ligne.

La participation des lecteurs touche toutes les rubriques ou presque, de la musique au sport, en passant par l’environnement.

  • Musique: production doublée! En 2011, le journal a publié 1.500 critiques réalisées par ses journalistes et 1.600 par ses lecteurs.
  • Voyages, tourisme: “nous sommes devenus un réseau de sites sur les voyages, une plateforme pour les contenus des autres”.
  • TV & radio: “le frontière entre articles et commentaires est en train de s’estomper”. Idem pour la section des livres pour enfants.
  • Environnement: 6 journalistes (contre 2 au New York Times et 1 au Telegraph), plus 29 spécialistes blogueurs sur 4 continents “font que cette section bénéficie de la meilleure couverture du monde”.
  • Science: 13 blogueurs experts aident à la couverture.
  • Education: cette section regroupe une communauté de 100.000 professeurs, qui ont posté l’an dernier plus de 7.000 plans de cours et deviennent des sources pour les articles.
  • Photographie: 10.000 photographes ont posté des images sur cette partie du site.
  • Visualisation de données: 70% est réalisée par les lecteurs.
  • Cricket: 50% de la couverture ce sport pratiqué dans le Common Wealth est assuré par les lecteurs.

Au final, 70 lecteurs sont devenus des auteurs confirmés du journal, qui reçoit chaque mois 500.000 commentaires (contre 8.000 lettres adressées au courrier des lecteurs précédemment).

Toutes ces communautés (gérées par 8 community managers et une douzaine d’autres personnes) sont susceptibles d’être monétisées auprès des annonceurs, indique Rusbridger sans vouloir développer davantage les aspects business.

Crédit photo: Raphaëlle Mercadal

Les 10 commandements

La rédaction est évidemment fortement encouragée à utiliser les réseaux sociaux. “Sur les écrans des ordinateurs des journalistes, Tweetdeck est désormais aussi présent que les fils d’agences de presse”. Twitter est aussi utilisé pour des appels à témoins, par les envoyés spéciaux sur des terrains inconnus. Reditt est également un outil important des journalistes. Le live blogging, que le Guardian se targue d’avoir inventé, est systématique. Mais les formats longs continuent aussi d’être encouragés.

Grâce à l’ouverture des API, les contenus sont distribués sur un maximum d’autres plates-formes: Facebook, Google Current, etc. Quant à Flipboard, il apporte à lui seul un million de personnes en plus par mois.

“Notre état d’esprit est Digital First (le web d’abord, ndlr) (…) Nous sommes devenus un site web géant avec, à côté, une petite équipe print”.

A l’occasion de cette leçon inaugurale, Alan Rusbridger a dressé les 10 commandements de l'”open journalism”, le journalisme ouvert:
  1. Encourage le public à participer
  2. Bannis toute forme de publication qui ferait croire que l’on s’adresse du peuple de haut (de “nous” à “eux”) et ne publie jamais un contenu auquel le public ne peut pas répondre
  3. Implique des tiers dans le processus de pré-publication
  4. Cherche l’aide de communautés qui ont un intérêt commun
  5. Ouvre toi au Web: publie des liens vers l’extérieur et participe au réseau
  6. Agrège, trie et sélectionne le travail des autres
  7. Reconnais que les journalistes ne sont pas les seules voix d’autorité
  8. Tente de refléter la diversité
  9. N’oublie pas que la publication n’est que le début du processus journalistique, pas la fin
  10. Sois transparent et intègre corrections et clarifications.


Les 10 principes du journalisme ouvert, par Alan… par ecoledejournalisme

Interrogé sur les compétences recherchées aujourd’hui pour ses rédactions, le directeur du Guardian a lâché: “nous voulons des gens qui vivent et respirent ce monde numérique et que cette époque enthousiasme”. Un exemple ? “Des journalistes comprenant les données et sachant les exploiter”. Des données qui ne cessent de se multiplier…

“Et nous n’en sommes que deux jours après Gutenberg”, a encore répété Alan Rusbridger.

Eric Scherer

Cet article a été publié à l’origine sur le blog d’Eric Scherer, meta-media.fr.

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Les caractères de journaliste

Crédit photo: Flickr/CC/petitshoo

Les rédactions sont truffées de journalistes qui ne se ressemblent pas. Il y a ceux qui font des captures d’écran à tout va, ceux qui traquent les nouvelles tendances, ceux qui comptent les occurrences des mots dans les discours des politiques, ceux qui vérifient chaque chiffre et ceux qui ne vivent plus que pour le journalisme de données. Leur point commun? Ne pas pouvoir travailler sans outil numérique. Passage en revue de huit profils journalistiques (1).

  • Le dénicheur de tendances

Profil
Utilisateur forcené des réseaux sociaux, ce journaliste ne «suit» pas l’actualité prévue dans les agendas institutionnels. Ses sujets, il les renifle en observant l’activité des internautes sur le Web. Ainsi, il a déjà écrit sur le planking, l’art de se prendre en photo en faisant la planche, le tebowing, l’histoire de cette prière faite par le quarterback américain Tim Tebow, le scarlettjohanssoning, après la publication de clichés de l’actrice nue, le noynoying pour fustiger la passivité du président philippin Benino Aquino III, surnommé «Noynoy», et… le draping, du nom de Don Draper, le héros de la série Mad Men.

Signes distinctifs
Publie des articles sur les mèmes, ces éléments (images, citations, vidéos) qui se partagent, en ligne, à la vitesse de l’éclair et entrent dans la mémoire collective, comme cela a été le cas de la jambe d’Angelina Jolie, exposée lors de la cérémonie des Césars Oscars (merci @Bere94) et devenue un élément autonome sur le Web, copiée-collée sur d’autres photos.

Outils de travail
Trendic Topics, les sujets les plus discutés sur Twitter; Google Trends sur les mots-clés les plus tapés dans Google en fonction des pays et Google Insight for Search pour repérer les tendances de volume de recherche par région, catégorie, période; Video Viral Chart qui répertorie les vidéos les plus partagées (sur Facebook, sur les blogs, etc.) et trace leur «itinéraire» via un graphique; Know your Meme, une base de données sur les mèmes.

  • Le dico-journaliste

Profil
De la «bravitude» de Ségolène Royal en 2007 à la «méprisance» de Nicolas Sarkozy en 2012, ce journaliste traque les néologismes créés par les personnalités politiques, les petites phrases échangées entre candidats à la présidentielle et leurs références littéraires (François Hollande se comparant à Sisyphe et Jean-Luc Mélenchon citant Victor Hugo). Il peut aussi analyser le vocabulaire d’un parti sur un événement, comme le PS sur l’affaire Dominique Strauss-Kahn. Pour ce faire, il aime compter les occurrences d’un mot dans les discours politiques et les pronoms personnels pour en tirer des enseignements sur le message véhiculé. Au final, ses articles flirtent avec l’exercice du commentaire composé.

Signes distinctifs
Cite souvent le blog du linguiste Jean Veronis, peut glisser dans ses articles une définition trouvée dans le Littré, voire créer un quiz à partir des figures de style utilisées par des hommes et femmes politiques.

Outils de travail
L’INA, pour revoir les archives de discours politiques et d’interventions télévisées; Wordle, pour mettre en valeur, à partir d’un discours politique, les mots qui reviennent le plus souvent.

  • Le journaliste mobile

Profil
Journaliste en reportage, pour couvrir un procès, suivre un candidat en campagne électorale, relater un événement international, il se retrouve loin de ses collègues, avec son smartphone comme seul compagnon. «Il me permet de m’informer, de photographier, de tweeter et de rester en contact avec ma rédaction», décrit Soren Seelow, journaliste du Monde, envoyé spécial à Toulouse au moment de l’opération du Raid dans l’affaire Mohamed Merah, qui raconte le marathon médiatique de l’intérieur. Ses deux soucis principaux? 1. La recharge de son téléphone, qui se vide à la vitesse que l’on sait 2. La disponibilité du réseau téléphonique ou de la connexion Internet, sans qui aucune information ne peut être publiée.

Signes distinctifs
Dans le feu de l’action, peut faire quelques coquilles et ne répond pas aussitôt aux questions de l’audience pour préserver sa batterie. Il rêve d’une application mobile comme celle de Tumblr ou de la BBC pour pouvoir intégrer ses photos, ses sons, ses vidéos et ses informations dans le système de publication de sa rédaction, sans passer par la case ordinateur.

Outils de travail
Des recharges (portables) de téléphone; l’application Ustream pour mobile, pour diffuser en ligne les vidéos filmées sur son téléphone en temps réel, ou Bambuser; l’application Photoshop Express pour recadrer ses photos en deux secondes; et l’application de montage vidéo Reeldirector (pour iPhone).

  • Le pointilleux de l’édition

Profil
Les règles d’orthographe, de grammaire et de ponctuation, il les connaît par coeur. Le système de publication de sa rédaction (appelé aussi CMS, comme content management system) aussi. Ainsi, il sait combien de signes maximum peut contenir un titre pour rester sur une seule ligne. Il a lui-même rédigé la charte de règles typographiques de sa rédaction, et pense qu’il faudrait l’offrir comme cadeau de Noël à tous les rédacteurs de son équipe. Car il se bat pour uniformiser l’écriture des articles, par exemple en demandant à ce qu’al-Qaida soit écrit en français plutôt qu’en anglais (Al-Qaeda) et en retirant les tirets qui n’auraient pas lieu d’être à Sciences Po (et non Sciences-Po) ou Nations unies (et non Nations-Unies). Excellent titreur, il a aussi appris quelques règles de SEO et leur impact sur l’écriture journalistique. D’ailleurs, il se demande toujours si ajouter un point d’exclamation ou d’interrogation à un titre fait «davantage remonter l’article dans Google News».

Signes distinctifs
Répète sans relâche qu’une citation s’écrit avec des guillemets doubles français (« ») et qu’une expression à l’intérieur d’une citation s’écrit avec des guillemets anglais (” “). Réédite parfois en cachette les articles de ses collègues pour corriger des «coquilles» malheureuses mais s’empêche de reprendre les fautes d’orthographe repérées dans les commentaires des internautes. Sa drogue? L’espace insécable, que l’on insère pour que deux mots ne soient pas séparés par un retour à la ligne automatique (CTRL + maj + espace dans Word, Alt + espace sur MAC).

Outils de travail
Le blog Langue sauce piquante des correcteurs du Monde; les raccourcis du clavier; les chartes des différentes rédactions existantes, de Reuters à Sud Ouest en passant par Médiapart; les conseils de Google pour le référencement

  • Le journaliste de données

Profil
Issu de la mouvance Owni, il estime que la principale plus-value du journaliste numérique repose sur le journalisme de données. Capable de lire des chiffres et des statistiques, de jongler avec des formules dans Excel, il fait montre de compétences scientifiques indéniables. Amateur de cartes –sur la France carcérale ou la disposition des caméras de surveillance par exemple, de graphiques et d’infographies animées, il peut utiliser différents outils de visualisation pour en tirer une information. Son modèle? The Guardian et sa capacité à raconter des histoires dont on oublie qu’elles trouvent leur source dans des données indigestes, sur les gares ferroviaires les plus bondées d’Angleterre ou sur les excès des notes de frais de ses parlementaires.

Signes distinctifs
A vu au moins une fois dans sa vie à quoi ressemblent les fichiers révélés par Wikileaks, tels que les câbles diplomatiques américains ou les rapports de l’armée sur la guerre en Irak. Le journaliste de données travaille en groupe, avec un développeur et un graphiste, avec qui il parle avec des termes barbares –tableur, feuille, donnée brute, donnée pertinente, donnée non pertinente, data, valeur.

Outils de travail
Excel; Open Data, la plateforme de données publiques lancée par le gouvernement; Google Chart ou Many Eyes pour créer des graphiques, des courbes et des camemberts; Document Cloud pour transformer des documents en données; Google Fusion Table pour visualiser sur des cartes et des chronologies les données agglomérées; Google Maps; OutWit Hub, un moteur de recherche qui repère sur le Web infos et documents concernant un champ de recherche donné (le foot comme les concerts, le budget de l’Etat français comme la crise de la zone euro).

  • Le journaliste de «live»

Profil
Journaliste généraliste, il a une connaissance inégalée de l’actualité. Ultra réactif, branché sur les chaînes d’informations en continu, un oeil sur les sites concurrents, l’autre sur Twitter, il sait voir la différence entre la dépêche de 12h11 et celle de 12h12 à la virgule près. Les termes «batônnage» et «enrichissement» n’ont aucun secret pour lui. Le sens du mot «old», qu’il lance à ses collègues avec dextérité, non plus. Car pour les besoins du «live» sous toutes ses formes, il filtre toute information qui daterait de plus d’une heure.

Signes distinctifs
Travaille en temps réel mais en horaires décalés, donc présent sur les réseaux sociaux aux aurores ou bien très tard. Dans la frénésie de l’actualité, peut se démener pour publier un urgent de l’AFP sur Twitter, en faisant un copié-collé de l’alerte qu’il vient de recevoir.

Outils de travail
Twitter; agences de presse; Google Reader et/ou Netvibes pour faire de la veille; Cover It Live, Scribble Live, ou P2 (pour WordPress) pour couvrir un événement en direct.

  • Le journaliste virtuel

Profil
Impossible de le déceler à la lecture de ses articles, mais ce journaliste ne rencontre pas physiquement les personnes qu’il interviewe. Comment se déroulent ses interviews alors? Par email, par messagerie instantanée ou par Skype. Le journaliste de cette catégorie vit en ligne et, en toute bonne foi, ne voit pas ce que cela changerait de rencontrer les gens en vrai pour leur poser des questions, à part perdre du temps –car aller au rendez-vous, en revenir, puis retranscrire l’interview sont autant d’étapes supplémentaires.

Signes distinctifs
Capable de mener plusieurs conversations en ligne à la fois, ce journaliste jongle avec de multiples fenêtres de conversation qui s’ouvrent de façon simultanée sur son ordinateur, ainsi que sur son smartphone.

Outils de travail
Messageries instantanées de Gmail et Facebook; messageries électroniques classiques; Skype et Hang Out pour des visioconférences; applications WhatsApp pour envoyer des SMS à volonté et IMO pour «chatter» sur toutes les plates-formes.

  • Le vérificateur

Profil
Depuis la primaire socialiste, à l’automne dernier, ce journaliste s’est fait une spécialité: vérifier la crédibilité de la parole politique. Alors il épluche les sites des candidats à la présidentielle, leurs programmes et leurs promesses. Devenu un représentant du fact checking, il passe au crible le chiffrage –ou l’absence de chiffrage– de chaque proposition. Et oppose d’autres chiffres, d’autres promesses, retrouvés dans les limbes du Web. Trouver les métadonnées d’une affiche de campagne pour découvrir d’où provient l’arrière plan de celle-ci fait partie de ses compétences. En dehors de la présidentielle, il sait s’assurer de l’authenticité de contenus provenant du Web, comme le tweet publié par un étudiant annonçant l’arrestation de Dominique Strauss-Khan, en mai 2011, ou la photo de Mouammar Kadhafi mort, en octobre 2011.

Signes distinctifs
Son arme? La capture d’écran. Conscient de la versatilité des contenus publiés sur le Web, il mitraille tout ce qu’il voit et enregistre dans la mémoire de son ordinateur ou de son téléphone des dizaines de captures d’écran, qu’il ressort en guise de preuve dans ses articles. Autre signe notable: sur Twitter, il peut se livrer à une discussion sans fin sur les diverses interprétations possibles d’un même chiffre.

Outils de travail
Pomme + Maj + 4 pour une capture d’écran sur un MAC; bouton central et bouton du haut à droit pressés en même temps pour une capture d’écran sur iPhone; Tineye, un moteur de recherche qui retrouve l’itinéraire d’un cliché; le module Exif Viewer (pour Firefox et Chrome) pour découvrir les informations sur la prise de vue d’une image…

(1) Cette classification n’est ni exhaustive ni issue d’un travail scientifique.

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Alice Antheaume

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Les commentaires dans l’impasse?

Crédit: AA

Si les articles des journalistes se sont ouverts aux commentaires, il y a des années, c’était pour que des réactions pertinentes de l’audience nourrissent la matière journalistique. Pure rhétorique, dénonce Nick Denton, le directeur de publication de Gawker, invité à tenir à tenir une conférence, «l’échec des commentaires», au festival South by South West (SXSW), à Austin.

«Les trolls et les spammeurs ne sont pas le problème, on peut les gérer avec force brutalité», annonce l’introduction. «La vraie tragédie, c’est le triomphe de la médiocrité».

Capter l’intelligence des foules? Raté!

«A la fin des années 90, on pensait que l’on pourrait capturer l’intelligence de l’audience. Ce n’est pas ce qu’il s’est passé», commence Nick Denton. Quant au ratio commentaires utile/inutile, il s’avère désolant. «Si deux commentaires pertinents émergent, c’est qu’il y en a huit hors sujets ou toxiques», comptabilise le patron de Gawker.

Mary O’Hara, journaliste au Guardian, se dit elle aussi déçue par le niveau des commentaires. Lors d’une autre conférence de South by South West, elle a fustigé les préjugés qu’ont ceux qui commentent ses articles. «Mon nom de famille rappelle celui de vieilles familles catholiques irlandaises. Sans même avoir lu mes papiers, des lecteurs prétendent que mon travail est biaisé, juste parce qu’ils ont des croyances sur mon patronyme.»

Et cela n’arrive pas que dans la partie dédiée aux commentaires des sites de contenus. Sur Facebook aussi, et Twitter également.

>> Lire aussi ce WIP, écrit en 2010, sur les communautés des sites d’infos qui ont migré sur les réseaux sociaux >>

Inhibition face à l’innovation

L’heure serait donc grave. Pour Nick Denton, les journalistes, anticipant les railleries qu’ils pourraient provoquer, en viendraient à «avoir peur d’écrire certains articles». Bref, la crainte de recueillir des commentaires négatifs provoquerait même, dans les rédactions, de «l’inhibition», les journalistes se censurant pour éviter les tacles. Telle serait la véritable tragédie des commentaires.

Impossible, pour autant, de laisser en rade ceux qui ont pris l’habitude de commenter, souvent plus dans l’optique de passer le temps que pour vraiment débattre.

Surtout qu’ils sont nombreux. Entre 1.100 et 1.300 commentaires quotidiens sont écrits en moyenne sur lemonde.fr; 15.000 pour Le Figaro, sans compter les réactions sur les réseaux sociaux. 250 millions de messages sont désormais postés chaque jour sur Twitter.

Parmi ces millions de messages, une partie (non quantifiée) réagit à des contenus produits par des journalistes, et une partie (plus rare) peut même servir d’alerte sur l’actualité, comme l’a prouvé Sohaib Atha, également présent à South by South West, ce Pakistanais qui a, le premier, entendu un hélicoptère tourner, lors du raid ayant provoqué la mort de Ben Laden, il y a un an, et l’a tweeté.

Explosion de commentaires

«Un commentaire est posté toutes les 6 secondes sur notre site», m’explique Thomas Doduik, directeur des opérations au Figaro. «Bien entendu avec de tels volumes, tout n’est pas du même niveau. Mais je n’imagine pas un site d’infos qui ne donnerait pas la parole à son audience. Cela fait partie intégrante de l’expérience de consommation de l’information, qui depuis plusieurs années, n’est plus du haut vers le bas mais se construit avec cette audience».

Le problème, c’est que, plus l’audience des sites augmente, plus il devient difficile d’organiser les discussions autour des contenus, de façon à ce que le «meilleur» arrive en haut du panier, sans que cela ne prenne un temps démesuré.

Le nouveau système de Gawker

Gawker, après avoir tenté de taguer ses commentaires (cf ce précédent WIP), va donc lancer un nouveau système de gestion de commentaires dans six semaines.

Comment cela va-t-il fonctionner? Le premier lecteur qui commente un contenu détiendra la responsabilité du fil de discussion qui s’en suivra. Et aura le droit de modérer les autres, d’inviter des experts à participer, et de maintenir la discussion autour d’une seule idée – ce que Denton appelle le «commentaire fractionné». De quoi augmenter le nombre de pages vues. Car cela veut dire plusieurs fils de discussions sous un même article, donc plusieurs modérateurs, et des URL dédiées.

«L’idée principale de ce nouveau système, c’est de sentir propriétaire de la discussion», car, résume Denton, «sans la contrainte de la responsabilité», cela part dans tous les sens.

Le rêve de Denton derrière cette refonte? Que des personnalités citées dans les articles de Gawker, comme Dov Charney, le fondateur d’American Apparel, viennent eux-mêmes se défendre dans les commentaires. Il réfléchirait également à la possibilité d’avoir des «commentateurs invités», comme il y a des blogueurs invités ailleurs.

Leçons du passé

Au final, Nick Denton semble tirer deux leçons des systèmes de commentaires existants:

  1. La «gamification» des systèmes de modération – le fait de donner des points aux commentateurs qui gravissent des échelons et obtiennent ainsi de plus en plus de pouvoirs – ne donne par les résultats escomptés. «Les meilleurs commentateurs se contrefichent d’avoir des badges (comme sur Foursquare, ndlr) et de passer des niveaux», estime Nick Denton.
  2. Les bons commentateurs ne sont pas des habitués de cet exercice. La plupart du temps, les meilleures contributions sont signées par des lecteurs qui viennent commenter pour la première fois et le font de façon anonyme, note encore Denton.

La médiocrité des commentaires, juste retour de bâton?

Et si la médiocrité des commentaires était le fruit du ton quelque peu cavalier employé par Gawker?, demande l’un des participants. Réponse de l’intéressé: «C’est vrai que de gentils sites tenus par de gentilles personnes encouragent un bon comportement. Mais ce n’est pas comme si l’auteur d’un article donnait le ton à tous les commentaires. Parfois, ce sont les commentaires qui donnent le ton à l’auteur.»

Trop facile? Evidemment que «les lecteurs ne rédigent pas de dissertations bien argumentées dans la section commentaires», écrit Dave Thier, qui collabore à Forbes. Pour ce dernier, gérer les commentaires sur des sites populaires est une tâche «difficile, mais pas impossible».

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Alice Antheaume

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«Old», le nouveau tacle des journalistes en temps réel

Crédit: Flickr/CC/chrisinplymouth

Un jour comme un autre dans une rédaction en ligne. Un journaliste envoie à ses collègues, par messagerie instantanée, le lien vers une information qu’il juge intéressante. A la réception de son lien, ses collègues lui assènent: «old!». Old comme… vieux.

Façon de disqualifier cette information qui «tourne depuis au moins 2 heures sur les réseaux sociaux», justifient les intéressés. Et qui, en somme, serait donc (déjà) trop datée pour être publiée sur un site d’infos en temps réel.

Sous ses airs de jeu potache, l’emploi du véto «old» dans les rédactions dénote une exigence de tempo et de vérification qui s’exacerbe.

Question de tempo

«C’est pénible de voir sur Twitter des informations qui ont plus de 48h, lues déjà des dizaines de fois», lâchent ces producteurs de contenus numériques. Inutile, selon eux, de publier des redites de l’actualité sans plus value.

Avec l’accélération du temps réel de l’information, accru par les «lives», ils prônent le «tempo» de l’information. Le tempo, c’est publier LA bonne information au bon moment. Le cœur de la guerre sur le terrain du journalisme numérique.

«Il y a une question d’adéquation entre le moment où tu donnes l’information et la qualité de l’information», explique Emmanuelle Defaud, chef des informations à France TV Info. «Dans le temps T, tu peux donner une information qui vient de sortir, en restant sur des faits bruts. 24h ou 48h plus tard, il te faut un angle sur cette même information: tu ne peux pas donner juste le fait, tu dois le décrypter.»

Le temps du factuel précède le temps des explications, du décryptage, de l’analyse. Ce n’est pas spécifique au numérique mais, à l’ère du temps réel sur le Web, tout retard à l’allumage sur le premier temps, celui de l’information factuelle, risque de paraître anachronique.

Pardon si c’est «old»

Désormais, des utilisateurs de Twitter en viennent à (presque) s’excuser de mentionner une information dont ils pressentent qu’elle a déjà été relayée, en ajoutant le terme «old» à leurs tweets, ou en précisant «j’avais raté cela»… Tant et si bien que le mot «old», qui devrait figurer dans la novlangue des journalistes en ligne, est devenu un hashtag sur Twitter et n’est pas utilisé que par des journalistes.

«Old» est donc le nouveau tacle entre journalistes et utilisateurs connectés. L’apparition du mot «old» dans les rédactions montre que le  journalisme, tel qu’il se pratique en ligne, s’inscrit dans une culture du partage. Les journalistes partagent des informations, s’envoient des photos, des liens vers vidéos, des gifs animés, commentent des messages repérés sur les réseaux sociaux, publient des liens, en guise de statut, depuis leur messagerie instantanée. Bref, ils vivent, comme leurs lecteurs, dans une omniprésence de liens.

Premier

Dans cette culture du partage, un bon journaliste est le premier à donner un lien. Sa mission consiste à découvrir la «bonne histoire» avant les autres, qu’il s’agisse d’une histoire produite ailleurs (sur un site concurrent ou sur les réseaux sociaux) et dont le journaliste se ferait le «détecteur», ou d’une histoire dont il serait témoin sur le terrain – un usage que veut maintenant récompenser le prix Pulitzer avec sa catégorie breaking news, dont les critères ont été modifiés afin de rendre compte «aussi vite que possible, des événements qui se passent en temps réel et au fur et à mesure».

L’enjeu, c’est donc d’être à l’origine de la chaîne.

MISE A JOUR (15h25): Signalé par des commentateurs de WIP (merci à eux), l’existence d’un outil intitulé Is it old? (est-ce que c’est vieux?) qui permet de savoir si le lien que l’on s’apprête à envoyer à ses collègues a déjà été twitté ou pas.

Remonter l’histoire d’un lien

Pas de miracle, mieux vaut être accro au réseau. Outre la connaissance des faits, la capacité à enquêter et à raconter une histoire, le journaliste en ligne doit savoir établir l’historique d’un lien. Où a-t-il été publié pour la première fois? Par qui? Quand? Qui est la première source? La réponse à ces questions suppose de savoir remonter le temps, à la minute près, sur le Web et les réseaux sociaux, à la recherche de la première source.

Une compétence fondamentale dans l’univers numérique, et dont s’enorgueillissent volontiers les journalistes en ligne, habitués à traquer les dates, les heures, les minutes, de publication et/ou de mise à jour et à retrouver la trace de personnes réelles derrière des pseudonymes.

Journalistes fact-checkés

Vigilance obligatoire. Car il n’y a pas que les politiques qui soient soumis au fact checking. Les journalistes en ligne aussi, et ce, le plus souvent par leurs pairs. Ces «old» qui ponctuent la vie des rédactions, c’est une forme de vérification de la pertinence du sujet. Et voir son sujet taxé de «old» n’arrive pas qu’aux autres.

«On peut se faire happer par quelque chose qui est viral, mais vieux, donc il faut faire attention à bien connaître l’histoire dont on parle», reprend Emmanuelle Defaud, en citant l’exemple d’une photo ayant beaucoup circulé sur Facebook au mois d’octobre 2011. Celle-ci, signée Reuters, montrait des araignées, chassées par les eaux, venues tisser leurs toiles sur un arbre. «Vue et partagée au moment des inondations en Inde, on a d’abord cru qu’il s’agissait d’une très forte photo de cette actualité avant de…. comprendre que cette photo datait en fait de 2010 lors des inondations au Pakistan».

S’écrier «old», c’est donc faire rempart (collectif) contre la tentation de la viralité. Histoire de ne pas «être suiviste, mais informé».

Si vous aimez cet article (et que vous ne le trouvez pas déjà «old»), merci de le partager sur Twitter et Facebook.

Alice Antheaume

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Le code, langue vivante 2 des journalistes?

Plus de développeurs et moins de journalistes. C’est ainsi que les équipes éditoriales du Guardian vont être remaniées, a annoncé le rédacteur en chef du quotidien britannique, Alan Rusbridger. Car au Guardian comme ailleurs, le futur du journalisme passe par la compréhension du code.

Pourquoi? Parce que, derrière chaque site d’informations et chaque application mobile, il y a des lignes et des lignes de signes (lettres, chiffres, ponctuation) incompréhensibles pour le quidam mais sans qui, en ligne, il n’y aurait aucun habitacle susceptible d’accueillir des contenus journalistiques.

Il serait donc temps d’apprendre à “taper” ces “lignes” de code. Ou, du moins, à en saisir la logique. D’autant que les “codeurs” incarnent la nouvelle élite, selon le Washington Post. le A l’Ecole de journalisme de Sciences Po, certains étudiants estiment que c’est LA nouvelle langue à ajouter à leurs CV. L’un d’entre eux m’a indiqué, par email, l’existence de leçons, en ligne, gratuites et en anglais, pour commencer à programmer.

Ecole de code

Un clic plus tard, me voici à la Codecademy, la Star Academy du code, un site créé en août dernier par deux compères, Zach Sims and Ryan Bubinski, issus de l’Université de la Columbia, à New York. Leur pari? Faire de l’apprentissage du code une résolution de l’année 2012.

Les journalistes, étudiants ou professionnels, ne sont pas les seuls concernés. Selon ces jeunes entrepreneurs, savoir coder sera, dans les années à venir, aussi fondamental que savoir lire ou écrire. Sims et Bubinski ont déjà convaincu plus de 280.000 “élèves” de suivre leurs cours, dont le maire de New York, Michael Bloomberg. Tous sont désormais inscrits à la Codecademy comme on s’inscrirait à une salle de sport, pour se maintenir à flot. Et les apprentis codeurs tweetent leur progression, sous le hashtag #codeyear.

Au programme, donc, des leçons pour apprendre en s’amusant des langages informatiques, à commencer par Javascript. Oui, “apprendre en s’amusant”. Car la Codecademy repose sur le même principe de “gamification” que le site de géolocalisation Foursquare: chaque exercice réussi fait gagner des points. Puis des badges, dont les participants peuvent s’enorgueillir en les affichant sur les réseaux sociaux.

Scripts, commandes, etc.

En vrai, c’est ultra simple et bien pensé. Même pour des littéraires. “Tout se fait sur Internet et c’est interactif”, décrit Zach Sims, interrogé par CNN Money. “Vous n’aurez jamais besoin de lire un livre sur la programmation puis de vous exercer sur un ordinateur, vous faites juste à ce que vous montre notre programme”.

“Comment vous appelez-vous?”, interroge le programme, en indiquant qu’au moment de taper la réponse, dans un espace ressemblant à un chat de messagerie instantanée, vous devez mettre votre prénom entre guillemets – obligatoire dans Javascript pour les mots, mais pas pour les chiffres. Puis il vous demande de retaper votre prénom entre guillemets et de compléter par .length (longueur, en français) – ce qui donne, dans mon cas, “alice”.length – puis de taper “entrée”. Le programme vous indique alors combien de lettres composent votre prénom. Vous avez ainsi réalisé votre premier “script”.

Ensuite, cela se complique pour passer en revue d’autres commandes, comme envoyer un message d’alerte qui s’afficherait en pop-up depuis un navigateur, ou définir des variables qui correspondent chacun à un jour de la semaine.

26 exercices plus tard, 230 points et 3 badges obtenus au prix d’heures d’acharnement déraisonnable, j’ai arrêté de croire que cela suffirait à me transformer en développeuse accomplie. D’après les fondateurs de Codecademy, rien n’est impossible à condition de suivre le programme pendant un an, à raison d’une leçon par semaine au minimum. Pour l’instant, s’il y a une leçon à retenir, c’est qu’en tapant du code, le seul oubli d’un point virgule à la fin d’une ligne peut ruiner toute velléité de programmation.

Je l’ai déjà écrit dans un précédent WIP intitulé “Premières leçons de code”. S’initier aux rudiments du code, ça sert, pour un journaliste, à «penser» selon deux approches: la forme ET le fond, les interfaces ET les contenus.

En effet, comment, en ligne ou sur mobile, concevoir le meilleur format éditorial possible si l’on ne sait pas ce qu’il est possible de faire ou pas, techniquement parlant? Et comment, dans les rédactions, travailler avec des robots sans comprendre comment ceux-ci sont programmés?

Avez-vous testé Codecademy? N’hésitez pas à écrire vos impressions ci-dessous.

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Alice Antheaume

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