Les Décodeurs sont morts, vive Les Décodeurs

Crédit: Lemonde.fr

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«Ceci est l’un des derniers billets de ce blog. D’ici quelques jours (…), nous cesserons de l’alimenter», pouvait-on lire vendredi dernier sur Les Décodeurs, le blog de fact checking participatif du Monde.fr. Né en 2009, cet espace s’inspirait du site américain Politifact.com et son célèbre «truth-o-meter» (le véritomètre) pour jauger la crédibilité de la parole politique.

Non, cela ne signifie pas ce genre journalistique n’a plus de sens. Au contraire. Alors que la désinformation en ligne augmente, au point que des chercheurs européens travaillent à la construction d’un détecteur de mensonges sur Twitter, Les Décodeurs sortent de l’espace limité d’un blog pour renaître au Monde.fr au sein d’un service du même nom composé de neuf personnes (un éditeur dédié, deux data journalistes, deux infographistes, trois rédacteurs, et un coordinateur du projet). Lesquelles feront du fact checking – pas que politique – toute la journée. Et ce, dès lundi prochain.

Vérifications, data visualisations et décryptages

«Nous voulons être le Buzzfeed du fact checking et démonter les rumeurs que l’on voit circuler sur les réseaux sociaux en repartant des faits, en donnant du contexte, et en s’appuyant sur des données et des graphiques», m’explique Samuel Laurent, le coordinateur du projet. Il confie en avoir eu l’idée en novembre dernier, lors des Assises du journalisme de Metz, en discutant avec Cory Haik, une journaliste du Washington Post. Celle-ci venait parler du Truth-Teller, un robot dont la mission est de vérifier automatiquement les discours des politiques américains au moment même où ils les déclament.

Pour Samuel Laurent, ça a fait tilt. Il était temps de dresser le bilan de cinq années de fact checking et de passer à l’étape suivante.

  • Leçon de fact checking numéro 1: la vérité est plus complexe qu’un tampon vrai ou faux

Parmi les enseignements tirés, il apparaît qu’il ne suffit pas d’apposer un tampon vrai ou faux sur une déclaration d’un homme ou d’une femme politique. «La vérité est chose complexe et exige des nuances», apprend-t-on sur feu le blog Les Décodeurs. «D’autant qu’elle varie selon les tendances politiques: aux extrêmes l’outrance et le faux complet; la droite, elle, affectionne les discours chiffrés, là où la gauche s’est spécialisée dans le flou et la langue de bois…».

  • Leçon de fact checking numéro 2: la politique n’est pas le seul champ qui mérite des vérifications

Autre constat, partagé à la fois aux Etats-Unis et en France: la politique ne doit pas être le seul objet des décryptages. Le Washington Post a adapté la technologie du Truth-Teller politique aux bandes annonces afin de distinguer dans les films ce qui relève de la fiction et ce qui est de l’ordre du réel – cela s’appelle le Truth-Teller pour les trailers.

De même, Les Décodeurs du Monde.fr veulent proposer du fact checking au sens large, au delà de la politique. Lorsqu’en janvier, François Hollande annonce une baisse des charges patronales, «nos lecteurs ne se disent pas “mais bon sang, quel est ce tournant libéral du président de la République?”. Ils se demandent “c’est quoi, les charges patronales?”», reprend le journaliste du Monde.fr, qui y voit là le signe qu’il faut davantage fournir des explications et des clés à l’audience.

  • Leçon de fact checking numéro 3: écouter les interrogations provenant des lecteurs

Les discussions émanant des réseaux sociaux seront scrutées de près, et guideront en partie les choix de sujets des Décodeurs. C’est là une petite rupture par rapport à la culture journalistique traditionnelle. Lorsqu’est annoncée par erreur la mort d’une personnalité en ligne, nombreux sont les journalistes qui, d’abord, ne le voient pas, et, ensuite, estiment qu’il vaut mieux ne pas en parler, au risque de donner de l’écho à une information erronée. Or il n’y a plus d’un côté Internet et de l’autre la vie, juge Samuel Laurent. En témoigne selon lui l’intox autour du soi-disant enseignement du genre dans les écoles qui a poussé certains parents à retirer leurs enfants de l’école en janvier: «c’est notre rôle que de s’attaquer à ces fakes à condition que nous soyons capables de les démonter».

S’adresser à une audience vivant sur les réseaux sociaux

L’autre objectif affiché de ce projet, c’est de rattraper par le col de la chemise ceux qui n’ont pas pour habitude de se connecter au Monde.fr. Voire qui ne s’informent que via les réseaux sociaux. Le circuit de diffusion se voit donc modifié afin d’aller trouver l’audience là où elle se trouve, en partageant d’abord des briques d’informations sur Twitter puis sur Facebook avant de publier ensuite sur lemonde.fr un contenu chapitré et composé des briques déjà disséminées sur les réseaux sociaux. «Notre temps 1 de l’info, c’est Twitter. Notre temps 2, c’est Facebook. Notre temps 3, c’est la publication sur le site. Notre temps 4 sera la publication dans notre futur journal du soir. Notre temps 5, c’est le journal quotidien. Et notre temps 6, c’est Le Monde Magazine.»

D’après les données récoltées lors d’une enquête sur l’état des pages d’accueil des sites d’informations français, 10% du trafic du Monde.fr provenait des réseaux sociaux en novembre 2013. Pour tenter de booster ce pourcentage, Les Décodeurs ont conçu un nouveau format intitulé Nanographix, une infographie présentée sous la forme d’un carré, qui, espère l’équipe, aura un «potentiel viral» important.

>> Ci-dessous un exemple de Nanographix sur la greffe du coeur >>

Crédit: Lemonde.fr

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A venir, donc, dès ce lundi dans le panier de ces nouveaux Décodeurs: des graphiques pour savoir à coup sûr si un sondage est sérieux ou non, des enquêtes pour, par exemple, identifier les communes les plus endettées, données à l’appui, et de quoi détecter si une ville est de droite ou de gauche.

«L’information sérieuse n’est pas forcément rasante», sourit Samuel Laurent. Au Monde.fr, les papiers pédagogiques – que l’on appelle outre Atlantique des explainers – dont le titre est bâti sur le modèle «comprendre (sujet) en (X) minutes» (JO de Sotchi: Comprendre la situation dans le Caucase en 3 minutes ou La maladie d’Alzheimer expliquée en 3 minutes) font des cartons d’audience. Parce que c’est la promesse d’une explication simple, pré-mâchée, qui permet aux lecteurs de briller ensuite en société ou en famille en ayant l’air d’avoir compris l’essentiel d’une actualité. Et c’est l’assurance que le temps passé à comprendre cette actualité n’excède pas quelques minutes, un délai raisonnable pour qui souhaite garder prise sur son temps.

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Alice Antheaume

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Dans la boule de cristal du journalisme en 2014

Crédit: Flickr/CC/coniferconifer

Crédit: Flickr/CC/coniferconifer

Nouvelle année oblige, la période est aux prophéties. Voici ce qui pourrait advenir et compter dans les rédactions en 2014. Au programme: déprimer, trouver la sortie, vivre avec le «brand content», cohabiter avec les algorithmes, voir la Social TV s’améliorer, et le journalisme de contexte émerger.

Déprimer

Rue89 en grève pour obtenir des garanties sur son avenir, 20 Minutes en grève pour protester contre un plan social supprimant son service photo, plan de 71 départs volontaires (sur 470) à L’Equipe, motion de défiance contre le directoire à Courrier International, perte nette de 2 millions d’euros au Monde, Libération en crise gravissime… Lors du seul mois de décembre 2013, les nouvelles émanant des rédactions françaises sont funestes. Malheureusement, dans un contexte où les modèles de la presse traditionnelle se morcellent, il n’y a hélas guère d’espoir que le moral ne remonte en 2014. Sauf à sauter sur les options ci-dessous.

Chercher de nouveaux leviers économiques

Renouveler le(s) modèle(s) économique(s) de l’information est devenu, sinon une priorité, une nécessité. Outre les paywalls, dont j’ai déjà parlé ici, outre la réduction du taux de TVA pour les éditeurs en ligne, l’idée de solliciter directement les lecteurs pour financer le journalisme se répand de plus en plus. Aux Etats-Unis, Jessica E. Lessin, ex-journaliste au Wall Street Journal, a fondé en 2013 The Information, avec un modèle unique: l’abonnement payant qui «attend beaucoup de ses lecteurs», note Mathew Ingram, de GigaOm. Il coûte 399 dollars par an ou 39 dollars par mois, «ce qui est plus cher que le tarif d’entrée d’un abonnement au Wall Street Journal».

Dans le même esprit, le crowdfunding fait rage sur des plates-formes comme Kickstarter – sur lequel on dénombre plus de 870 projets journalistiques faisant appel à la générosité des curieux, ou Kisskissbankbank qui a une section réservée au journalisme.

Trouver une porte de sortie

Katie Couric, la présentatrice de ABC dont l’émission quotidienne ne sera pas reconduite, a été embauchée pour être la présentatrice internationale («global anchor») de Yahoo! David Pogue, le journaliste spécialiste des nouvelles technologies du New York Times pendant treize ans, rejoint lui aussi l’entreprise dirigée par Marissa Mayer.

C’est la grande reconversion pour les journalistes, peut-on lire sur Medium.com, la plate-forme créée par Evan Williams, le fondateur de Twitter. «Les journalistes ont commencé à déménager avec leurs compétences en storytelling dans le monde de l’entreprise, et particulièrement les entreprises des nouvelles technologies». Et si ce phénomène était promis à durer?

Vivre avec le «brand content»

Le «brand content», ce contenu de marque qui s’insère dans des formats éditoriaux en ligne, n’est plus un gros mot. Il peut prendre la forme d’une série de vidéos pour un opérateur téléphonique, d’une interview d’un expert sur les factures d’électricité pour EDF, ou d’une liste de conseils pour passer une soirée inoubliable pour une marque de vodka. Ces contenus, qui véhiculent des «valeurs» dans laquelle se reconnaît cette marque plutôt qu’ils ne font l’apologie de celle-ci, peuvent ainsi être likés, retweetés ou reblogués – alors qu’une bannière n’est jamais partagée sur un réseau social. Lexpress.fr, Lequipe.fr, 20minutes.fr, leparisien.fr europe1.fr, Le Huffington Post, en hébergent déjà, d’autres rédactions vont suivre en 2014.

Si ces nouveaux espaces publicitaires prennent le pas sur les bannières, c’est qu’ils rapportent beaucoup plus – jusqu’à 250.000 dollars pour une campagne sur Buzzfeed comprenant une dizaine de contenus. Du point de vue éditorial, que les médias prennent une partie du rôle des agences de pub ne va pas sans poser de questions éthiques. Le New York Times s’est fendu d’une note sur le sujet, précisant que ces publicités seraient distinguées des contenus journalistiques par une bordure bleue, un logo de l’annonceur, et une police d’écriture différente, ainsi que la mention «paid post» spécifiant que le contenu a été payé. Plus important encore, les contenus des annonceurs seront créés par l’équipe commerciale, et non par la rédaction, martèle le directeur de publication Arthur Sulzberger Jr.

Même règle à Buzzfeed: à New York, la rédaction ne produit pas les contenus de marques. Ceux-ci sont réalisés par l’équipe créative, qui travaille de l’autre côté du plateau, sur les mêmes formats éditoriaux.

Cohabiter avec les algorithmes

A quand un Netflix pour l’information? Cette question a été posée par Ken Doctor, l’auteur du livre Newsonomics. Cela supposerait d’avoir des algorithmes capables d’indiquer ce que les gens veulent savoir et comment ils s’informent et de… financer la production . Car tout le fonctionnement de Netflix, la plate-forme qui a financé la série House of Cards, repose sur la puissance de ses algorithmes, capables d’analyser avec précision ce que ses utilisateurs aiment regarder et comment ils le visualisent. Plus de la moitié d’entre eux finissent ainsi une saison d’une série télévisée (jusqu’à 22 épisodes) en une semaine, autant dire que le visionnage intensif est installé dans les chaumières.

Crédit: Sony Pictures Television

Crédit: Sony Pictures Television

Dans ce cadre, les robots aident à calibrer la production journalistique. Ils peuvent aussi aider à éditer un journal comme The Long Good Read, une expérience menée par le Guardian dont l’objectif est de réussir «à presser quelques boutons pour imprimer un journal» dont le contenu a du sens pour les lecteurs. Le principe? Un algorithme maison, baptisé Ophan, pioche dans les articles les plus vus, les mots clés cherchés par les lecteurs du Guardian et une somme d’autres critères pour sélectionner les contenus à imprimer.

Voir la Social TV s’améliorer

26 millions de Français ont un compte Facebook, environ 2,6 millions ont un compte actif sur Twitter – pour 85 millions de tweets échangés au cours de 2013 – selon Seevibes. Commenter les programmes télévisés sur les réseaux sociaux est désormais entré dans les moeurs. Pourtant,  jusque là, les expériences de second écran sont faibles, regrette KC Estenson, de CNN, lors de la conférence Le Web à Paris, en décembre 2013. «Ce sont des tentatives rudimentaires de mettre un peu de conversation à la télévision».

Si le lien entre nombre de commentaires sur les réseaux sociaux et nombre de téléspectateurs n’est pas encore prouvé, les tentatives d’animation éditoriale peuvent booster les réactions en ligne et redéfinissent la programmation traditionnelle de la télévision.

Trois exemples augurent de progrès à venir:

  • Le dispositif autour de la série Scandal 

Lors de la diffusion de la série Scandal, aux Etats-Unis, l’actrice Darby Stanchfield, qui joue le rôle de la détective Abby, a tweeté elle aussi en direct et retweeté les meilleurs commentaires publiés. Conclusion: le direct télévisuel n’est pas le seule programme à avoir du sens pour la Social TV.

Crédit: ABC studios

Crédit: ABC studios

  • Le principe d’écriture de la série What Ze Teuf 

Le scénario de la série What Ze Teuf sur D8 est écrit au jour le jour par les spectateurs sur Twitter, et tourné dans la foulée. En clair, les contributions des internautes ne sont pas là pour faire joli, elles participent du principe narratif.

  • Twitter et Comcast

Le partenariat entre Twitter et Comcast, qui a installé le bouton «see it», montre comment Twitter compte devenir la télécommande de la télévision. Moralité, les réseaux sociaux influent sur la programmation. Il y a, en ligne, des making of, des compléments, des pastilles créées pour la consommation de vidéos hors antenne.

Pratiquer le journalisme sécurisé

«Un bébé qui naît aujourd’hui grandira sans la moindre idée de ce que vie privée peut bien vouloir dire». Voilà ce que Edward Snowden, l’ex consultant de la NSA, l’agence nationale de sécurité américaine, réfugié en Russie, a déclaré en vidéo lors de ses voeux de fin d’année. Avant lui, Eric Schmidt, le patron de Google, Vint Cerf, ingénieur de Google, et Mark Zuckerberg, le fondateur de Facebook, ne disaient pas autre chose.

Mais les révélations de Snowden sur le système de surveillance généralisé mis en place par la NSA a servi de détonateur en 2013. Pour les citoyens bien sûr, mais pour les journalistes aussi qui, plus jamais, doivent enquêter sur des sujets sensibles en apprenant à sécuriser leurs communications, leurs documents et leurs informations. «Sans cela on lit en vous comme dans un livre ouvert», insiste Micah Lee, de l’Electronic Frontier Foundation, qui recommande de passer par le projet Tor, dont il assure que la NSA ne sait pas comment l’épier, et par la messagerie Off The Record – il y a aussi Crypto.cat.

S’adonner au journalisme de contexte

Nous ne cherchons plus les informations, elles viennent à nous était la devise en 2012. Nous ne cherchons plus les informations, les recommandations viennent à nous pourrait être la devise de 2014. Car, en ligne, la recommandation sociale est devenue la norme.

Aux Etats-Unis, nombre d’applications sont apparues pour faciliter la vie quotidienne des professionnels et faire office d’assistants personnels automatisés, prédit Amy Webb lors de l’Online News Association à Atlanta. Donna vous dit quand partir pour ne pas être en retard à votre prochain rendez-vous (en calculant votre itinéraire et en anticipant s’il y a des embouteillages sur la route). Tempo vous sort les documents dont vous avez besoin en fonction des intitulés des réunions inscrites dans votre agenda, et lorsque vous allez par exemple voir telle ou telle compagnie, les dernières informations concernant cette dernière vous sont proposées. Twist regarde votre calendrier, voit le nom des personnes avec qui vous avez rendez-vous et le lieu, puis géolocalise l’endroit où vous êtes, et prévient automatiquement vos hôtes que vous allez être en retard. Hunch vous propose des publicités recommandées en fonction de ce que vous aimé, retweeté, des marques auxquelles vous faites confiance sur les réseaux sociaux.

Les utilisateurs voient donc remonter, en push automatique, des recommandations qui les intéressent. Pour les rédactions, insiste Amy Webb, c’est une immense opportunité que de proposer des strates d’informations contextuelles, forcément indispensables, à partir des agendas des utilisateurs.

 Excellente année 2014 à tous!

Alice Antheaume

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Information venue du Web, check!

Crédit: DR

Comment être sûr qu’un témoignage, publié sur un réseau social, est authentique? Comment s’assurer qu’une image n’est pas un photomontage ou un vieux cliché ressorti des limbes? En glanant, sur le Web , des éléments pour couvrir l’actualité en temps réel, les journalistes doivent repérer les «fakes», ces faux (messages, photos, vidéos, comptes) qui cohabitent, en ligne, avec de vraies infos. Sans précaution ni vérification, c’est la faute de carre. Aussitôt relayée – et moquée – à son tour.

L’enjeu, pour un journaliste, c’est de vérifier que, par exemple, le tweet publié par un étudiant annonçant l’arrestation de Dominique Strauss-Khan, en mai 2011, ou la photo de l’avion sur l’Hudson diffusée sur Twitter par un citoyen américain, en janvier 2009, correspondent à la réalité.

«Il n’y a pas de recette miracle, la vérification des contenus trouvés en ligne passe par un travail d’enquête journalistique», m’explique Julien Pain, responsable du site Les Observateurs pour France 24. Outre Atlantique, les journalistes de Times Union considèrent «les propos glanés sur les réseaux sociaux de la même façon qu’un email anonyme, une information entendue à la télévision, ou un témoignage d’un homme dans la rue: toutes ces sources peuvent nous alerter sur un sujet potentiel, ou sur les détails d’un sujet. Dans tous les cas, nous vérifions tout de façon indépendante avant de le raconter dans le journal ou sur notre site.»

Voilà pour la théorie. Mais en pratique, comment faire? Y a-t-il des outils spéciaux? Faut-il recouper les sources comme le veut la méthode traditionnelle d’enquête? Voici cinq étapes, basées sur les pratiques de journalistes professionnels, en France et à l’étranger, pour vérifier une potentielle information venue du Web.

  • 1. Identifier l’auteur du contenu

C’est le premier réflexe à avoir. Il faut d’abord repérer le compte (sur Twitter, sur YouTube, sur Facebook, sur un site de presse, etc.) de celui ou celle qui, en premier, a évoqué un élément d’info. Puis découvrir si le nom affiché sur ce compte est un pseudonyme ou le vrai patronyme de cette personne. Ensuite récupérer son numéro de téléphone, son compte Facebook ou son adresse email pour entrer en contact avec elle, et espérer pouvoir rapidement procéder, via téléphone, à une interview.

Ce premier contact permet de vérifier l’élémentaire, via des questions basiques 1. Le témoin se trouve-t-il bien sur les lieux de l’événement dont il parle en ligne? (si un témoin prétend sur Facebook qu’il y a le feu dans un immeuble du 18e arrondissement de Paris et qu’il est joignable sur un numéro de l’Est de la France, méfiance) 2. Le témoin peut-il donner des détails sur ce qu’il s’est passé (date, heure, circonstances, nombre de personnes présentes)? 3. Le témoin peut-il décliner son identité? 4. Le témoin peut-il dire avec quel matériel il a publié son contenu en ligne?

«C’est toute la question du crédit que l’on apporte à celui qui aurait posté une vidéo sur YouTube», reprend Julien Pain. «Pour m’assurer que mon contact est bien celui qui a filmé la scène, je lui demande de m’envoyer son fichier original, avant encodage sur YouTube. Si c’est bien lui qui a produit le contenu, il doit avoir ce fichier. Si le type me dit “euh, je ne sais pas où je l’ai mis”, il n’est pas une source fiable.»

Même processus du côté de la BBC, qui dispose de journalistes regroupés dans une section spéciale, l’«UGC Hub» (UGC= user generated-content, c’est-à-dire les contenus générés par les utilisateurs). Ceux-ci traquent et vérifient tout ce qui vient du Web, comme le décrit Nicola Bruno dans son excellente recherche «Tweet first, verify later» pour le Reuters Institute for the Study of Journalism. On peut y lire que, pour James Morgan, un journaliste de la BBC, «le meilleur moyen pour authentifier une personne est de lui parler. Si cette source n’est pas légitime, elle buttera très vite pour répondre à des questions factuelles», comme par exemple «qu’est-ce que vous voyez autour de vous?».

Problème, dans les pays arabes, c’est beaucoup plus compliqué d’entrer en contact avec le producteur du contenu en question. Et ce, pour plusieurs raisons. Parce que l’accès à Internet peut être suspendu, comme en Egypte ou en Libye, empêchant les manifestants d’envoyer eux-mêmes des nouvelles en ligne. Certains ont alors fait parvenir leurs messages par SMS à des connaissances, parfois situées à l’étranger, afin que celles-ci les transfèrent sur les réseaux sociaux via, cette fois, une connexion au Web opérante. Et, parce que la difficulté du réseau et des communications étant ce qu’elle est, cela peut prendre des heures à un journaliste pour joindre quelqu’un. A ce titre, la Syrie est très difficile à couvrir, d’autant que les journalistes professionnels ne sont pas autorisés à s’y rendre. «Sur place, les gens ont peur d’être repérés, donc ils ne cessent de changer leurs numéros de téléphone, et leurs cartes SIM. Parfois, tu passes une journée à appeler sur des numéros, et aucun n’aboutit».

  • 2. Fournir le contexte

Une photo d’un tremblement de terre en Chine de 2008, publiée par erreur pour évoquer le séisme d’Haïti, en 2010, c’est arrivé. Une vidéo qui prétend montrer un massacre en Côte d’Ivoire en mars 2011 alors qu’elle concerne sans doute un autre Etat africain, à une date antérieure, également.

A France 24, ce travail de contextualisation repose sur «le réseau». En clair, une base de données de 30.000 personnes dans le monde qui se sont inscrites sur le site de la chaîne «en disant qu’elles voulaient collaborer avec nous», précise Julien Pain, dont 3.000 «avec qui nous avons déjà travaillées», et dont certaines habitent dans des villages d’Afghanistan. A quoi cela sert? «Si j’ai une vidéo soi-disant tournée dans un coin reculé du Mali, j’essaie de contacter quelqu’un qui habite tout près de ce lieu, répertorié dans la base de données. Je lui envoie la vidéo, il me dira si les images correspondent à son environnement, si les codes vestimentaires des gens que l’on voit sur la vidéo sont ceux de la région, si les murs des maisons sont bien peints comme cela dans cette zone, etc.»

Outre les indications de lieu, reste à s’assurer de la date de la prise de vue, qui n’est pas forcément celle de la mise en ligne. Et bien sûr, à essayer de comprendre – et raconter – ce qui est survenu avant et après la séquence filmée. «Le contexte, c’est le plus important», reprend Meg Pickard, un journaliste du Guardian interrogé dans le cadre de la recherche du Reuters Institute for the Study of Journalism. «Sur un live, tu peux dire des choses sans avoir toutes les données, en précisant qu’il y a des éléments que l’on ne connaît pas, ou dont on n’est pas encore sûr. Si quelqu’un prétend en ligne qu’une bombe a explosé à Londres, on pourra l’utiliser dans le format du live, dont l’essence est l’instantanéité. On pourra même tweeter “quelqu’un a-t-il entendu parler de cette bombe?” pour obtenir plus d’informations. Mais ça ne fera pas, tel quel, le titre d’un article. Et cela ne sera peut-être jamais publié dans le journal».

  • 3. Recouper l’information

«Nous devons toujours recouper les informations factuelles trouvées sur des réseaux sociaux, en prenant garde au risque d’histoires fabriquées de toutes pièces sur Internet», détaille l’AFP dans ses principes pour les réseaux sociaux. Selon l’agence française, une déclaration trouvée sur un réseau social «ne doit pas être utilisée comme source pour annoncer un événement ni pour décrire un événement en cours, sauf si – comme pour un autre canal d’information – nous sommes certains de l’authenticité du compte sur lequel elle est publiée».

Et de rappeler une erreur commise: «Nous nous sommes ainsi laissés prendre dans le passé à un faux compte Twitter sur lequel le ministre britannique des Affaires étrangères était censé avoir envoyé un message de condoléances après la mort de Michael Jackson, se concluant par les mots: “RIP, Michael”.»

A Times Union, près de New York, la vérification repose sur «une combinaison de plusieurs choses: interviewer une personne qui raconte l’histoire, vérifier l’histoire dans des documents officiels s’ils existent (documents judiciaires, données de la police, chiffres, etc.), et obtenir des détails auprès d’institutions, communiqués, ou conférences de presse».

La sacro-sainte règles de la concordance des sources (c’est-à-dire obtenir de plusieurs personnes la même histoire avant de publier l’information) tient-elle? Tout dépend du contexte (voir point précédent). «En Libye, c’est très facile d’avoir trois personnes qui te disent la même chose, et tu te rends compte ensuite que c’est une légende urbaine. Tes sources arguent que “tout le monde le dit ici, donc c’est vrai”», déplore Julien Pain. Dans ce cas, «avoir des sources concordantes ne veut rien dire», tranche-t-il. «Je préfère avoir la version d’une personne fiable que je connais, que trois personnes qui me disent certes la même chose mais avec qui je n’ai jamais collaboré».

  • 4. Décoder la technique

Quel appareil a permis de prendre cette photo? A-t-elle été modifiée? Y a-t-il un flash? Ces spécificités, bien utiles pour comprendre l’histoire d’une image, sont parfois disponibles en faisant un clic droit sur le fichier original pour accéder à «lire les informations». Avec un peu de chance, on peut voir si c’est une application iPhone qui a permis de prendre le cliché, si l’image a transité par email, et à quelle date et heure remonte la dernière ouverture du fichier.

Cette simple opération peut se révéler caduque, les données des images trouvées en ligne n’étant pas toujours disponibles.

Autre option: rechercher le parcours d’une image (ou ligne ou téléchargée sur votre bureau) sur le site Tineye, dont se servent Associated Press et la BBC. En scannant la photo, le moteur de Tineye retrouve, sur Internet, les images qui lui ressemblent, «photoshopées» ou pas. Ce qui facilite la vie d’un journaliste lorsque celui cherche à reconstituer les divers éléments d’un montage.

Quant à l’AFP, elle s’est dotée d’un logiciel appelé Tungstène qui analyse les métadonnées des images pour «voir si un objet ou une personne ont été retirés d’une photo, si un missile a par exemple été dupliqué sur une photo de guerre, si une foule a été densifiée ou si une image a été “surdéveloppée” pour la dramatiser – comme ce fut le cas avec une photo du volcan islandais Eyjafjöll.»

Ce logiciel, très coûteux, ne résout pas tout, d’autant que les données peuvent être modifiées à dessein. Mais disons que c’est un outil supplémentaire dans la vérification de l’authenticité des clichés.

  • 5. Surveiller le réseau

C’est l’étape la moins empirique, et pourtant… Surveiller ce qui se dit sur le réseau, sur Twitter, sur Facebook, sur les blogs, et observer ce qu’écrivent amateurs et professionnels sur les morceaux d’informations glanés en ligne permet au journaliste de cerner plus vite ce qui suscite les doutes et les questions. L’exemple de la photo truquée de Ben Laden mort est éloquent. Aussitôt l’image de cet homme au visage tuméfié mise à jour, des interrogations sur l’origine de la photo et son authenticité ont affleuré sur les réseaux sociaux, avant que le bidonnage soit révélé, relayé encore une fois en ligne.

Du contenu, du contexte et du code: telle est la loi des «3C» définie par le blog britannique Online journalism. Une règle qui pourrait supplanter celle des «5W» – who (qui), what (quoi), when (quand), where (où), et why (pourquoi) – dont les journalistes se servent pour produire leurs contenus.

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Alice Antheaume

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