Vivre l’enfer de Corée du Nord et s’enfuir

Parler de la Corée du Nord, pays le plus fermé au monde, c’est prendre le risque de se tromper. Mais ne pas en parler lorsqu’on en a l’occasion, c’est ajouter son indifférence aux souffrances sans fin qu’un régime totalitaire inflige à une vingtaine de millions d’hommes et de femmes. Comment donc ne pas en parler après une série de rencontres avec trois Coréens du Nord qui ont réussi à fuir l’enfer de leur pays pour s’installer au Sud? On les appelle talbukjas ici. Ils seraient 24 000 en Corée du Sud et j’ai pu en rencontrer dans le cadre d’un projet auquel j’ai pu contribuer et dont j’espère vous reparler très prochainement.

Ce qui frappe en premier lorsqu’on rencontre des talbukjas, les jeunes surtout, ce sont les séquelles que la malnutrition a laissées sur des corps qui ne demandaient qu’à grandir, mais qui pour les moins chanceux d’entre eux, n’avaient droit qu’à des bouillons de racine ou d’écorce d’arbre lors de la terrible famine que la Corée du Nord a connu dans les années 90. Parmi les trois avec lesquels j’ai pu faire connaissance, un étudiant de 29 ans paraissait en avoir 16, tandis qu’une étudiante de 21 ans paraissait en avoir 14.

Ce qui fait réfléchir ensuite, c’est que les trois talbukjas sont des exemples vivants que l’homme peut vivre longtemps et docilement privé de toute liberté élémentaire, mais pas avec la faim au ventre. C’est cette faim terrible, que peu de gens connaissent aujourd’hui en Europe ou en Corée du Sud qui pousse d’abord l’un des trois talbukjas, et avec lui certainement beaucoup d’autres gens normaux, à envisager de voler, “mais il n’y avait plus rien à voler”, puis finalement le cloue au lit, sans force, même pas celle de soulever sa tête devenue trop lourde pour un corps où il ne reste plus que les os. Mais de cette faim naît également l’énergie du désespoir qui permet à certains Coréens du Nord de traverser la frontière au mépris de la mort et du sentiment de trahison de leur patrie.

Car c’est paradoxal mais ce sentiment de trahison existe et montre l’étendue de l’emprise du régime de la dynastie Kim sur son peuple. A écouter ces témoignages on comprend qu’aucun autre régime au monde n’a poussé aussi loin le contrôle total du corps et de l’esprit de son peuple, si ce n’est celui imaginé par Orwell dans 1984. Car pour la grande majorité des Coréens du Nord, celle qui vit dans la relative indifférence du régime, ni particulierement persécutée, ni particulièrement choyée, celle donc, qui se contente de souffrir silencieusement de la faim et de l’absence totale de liberté, cette population là semble rester incroyablement fidèle au régime. Au point que parmi les trois talbukjas rencontrés, l’un raconte avoir traversé la frontière avec la Chine parce qu’il avait faim, mais en culpabilisant de trahir ainsi son pays, les siens, ses dirigeants, bref incapable de réaliser que c’est ce régime qui était à l’origine de toutes ses souffrances. A tel point qu’il pensait rester en Chine le temps de manger puis revenir au paradis socialiste une fois rassasié.

L’exemple de l’étudiante de 21 ans est encore plus révélateur de l’immense réussite du régime dans son entreprise d’endoctrinement absolu. Lorsqu’on rencontre cette charmante étudiante au sourire pétillant, on imagine une enfance sans histoire dans une chambre remplie de posters Hello Kitty. Point de Hello Kitty dans son village de Corée du Nord, mais l’étudiante raconte une enfance sans histoire dans un pays qu’elle aimait et pour la défense duquel elle mettait toute sa bonne volonté. Elle l’admettra elle-même sans sourciller: lorsqu’un voisin du village réapparait après une longue absence avec de nouveaux habits, elle le soupçonne d’avoir fait un tour en Chine et va aussitôt le dénoncer aux autorités locales. C’est en l’écoutant qu’on commence à comprendre l’extrême perversité du régime nord-coréen où même les individus les plus inoffensifs deviennent les rouages d’un système terrifiant où chacun est le délateur potentiel de l’autre.

Lorsqu’avec les difficultés économiques grandissantes, sa mère évoque vaguement l’idée de s’enfuir en Chine, elle s’y oppose avec vigueur et tente de “rééduquer sa mère”. Cette dernière aura le dernier mot en prétextant une visite chez une tante habitant au nord du pays, pour entraîner sa fille dans sa fuite du pays. Il aura fallu à cette étudiante deux ans pour prendre goût au monde libre et réaliser l’horreur de la Corée du Nord, où elle espère retourner un jour en tant qu’avocate des Droits de l’Homme.

Après ces témoignages, on ne peut être que pessimiste sur la capacité des Coréens du Nord à se soulever pour renverser le régime tyrannique dans lequel ils vivent depuis un demi-siècle. Le fondateur d’une ONG qui aide les réfugiés nord-coréens résume bien la stratégie du régime : choyer les militaires et les 3 millions d’élites privilégiées vivant à Pyongyang et seules susceptibles de soulèvement. “Seules ces deux catégories comptent pour le régime, la vingtaine de millions de Coréens du Nord restante, trop faible et docile pourrait être entièrement laissée à l’abandon qu’elle crèverait silencieusement sans mettre en danger le maintien du régime.”

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