L’espion qui venait du Nord

En cette année 2011, la péninsule coréenne a bel et bien un pied toujours englué dans le passé de la guerre froide. Ainsi cette décision du gouvernement de Séoul de relever le montant des récompenses pour qui signalerait des comportements suspects ou dénoncerait des espions nord-coréens. C’est donc une somme pouvant aller jusqu’à 350 000 euros qui m’attendrait si je transmettais aux autorités des informations en lien avec l’espionnage nord-coréen.

Il est impossible de savoir jusqu’à quel point la Corée du Sud serait infiltrée par les espions du Nord. Mais beaucoup jugent crédible l’hypothèse selon laquelle qu’un nombre non négligeable d’espions du Nord (certains avancent même le chiffre de 40 000), seraient infiltrés depuis longtemps et parfaitement intégrés à la société capitaliste du sud. Des espions dormants prêts à agir au cas où un ordre viendrait. Je conseille ici le très bon roman de l’auteur Kim Young-ah, l’Empire des lumières, qui imagine le destin de l’un de ces espions, installé depuis suffisamment longtemps au Sud pour y avoir bâti une parfaite couverture: un travail, une femme, une fille, une maîtresse même, et qui un beau jour est rappelé à son devoir par la Mère Patrie.

Dans les années 70 et 80, au plus fort de l’activité d’espionnage, la population entière était soumise à une campagne de vigilance et d’incitation à la délation à coup de slogans explicites (“signalons tout suspect”, “trouvons la lumière en dénonçant”): autant dire qu’il ne fallait pas parler coréen avec un accent du Nord un peu marqué ou avoir ses chaussures mouillées par la rosée du matin en période de couvre-feu. Ajoutez à cela que l’accusation d’espionnage ou de sympathie avec le Nord était un prétexte facile pour mâter les opposants au régime militaire de ces années, et vous comprendrez pourquoi, lors de ma première visite en Corée, mes parents m’avaient interdit de fredonner “l’International” que je venais d’apprendre dans un recueil pour enfants de grands airs connus.

S’il est difficile de savoir précisément à quel point l’espionnage nord-coréen est actif aujourd’hui, il est très facile de réaliser à quel point il l’a été par le passé: en 1968, un commando de 31 nord-coréens s’infiltre au Sud pour assassiner le Président sud-coréen. Il pénètre jusqu’aux abords du palais présidentiel avant d’être découvert et arrêté dans le sang. En 1974, rebelote si ce n’est que le modus operandi diffère: un espion seul qui manque de peu le Président Park lors d’un discours. La Première Dame aura moins de chance et décédera.

Récemment, les opérations d’espionnage sont moins spectaculaires mais les autorités sud-coréennes considèrent plus que jamais la menace sérieuse, notamment avec l’accueil de réfugiés nord-coréens parmi lesquels pourraient se cacher des espions. Il y a une semaine, les autorités affirmaient avoir découvert un réseau d’espions coordonné par un dirigeant d’une PME dans le secteur IT mais impliquant des personnes de haut niveau dans les sphères syndicales, académiques et politiques, dont des membres du principal parti d’opposition.

Comme toujours, il est difficile de distinguer la part réelle de menace des simples règlements de compte politiciens.

Les commentaires sont fermés !

« »