L’histoire de Samsung (partie 2/2): la République de Samsung

Stand Samsung au CES 2010 (cc: joanna8555)

Stand Samsung au CES 2010 (photo cc: joanna8555)

 

 

 

 

 

 

Imaginons un instant qu’en France, Danone, Lagardère, Vivendi et BNP Paribas soient entre les mains d’une même famille, l’un dirigé par le frère de celui qui dirige l’autre, lui-même neveu du président du troisième, etc. Imaginons le poids d’une telle coalition d’annonceurs sur les médias, ou l’influence que pourrait avoir le soutien de ce groupement de mastodontes sur la vie politique. Bien sûr on pourrait arguer que même en France, les intérêts du Medef sont bien représentés lors d’élections, mais imaginons la puissance d’une famille qui détiendrait quelques uns des plus beaux fleurons du CAC 40. Vous mesurerez alors pourquoi les Coréens appellent parfois leur pays  « la République de Samsung ».


Lorsqu’en 2007 Apple dévoile son iPhone, tous les fabricants de téléphones mobiles sont pris de court, Samsung compris. L’iPhone commence alors son déploiement systématique à l’international si bien qu’au début 2009 il est en vente à peu près partout dans le monde, excepté quelques pays sous-développés… et la Corée du Sud, pays ayant sûrement le plus d’appétit au monde pour les gadgets IT. La cause du retard ? Une réglementation coréenne obligeant les fabricants de smartphones à offrir un système d’exploitation compatible avec le standard local WIPI. En clair, la nécessité de développer un nouveau logiciel spécifique à la Corée, une corvée à laquelle ni Apple, ni RIM, la société fabricant les Blackberry ne s’emploiera.


Cette obligation disparaît en 2009 et les Coréens découvriront le iPhone avec deux ans de retard sur le reste du monde. Le WIPI disparaît mais les tracasseries administratives subsistent pour Apple et KT, l’opérateur mobile partenaire, entre convocations devant commissions parlementaires enquêtant sur son service après-vente ou lenteur administrative à délivrer les autorisations : l’Iphone 4 sort lui aussi avec quelques mois de retard sur les autres pays, en septembre 2010, soit deux mois après le lancement du Samsung Galaxy S en Corée. L’iPad sortira plus tard encore, à Noël 2010, alors qu’il est disponible depuis mai 2010 en France.


Bien entendu il n’est prouvé à aucun moment que Samsung soit intervenu pour mettre des bâtons administratifs dans les roues de son concurrent américain. Mais dans un contexte où l’évolution du chiffre d’affaires d’un groupe impacte aussi significativement la situation économique d’un pays entier, ne peut-on pas imaginer que la défense des intérêts de ce groupe devienne cause nationale ?


Il ne s’agit pas uniquement de parts de marché ou de croissance du chiffre d’affaires, mais du poids de ce groupe dans la vie sociale et politique du pays. Car quel média pourrait se mettre à dos un tel hyper-annonceur ? Quel homme politique pourrait s’opposer ouvertement aux intérêts d’un tel géant ?


En 1997, Kim Young-chul, jeune procureur brillant et auréolé pour avoir obtenu la condamnation de l’ancien dictateur Chun Doo-hwan pour corruption, tape dans l’œil du groupe Samsung qui le recrute pour en faire son directeur juridique. Sept ans plus tard, Kim en démissionne, écœuré par les pratiques illégales et non éthiques dont il prétend avoir été le témoin, voire même l’acteur. En 2007 sort son livre témoignage (‘Thinking Samsung’) où il raconte ce qu’est selon lui la face cachée de Samsung. Il accuse notamment le chairman de Samsung Lee Kun-hee et ses lieutenants d’avoir mis de côté l’équivalent de 215 millions de dollars dans des caisses noires. Il accuse également le Groupe d’avoir falsifié certains aspects de sa comptabilité et corrompu une série d’hommes politiques et de magistrats pour obtenir leur silence dans le transfert d’actions à prix avantageux au profit de Lee Jae-yong, fils de Lee Kun-hee, afin de préparer sa succession. Il va même jusqu’à livrer la liste de quelques-uns des magistrats que lui même aurait directement acheté.


A la sortie du livre… Rien. Aucun média ne juge digne d’intérêt ces révélations mettant en cause l’homme le plus riche de Corée dans une affaire de caisses noires de plusieurs centaines de millions de dollars. Aucun article, aucun reportage ne sera consacré à ce livre qui passe inaperçu et il faut attendre le bouche à oreille des lecteurs au travers des Twitter, Facebook et autres médias sociaux locaux, puis la sollicitation de la presse internationale pour que l’opinion publique s’en empare.


Les réactions à ces révélations sont à la mesure de la relation passionnelle que vivent les Coréens avec Samsung, tantôt honnie, tantôt célébrée. L’opinion publique se scinde en deux avec d’une part ceux pour qui Kim Young-chul n’est qu’un traitre crachant sur la main qui l’a nourri pendant dix ans. Dans une société profondément confucéenne, où l’on doit respect et fidélité inconditionnelle à ceux qui nous ont fait grandir, parents, professeurs, et dans une plus large mesure l’entreprise, Samsung apparaît pour certains comme le père que l’un des fils aurait trahi dans l’ingratitude la plus totale. D’autant que la culture de Samsung imprimé par son fondateur impose un contrat moral aux collaborateurs à qui on exige un dévouement sans borne et une fidélité absolue au groupe, en échange des meilleures conditions matérielles de travail du pays, en plus du prestige d’appartenir au fleuron du capitalisme coréen.


Pour d’autres Kim pourrait être l’un des héros d’un roman de Grisham. Avocat dont le sens de l’éthique triomphant n’a d’égal que son courage de se dresser seul contre la toute puissante organisation. Les partisans de l’avocat pointent du doigt Samsung, mais s’interrogent surtout sur l’état de l’indépendance de la classe politique, des médias et de la justice face aux intérêts d’un groupe aussi puissant. Groupe qui nie catégoriquement et en bloc toutes les accusations dont il fait l’objet, qualifiant le livre de Kim Young-chul de pure fiction, puis se contente d’ignorer royalement son ancien directeur juridique.


La justice se penche sur l’affaire et à l’issue d’une enquête hautement médiatisée condamne Lee Kun-hee à trois ans de prisons avec sursis pour fraude fiscale. Mais il sera lavé des accusations de corruption pour faute de preuve. Au printemps 2008, Lee Kun-hee endosse la responsabilité des sujets dont il est reconnu coupable et annonce sa démission du poste de Chairman de Samsung.


Le pot de terre aurait-il éraflé le pot de fer ? A peine : fin 2009, le Président de la République Lee Myung-bak, gracie Lee Kun-hee (aucun lien de parenté entre les deux Lee) au prétexte qu’il est également membre du Comité Olympique et invoquant le rôle majeur que celui-ci pourrait jouer dans la candidature de la ville de Pyeongchang pour les Jeux Olympiques d’hiver de 2018. En fait, le Comité Olympique suspendra la participation de celui-ci aux commissions pour 5 ans, mais qu’à cela ne tienne, cette parenthèse douloureuse pour le groupe se referme lorsque Lee Kun-hee annonce en mars 2010 son retour au poste de Chairman du Groupe Samsung.


Kim, Young-chul, quant à lui vit reclus à la campagne. Il a certes gagné en notoriété, il compte certes de fervents partisans, mais il semble à jamais banni des cercles d’influence dont il fut autrefois l’un des membres éminents.


Il serait excessif d’avoir une lecture trop manichéenne de ces événements et de se persuader d’un Samsung totalitaire, faisant activement pression sur tous les décideurs politiques et économiques de la Corée pour préserver ses intérêts. Les choses ne se passent sûrement pas aussi grossièrement. Le problème ne réside d’ailleurs pas dans les préméditations supposées de Samsung, mais dans les excès qui émergent automatiquement d’une situation où un seul groupe, voire une seule famille, contrôle à ce point les richesses économiques d’un même pays. Face à une situation où tout le pays sombrerait s’il advenait un malheur à ce groupe, comment ne pas voir la convergence entre les intérêts privés de ce groupe et les intérêts publics, qu’ils soient gérés par des gouvernement de droite ou de gauche ?


Samsung poursuit donc sa route du succès permettant à la Corée de poursuivre sa propre route de la croissance (6,1% en 2010). Lee Kun-hee continue de préparer sa succession au profit de son fils Lee Jae-yong. C’est en tout cas la lecture qu’on peut faire de la nomination fin 2010 de Lee Junior au titre de « President » de Samsung Electronics, rejoignant ainsi le cercle très prisé des 17 autres Présidents de l’entreprise.


Mais la famille regorge de talents et d’ambitions et la nomination de l’une des filles de Lee Kun-hee au poste de President de Samsung Everland, une autre filiale du groupe, prête à confusion. Samsung Everland est en effet la holding de facto du groupe, dont la structure de l’actionnariat est aussi compliquée qu’un jeu de casse-tête coréen. Les médias s’interrogent donc : est-ce un leurre ? Une réelle menace pour le fils, challengé par un père exigeant et souhaitant le mettre en concurrence ? Et l’opinion publique suit les péripéties de cette dynastie, un peu par divertissement comme d’autres liraient des tabloïds, un peu également comme si leur avenir en dépendait.

Un commentaire pour “L’histoire de Samsung (partie 2/2): la République de Samsung”

  1. […] Ce billet était mentionné sur Twitter par lortwitt, Marechal. Marechal a dit: Samasung, un empire dominant : https://blog.slate.fr/la-gazette-de-seoul/2011/02/10/lhistoire-de-samsung-partie-22-la-republique-de-samsung/ […]

« »