Pour la taille, le pouvoir compte

Barak Obama (1m85), Carla bruni (1m76), Nicolas Sarkozy (1m68)

Barak Obama (1m85), Carla Bruni (1m76), Nicolas Sarkozy (1m68) Crédit: U.S. White House

L’histoire ne manque pas d’exemples de personnages de petite taille (au sens propre) ayant exercé de grands pouvoirs. Lénine mesurait 1m65 comme Charlot, Louis XIV 1m62 (*) comme Beethoven, Mozart et Benoit XVI, Voltaire 1m60, Balzac 1m57, Jean-Paul Sartre 1m52, Jeanne d’Arc 1m50, Edith Piaf 1m42… Ces tailles, listées sur des sites comme Astrotheme, sont très souvent contestées. C’est le cas de celle de Nicolas Sarkozy. Donnée à 1m62 sur certains sites, elle est estimée à 1m68 par Astrotheme et à 1m65 dans un article du magazine Science du 12 janvier 2012 qui fait référence à une étude parue par la revue Psychological Science.

Métaphore du pouvoir

Michelle M. Duguid (Université de Washington) et Jack A. Goncalo (Université de Cornell) ont réalisé des expériences à partir de la phrase prononcée par Carl-Henric Svanberg, président de BP, après l’explosion de la plateforme Deepwater Horizon en 2010. Ce dernier a plusieurs fois fait référence aux “petites gens” (“We care about the small people”) après le drame. Les chercheurs ont donc enquêté pour déterminer si “la taille est une métaphore du pouvoir”. Ils ont mené trois expériences avec des groupes de quelques dizaines de personnes afin de vérifier s’il existe une corrélation entre la relation au pouvoir de chaque participant et la perception de sa propre taille. Ainsi, dans la troisième expérience avec 98 participants (43 femmes), les volontaires ont été séparés en deux groupes constitués au hasard. Au premier, il a été demandé de se souvenir d’un moment de leur vie dans lequel ils ont exercé un pouvoir sur un autre individu. Les membres du second groupe ont dû, eux, se souvenir d’un moment au cours duquel ils ont été soumis au pouvoir d’un autre individu. Tous les participants ont décrit en détails ces situations vécues par écrit. Ensuite, ils ont été conviés à un jeu sur second-life dans lequel ils devaient créer un avatar d’eux-mêmes les représentant au mieux et dont la taille était graduée de 1 à 7.  Résultat: les membres du groupe s’étant rappelé une situation d’exercice du pouvoir ont choisi des avatars significativement plus grands que ceux du groupe s’étant souvenu d’une situation de soumission au pouvoir.

Complexe de petite taille

Le fauteuil magique... - Image AFP

Les chercheurs concluent que le sentiment du pouvoir chez un individu influence sa perception de sa taille par rapport à celle des autres. Autrement dit, plus on se sent puissant, plus on a l’impression d’être grand. De là à penser que l’un des objectifs de la recherche du pouvoir est de compenser un complexe de petite taille… C’est justement ce que les chercheurs veulent étudier dans de prochaines expériences. “En somme, nos résultats suggèrent que le président de BP pourrait avoir involontairement fourni une piste en matière d’expérience physique du pouvoir”, concluent Michelle Duguid et Jack Goncalo.
La langue semble les avoir devancés depuis longtemps. Ne parle-t-on pas de “grands hommes” pour désigner ceux qui ont réalisé de grandes choses ? Même si l’expression se féminise mal… Et puis l’histoire fournit quelques contre-exemples: Hitler et Staline mesuraient tous les deux 1m72, Napoléon 1m69, ce qui n’était pas particulièrement petit à leurs époques. François Mitterrand (1m72) ne rend qu’un cm à François Hollande (1m73).

Michel Alberganti

(*) Comme le fait remarquer Ben, la taille de Louis XIV fait débat. Même sur Wikipedia. L’erreur semble bien provenir d’une armure offerte par Venise et dont la taille ne correspondait pas à celle du roi. D’après le Quid, Louis XIV mesurait 1m80. D’autres tailles sont avancées: 5 pieds 8 pouces, ce qui ferait 1m84 avec la valeur de ces unités  après la réforme de Colbert. Avec les valeurs précédant cette réforme, on trouve 1m70. Les talonnettes (11 cm) et la perruque viennent compliquer encore l’estimation visuelle de la taille du roi… Il semble toutefois que les révolutionnaires qui ont profané la sépulture de Louis XIV le 12 octobre 1793 aient témoigné de sa “grande taille”.

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Le réchauffement climatique va-t-il nous faire rapetisser ?

Dans le jeu des sept familles des impacts du réchauffement climatique sur les écosystèmes et les espèces vivantes, on a déjà la fonte des glaciers et de la banquise arctique, la montée des océans, leur acidification, l’augmentation de la fréquence des feux de forêts, le déplacement des espèces vers la fraîcheur (plus hautes altitudes et latitudes), des saisons de reproduction et de floraison qui commencent plus tôt et… il m’en manque une septième. Et pourquoi pas l’impact direct sur le “physique” des plantes et animaux ? C’est ce que suggère un article de perspective publié, dimanche 16 octobre, par la revue Nature Climate Change.

Signé par Jennifer Sheridan et David Bickford, biologistes à l’université de Singapour, ce travail explique que le réchauffement climatique devrait conduire à une réduction de la taille de la plupart des êtres vivants, rapetissement que l’on est sans doute déjà en train de constater sur certaines espèces, soit parce qu’elles ont des générations courtes et s’adaptent vite comme certains passereaux ou rongeurs, soit parce qu’elles sont particulièrement touchées par le changement de climat ou sensibles, comme l’ours polaire ou le cerf. Cette diminution de la taille au cours d’un épisode de rapide réchauffement climatique est par ailleurs documentée par les fossiles datant du Maximum thermique du passage Paléocène-Eocène (-55,8 millions d’années), une parenthèse brûlante de vingt millénaires durant laquelle la température a augmenté de 6°C. A l’époque nombre d’arthropodes se sont carrément nanifiés, scarabées, abeilles, guêpes, araignées, fourmis et autres cigales perdant entre 50 et 75 % de leur taille !

Un certain nombre d’expériences de climatologie à échelle réduite, où l’on manipule artificiellement certaines données de l’environnement, ont confirmé cette tendance. Ainsi, une acidification de l’eau, conséquence de la plus forte teneur de l’atmosphère en dioxyde de carbone, ralentit-elle la croissance et la calcification de nombreuses espèces comme les mollusques à coquilles ou les coraux. De même, les petits crustacés que sont les copépodes, certaines algues et le phytoplancton réagissent négativement à une baisse du pH océanique. Lorsque les chercheurs bidouillent la température à la hausse, les conséquences ne sont guère différentes. Tout degré Celsius supplémentaire se traduit en moyenne, pour toute une variété de plantes, par une réduction significative de la masse des pousses et des fruits. Et quand il s’agit d’animaux, plusieurs études ont montré une diminution de la taille chez des invertébrés marins, des poissons ou des salamandres. Idem pour les sécheresses provoquées.

Quels mécanismes l’article de Nature Climate Change évoque-t-il pour expliquer ce rapetissement ? Plusieurs causes sont citées, à commencer par la raréfaction de l’eau et des nutriments. Les prédictions des climatologues et de leurs modèles prévoient une fréquence accrue des épisodes de sécheresse, y compris dans les régions du monde qui seront plus arrosées à l’avenir. Une diminution de la taille des plantes est donc à prévoir et donc une baisse des ressources végétales pour les herbivores. Autre facteur jouant un rôle dans le rapetissement animal : le métabolisme augmente avec la température chez les espèces à sang froid. Etant donné que les ressources en calories sont réparties entre le métabolisme, la reproduction et la croissance, il y a fort à parier que cette dernière servira de variable d’ajustement à moins que les animaux parviennent à se nourrir davantage. Mais à trop rétrécir, certaines espèces risquent, en descendant sous un certain volume, la mort par dessication, notamment chez les amphibiens très sensibles à la déshydratation. Autre dérèglement que l’on commence à voir en Amazonie : la hausse du CO2 atmosphérique profite davantage aux lianes, à croissance rapide, qu’aux arbres, à croissance lente. Résultat : les arbres sont étouffés et meurent davantage, ce qui réduit la biodiversité.

A priori, certaines espèces, minoritaires, tirent bénéfice des nouvelles conditions climatiques pour grandir. Ainsi, certains lézards de France profitent-ils des températures estivales plus élevées lors de leur premier mois de vie pour gagner en taille par rapport aux générations précédentes. Cela dit, ce bénéfice risque d’être de courte durée car, à plus long terme, ces reptiles pourraient ne pas survivre au changement d’habitat produit par le réchauffement climatique… Et l’homme dans tout cela ? L’article n’évoque pas directement la taille de cette espèce dont on sait que ses représentants les mieux nourris ne cessent de grandir (et de grossir) depuis des décennies. En revanche, puisqu’on parle de nourriture, la conséquence de tout ce qui précède pourrait bien se faire sentir dans les assiettes. Si les plantes et animaux diminuent en taille alors même que la population mondiale devrait s’enrichir de deux milliards d’humains supplémentaires au cours des quarante prochaines années, on pressent comme un problème. Il est donc important de mieux quantifier ce phénomène et les auteurs de l’article proposent une solution économique pour le faire : utiliser les millions de spécimens présents dans les collections des plus grands muséums d’histoire naturelle du monde, dont certains sont là depuis des siècles, et les compléter avec les expéditions de terrain pour mesurer l’évolution récente de la taille des êtres vivants à la surface de notre petite planète.

Pierre Barthélémy

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