Orgie chez les serpents jarretières

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Imaginez une telle situation dans laquelle, de surcroît, les mâles sans bras auraient les yeux bandés… C’est le problème rencontré par les serpents-jarretières, ou couleuvres rayées (Thamnophis sirtalis parietalis) qui ne détectent les femelles, pourtant souvent plus grosses, qu’à l’odeur. Ces reptiles qui arborent de ravissantes rayures rouges sur leurs flancs sont fortement attirés par les phéromones sexuelles exhalées par la peau des femelles. Mais le fonctionnement exact de ce système de reconnaissance a longtemps échappé aux chercheurs.

Mâles “féminisés”

Rockwell Parker et Robert T. Mason, du département de zoologie de l’université de l’Oregon, ont donc fait l’expérience suivante: des capsules d’œstrogènes ont été implantées près des testicules de serpents mâles afin de simuler la production d’hormones par les femelles. Ensuite, des mâles normaux ont été placés en situation de choisir entre les traces odorantes laissées par des mâles “féminisés”, des femelles de petite taille et des femelles de grande taille, ainsi que des mâles transsexuels, c’est à dire émettant naturellement une petite quantité de phéromones femelles. Et les chercheurs ont pu constater que les mâles normaux étaient attirés de la même façon par les mâles féminisés et les grandes femelles, comme ils le rapportent dans leur article paru dans The Journal of Experimental Biology.

Risques de confusion via la pollution

Ils en concluent que ce sont bien les œstrogènes qui agissent seuls comme moteurs de l’attraction sexuelle entre les serpents-jarretières et que la forme des femelles n’intervient pas. Un constat inquiétant, selon les chercheurs. En effet, les agents chimiques polluants mimant les œstrogènes pourraient perturber la reconnaissance sexuelle des serpents et donc leur reproduction. Les mâles pourraient en effet jeter leur dévolu sur d’autres mâles ayant la même odeur que les femelles. “La bonne nouvelle, c’est que ces phénomènes perturbateurs sont réversibles”, concluent-ils.

Michel Alberganti

Rappel: Participez à l’exercice de prospective que vous propose Slate et Globule et télescope: Ce sera comment, la vie en 2112 ?

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Au commencement était le spermatozoïde

Depuis 600 millions d’années, le même gène, installé chez la plupart des animaux, assure la production des gamètes mâles

Au-commencement

Sans vouloir poser de question indiscrète, avez-vous déjà comparé les appareils reproducteurs masculins de l’espèce humaine et de la mouche ? Non ? Quel manque de curiosité… Quand on observe ces délicates machines, les différences sautent aux yeux, la faute à la sélection naturelle qui, depuis l’ancêtre commun de ces deux espèces, a fait valser les choses presque aussi vite que les gouvernements de la IVe République. Pourtant, une équipe américaine de la Northwestern University (Chicago, Illinois) vient de prouver, dans une étude parue le 15 juillet dans la revue en ligne PLoS Genetics, que le gène codant une protéine indispensable à la fabrication des spermatozoïdes n’avait pas varié d’un iota depuis 600 millions d’années. Et qu’on le retrouvait chez tous les bilatériens. Comme son nom l’indique (ce n’est pas si fréquent dans la classification du vivant), la grande famille des bilatériens regroupe toutes les bestioles dotées d’une symétrie bilatérale, ce qui englobe, en plus de nous-mêmes, le lombric, le vautour, la veuve noire ou la hyène. Tous ces charmants animaux sont, à des degrés divers, nos cousins. Pour paraphraser Kennedy, dites : “Je suis un bilatérien.”

Et tous autant que nous sommes (enfin, nous, les mâles…), nous fabriquons des spermatozoïdes. Certains, comme la mouche, dans des tubes, d’autres, comme George Clooney, dans des testicules, grâce à une protéine nommée… Boule (cela ne s’invente pas et je n’y suis pour rien). Les auteurs de l’étude l’ont retrouvée dans la population diversifiée que voici (le nom de chaque espèce apparaît en passant le pointeur de la souris sur la photo) :

Pour la petite histoire, on retiendra qu’Eugene Xu, un des chercheurs en question, s’en fut, pour les besoins de la cause, acheter une truite arc-en-ciel au marché aux poissons de Chicago. Mais, lorsqu’il la déballa, quelle ne fut pas sa consternation en s’apercevant que la bête avait été éviscérée. Il retourna au marché. J’aurais bien voulu contempler la tête du poissonnier quand Eugene lui lança : “J’ai besoin des testicules !” Vain effort. Pour pallier ce manque, le scientifique dut se résoudre à… partir à la pêche, ce qui ne fut sans doute pas la partie la moins agréable de son travail.

Avec 600 millions d’années au compteur, ce qui le fait remonter au précambrien, le gène Boule est un vieux briscard qui a résisté à tout, à commencer par la pression de l’évolution. En réalité, son mode de protection est la sélection négative : si une mutation intervient, l’individu qui la portera sera automatiquement stérile (et ne pourra donc transmettre la mutation). L’équipe américaine l’a testé en modifiant le gène en question chez des souris mâles. Quand Boule n’est pas intact, la production de spermatozoïdes ne va pas à son terme. A l’inverse, Eugene Xu avait,  dans une précédente publication, montré que le gène Boule humain, implanté chez des mouches dont le gène homologue avait muté, remettait en marche la spermatogénèse… Tous ces résultats pourraient donc avoir un grand intérêt dans la lutte contre l’infertilité… mais aussi pour les recherches visant à mettre au point un contraceptif masculin !

Pierre Barthélémy

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