OGM et cancer : les Allemands tirent les premiers, l’Europe suit

Tandis que l’ANSES tarde à remettre son analyse, pourtant demandée en urgence par le gouvernement français, sur l’étude publiée le 19 septembre 2012 par l’équipe de Gilles-Eric Séralini, les Allemands, à qui l’on avait, semble-t-il, rien demandé, publient leurs conclusions. Et elles sont dures. De son coté, l’Europe, dont l’EFSA avait, elle, reçu une demande d’expertise de la part de la France, grille, elle aussi, la politesse à l’ANSES en publiant dès le 4 octobre le résultat de son premier examen. Et il est sévère.

Insuffisant, inadéquat…

L’EFSA considère l’étude comme “de qualité scientifique insuffisante pour être considérée comme valable en matière d’évaluation du risque”. De plus, son examen préliminaire considère que “la conception, le rapport et l’analyse de l’étude sont inadéquats”.  Pour approfondir son jugement, l’EFSA a demandé à l’équipe Séralini de partager des informations supplémentaires essentielles. En attendant, à cause de ces défauts, l’organisme se déclare incapable de considérer les conclusions des auteurs comme scientifiquement justes. “Aucune conclusion ne peut être tirée de l’occurrence des tumeurs chez les rats testés”, note l’EFSA. Suivent une dizaine de points que l’autorité juge problématiques.

Pas d’objectif prédéfini

Parmi ces critiques, certaines sont déjà connues, comme la race des rats choisie (sensible aux tumeurs  au cours de leur vie normale) ou la non conformité de l’étude aux protocoles internationaux (10 rats par groupe au lieu de 50), d’autres le sont moins. Ainsi, l’EFSA souligne la présence d’un seul lot de contrôle au sein des 10 lots de rats testés. Elle en déduit qu’il n’y avait pas de groupe de contrôle pour 4 groupes, soit 40% des animaux, nourris avec du maïs OGM traité ou non avec de l’herbicide Roundup. L’EFSA note également que l’expérience n’avait pas d’objectif bien défini au départ alors que cela est nécessaire pour établir le protocole correspondant. L’autorité se plaint aussi de l’absence d’information sur la composition de la nourriture des rats, en particulier la présence ou non de mycotoxines. Absence, également, de données sur les quantités de nourriture ingérées, seuls des pourcentages d’OGM et de Roundup étant indiqués. La méthode statistique d’analyse des résultats est aussi contestée.

L’Europe ne remet pas en cause ses évaluations

L’EFSA en déduit qu’elle ne voit pas de motifs de ré-examiner ses évaluations précédentes du maïs Monsanto NK603 ni de prendre en compte les résultats de l’équipe Séralini dans l’évaluation du glyphosate, la molécule active du Roundup. Néanmoins, elle annonce une seconde analyse, plus approfondie, pour la fin du mois d’octobre. Cette dernière prendra en compte toutes les informations supplémentaires fournies par l’équipe Séralini, les évaluations réalisées par les pays membres ainsi que celle des autorités allemandes, responsables des autorisations concernant le glyphosate.

Conclusions non compréhensibles

Justement, l’institut BfR (Das Bundesinstitut für Risikobewertung) a publié son opinion sur l’étude Séralini daté du 1er octobre. Il semble que l’EFSA se soit inspiré des conclusions allemandes, tant les critiques se recoupent. Néanmoins, le BfR reconnaît l’intérêt d’une étude sur le long terme d’une alimentation contenant du glyphosate à 0,5%. Il explique que ce travail n’a pas été effectué auparavant car la règlementation internationale n’impose qu’un test des substances actives elles-mêmes. Ainsi, le glyphosate lui-même a été largement étudié par de nombreuses études à long terme sur des rats et des souris sans qu’aucun effet sur le développement de cancers, une augmentation de la mortalité ou un impact sur le système endocrinien n’ait été observé, contrairement aux résultats obtenus par l’équipe Séralini.
Si l’institut juge intéressante la démarche des Français, elle est encore plus sévère que l’EFSA lorsqu’elle évalue le protocole et les résultats de l’expérience. Elle estime ainsi que les données expérimentales ne justifient pas les principales conclusions de l’étude. Qu’en raison de défauts dans la conception de l’étude aussi bien que dans la présentation et l’interprétation des données, les conclusions correspondantes tirées par les auteurs ne sont pas compréhensibles. Que pour une évaluation plus approfondie, le BfR a demandé aux auteurs de fournir le rapport d’étude complet comprenant les données individuelles des animaux et a posé certaines questions précises. Des demandes n’ayant pas reçu de réponses pour l’instant.

Une position difficile à tenir

Le rapport de 7 pages du BfR relève également de multiples manques dans les informations nécessaires à une évaluation en profondeur de l’étude. Critique déjà formulée plusieurs fois par différents scientifiques qui y ont accédé. Au JT de 20 heures de France 2, le 4 octobre, Gilles-Eric Séralini a expliqué que le jugement de l’EFSA provenait du fait que l’organisme ne voulait pas se dédire vis à vis de ses évaluations précédentes du NK603 “avec des tests trop courts”. Il a également laissé entendre, assez confusément, que l’EFSA est sous l’influence des lobbies et des industriels des OGM.

Cette position de Gilles-Eric Séralini devient ainsi de plus en plus difficile à tenir. On voit mal comment il pourra continuer à refuser de donner des informations détaillées sur son expérience afin qu’une évaluation complète de l’étude puisse être réalisée. A moins que sa stratégie vise uniquement le battage médiatique qu’il a déjà largement réussi à engendrer. Dans ce cas, nous risquons de rester sur notre faim en attendant le résultat d’une éventuelle nouvelle étude. Dans deux ou trois ans…

Michel Alberganti

26 commentaires pour “OGM et cancer : les Allemands tirent les premiers, l’Europe suit”

  1. […] un autre lien pour le plaisir: http://blog.slate.fr/globule-et-tele…-leurope-suit/ "in OGM we trust" s'abstenir de juger, pas de sourire Répondre avec […]

  2. « On voit mal comment il pourra continuer à refuser de donner des informations détaillées sur son expérience afin qu’une évaluation complète de l’étude puisse être réalisée. »
    Et c’est pourtant très exactement ce que Séralini a fait plus tard dans la journée : http://www.actu-environnement.com/ae/news/mais-ogm-nk603-efsa-seralini-16729.php4 « le professeur Séralini, qui a dirigé cette étude, a indiqué à l’AFP qu’il ne fournirait aucune donnée supplémentaire [à l’EFSA]. »
    Personnellement, je suis choqué par son hypocrisie, puisqu’il a le culot d’ajouter à ce refus : « Le professeur Séralini indique, en guise de réponse, vouloir être jugé par “la vraie communauté scientifique […]”. »
    Refuser de publier publiquement ses résultats bruts (ce qui serait suffisant pour l’ESFA), c’est à l’opposé total de la démarche scientifique, puisqu’il empêche sciemment « la vraie communauté scientifique » de la juger.

  3. le juger*

  4. Emission “Arret sur images” du 28/09 avec Séralini, Lepage, avec les journalistes Stéphane Foucart du Monde et Michel de Pracontal de Mediapart.
    http://www.youtube.com/watch?v=bmmNNUqA7QI&feature=youtu.be
    la question des statistiques est abordée à partir de 21:55

  5. Ne pas rater le nouveau film-événement de Marie-Monique Robin (qui a réalisé “Le monde selon Monsanto”): « Les Moissons du futur » (en 6 volets) sera diffusé sur Arte mardi 16 octobre, à 20 h 50.
    http://www.arte.tv/fr/les-moissons-du-futur/6815836.html

  6. rapport à MM Robin, je viens de lire un article très intéressant sur cette personne qui ne supporte pas la contradiction, surtout si elle vient de scientifiques méritants, reconnus et intègres (exemple le Prf Marcel Kuntz), voici l’article en question: http://www.agriculture-environnement.fr/a-la-une,6/marie-monique-robin-du-journalisme-au-militantisme-anti-ogm,344.html
    A partir de cela, ma question est simple, pourquoi cette personne journaliste de formation se permet de remettre en cause systématiquement les spécialistes ? Pourquoi laisse t’elle son émotion prendre le dessus, le faisant passer de journaliste d’investigation à journaliste engagée personnellement ? Est ce que ça n’altère pas à divers degrés son jugement sur les sujets qu’elle traite ?

  7. @JP Personnellement, je respecte beaucoup le travail de Marie-Monique Robin. Contrairement à ce que vous écrivez, elle ne remet pas en cause les spécialistes mais une entreprise, Monsanto. Ses films précédents portaient sur des sujets très différents. Elle a appliqué une méthode journalistique, cela s’appelle une enquête, pour analyser les méthodes de cette entreprise. Que des chercheurs en biologie végétale se sentent mis en cause me laisse perplexe. Au pire, cela alimente les soupçons de collusion avec ce même industriel…
    Un point de détail: l’article que vous citez affirme que le chiffre d’affaire de Monsanto est inférieur à 5 milliards de dollars, alors qu’il est supérieur à 13 milliards de dollars. Et plus de 11 milliards en 2008. Trois clics de souris permettait de vérifier ce chiffre. Pour moi, cela suffit pour arrêter ma lecture de cet article non signé datant de 2008. Direz-vous que son auteur anonyme méprise son lecteur en le désinformant?

  8. […] Séralini, sommé par différentes institutions (EFSA, BfR, HCB…) de fournir ses données d’expérience au sujet de sa publication du 19 septembre, a déclaré qu’il ne les […]

  9. D’accord avec vous, alors mon questionnement est simple, la lutte engagée actuellement est elle contre monsanto ou contre les ogms (quelque soit leur origine ou leur application) ? Si c’est essentiellement contre monsanto, cette lutte engagée en france risque fort de se cantonner à la france (ou du moins à l’europe), et ne pensez vous pas que monsanto n’en a “rien à faire” ? C’est une multinationale qui je pense est largement capable de se passer du marché OGM français ou européen, surtout qu’il lui reste en france et en europe le marché “conventionnel”. Le souci est que cette lutte contre monsanto affecte toute la filière OGM qui je pense en france, dans nos entreprises (limagrain, ce n’est pas monsanto) et nos laboratoires (publique ou privé) est sérieuse et transparente. On met donc en péril ses entreprises en ne leur permettant pas de développer les outils qui leurs permettraient de lutter à armes égales sur le marché mondial. On risque en plus de faire l’impasse sur une technologie, au risque de devenir dépendant dans un futur plus ou moins proche.

  10. @JP Je suis également entièrement d’accord avec votre analyse sauf sur quelques points. Je ne pense pas que la lutte contre Monsato soit vaine. Le point délicat est de ne pas jeter les OGM avec Monsanto. D’où la nécessité impérieuse de développer en France et en Europe une véritable filière OGM dont nous pourrons maîtriser les tests sanitaires en échappant au lobbying de Monsanto. Cela devrait devenir une priorité nationale pour un pays agricole comme la France. Nous devrions être le moteur de ce mouvement en Europe. Avec des emplois et de la croissance à la clé. On peut gagner de l’argent avec les OGM mais Monsanto se comporte comme les banques qui ont mis l’économie mondiale dans le marasme actuel. A vouloir trop gagner, on tue la poule. Qu’elle soit GM ou pas…

  11. Lutte contre Monsanto? Sans déconner? C’est quoi pour vous une entreprise? Emmaüs? J’ai besoin de vous rappeler par quoi est passé toute la chimie allemande?

  12. @Karg Justement, une entreprise, ce n’est pas Emmaüs. C’est une entité qui ne peut être contrôlée que pas la concurrence. Et par la réglementation. Quant à la chime allemande, je ne vois pas le rapport.

  13. Pourquoi vous vous opposez à Monsanto? ça veut dire quoi s’opposer à une entreprise?

  14. @Karg – Les raisons de s’opposer à Monsanto sont si nombreuses… Mais votre remarque me convainc qu’il peut être nécessaire des les rappeler. j’y reviendrai sur ce blog ou dans un article sur Slate.fr. S’opposer à une entreprise est justifié lorsque sa stratégie naturelle pour gagner de l’argent n’est pas compatible avec l’intérêt général. Un exemple: lorsqu’une entreprise commercialise un produit qui se révèle dangereux pour la santé, comme l’amiante, on lui interdit de le faire dans la région sur laquelle un Etat a autorité. Je suis surpris par votre question. Signifie-t-elle que les entreprises ont tous les droits et qu’il n’est pas concevable de s’opposer à elle ?

  15. @michelalberganti
    D’accord, mais vous ne croyez pas qu’il est déjà trop tard pour nos entreprises françaises, surtout dans un domaine où, comme les OGMs, 6 mois de retard, c’est déjà trop tard. Limagrain (groupe parfaitement honorable) a depuis 5-6 ans fortement diminué ses investissements dans la recherche OGM en France, au profit des état unis (encore eux !!!). Je trouve cela extrêmement préjudiciable, nous perdons ainsi des emplois hautement qualifiés (chercheurs, techniciens, ingénieurs), des débouché pour pas mal de nos docteurs qui sont contrains à s’expatrier. C’est limite un peu suicidaire. Biogemma est dans une situation très inconfortable en France depuis des années, des start-up fermes (Meristem Therapeutic à Clermont-Fd qui avait créé de grand espoirs pour chez les personnes atteintes de mucovisidose). Je trouve vraiment dommage pour notre pays cette stratégie qui en faite nous fragilise et fragilise nos semenciers, les concurrents direct de monsanto. Pourquoi il n’y a pas eu une réelle volonté politique et citoyenne de poursuivre les recherches sur les OGMs et de créer des OGMs français, dans des laboratoires français (publiques ou privés), par des chercheurs français sous le contrôles de nos agences sanitaires et notamment de l’Afssa (qui sauf si je me trompe est reconnue pour sa probité et son indépendance). Je crois qu’à terme cette stratégie nous rendra dépendante, car un jour ou l’autre la mondialisation ne nous donnera plus le choix et je trouve ça triste.

  16. @JP Je partage largement votre analyse. Mais pas votre découragement. Certes, la tâche est immense. Il faut renverser l’image des OGM en France pour relancer la recherche sur des OGM utiles. Gageons que, s’ils le sont, ils trouveront facilement des clients. Il faut arrêter avec le défaitisme permanent. Oui, c’est politique. Alors il faut se battre sur ce terrain. Nous sommes en guerre économique et, cette fois, nous ne construisons même pas de ligne Maginot. Economie bienvenue, certes, mais cela prouve que nous n’avons même pas pris conscience du danger. A ne rien faire, il ne nous restera très bientôt que le tourisme. Comme l’Egypte…

  17. @michelaberganti: rappelez donc les fameuses raisons. Les tombereaux de mensonges colportés contre cette entreprise sont tous démontable en 5 lignes.

  18. @ Karg se – Vous travaillez chez Monsanto ?

  19. Non, et pourquoi cette question? Je ne demande pas aux autres contributeurs s’ils bossent pour Carrefour ou Greenpeace.

  20. @Karl se. Libre à vous… Je m’interrogeais simplement sur les raisons que vous pouvez avoir de défendre ainsi Monsanto… Carrefour n’a pas financé l’étude. C’est Auchan…

  21. @michelalberganti: les détails du financement, on s’en moque, ce qui compte c’est l’absence de contenu scientifique exploitable.

    Là où le financement pose problème c’est quand GES et Lepage se pose en chevaliers blancs luttant contre les vilaines multinationales, tout en acceptant d’être financé par ces dernières et par le lobby de l’AB.

  22. @Karg se – Là, je suis entièrement d’accord. Pour moi, l’étude de Séralini tombe dans le même travers que celles de Monsanto.

  23. Le problème c’est que personne n’a pour le moment exposé ce qui cloche avec non seulement l’étude de Monsanto (qui respecte toute les dispositions légales, y comprit la possibilité d’inspecter le labo et l’obligation de fournir toute données complémentaires que souhaite l’EFSA, dont l’avis reste consultatif), mais aussi dans les centaines d’autres études sur le sujet. Il y a sans doute des faiblesses méthodologiques, mais quand on obtient 430 fois aucun effet négatif, ça commence à être un faisceau de preuves concordantes.

  24. Il y a 15 ans, à l’INRA nous avons créé des laitues résistantes à une nouvelle souche virale à la demande des agriculteurs… Nous avions une recherche de tout premier plan en liaison avec la sélection “classique” qui pouvait alimenter toute une industrie de PME. Des projets d’amélioration GM de la résistance aux maladies des plantes tropicales africaines étaient mis en place par l’IRD et le CIRAD. Tout ça a été abandonné à cause d’idéologues comme Séralini qui n’ont jamais été capable de produire un travail propre et concluant…Et vous vous voudriez qu’on ne soit pas énervés!!!!! Aujourd’hui notre recherche fondamentale en biologie des plantes n’a jamais été aussi performante et on peut toujours craindre qu’elle ne trouve aucune application toujours à cause du même illuminé qui manipule mieux les journalistes que les pipettes…Et vous vous voudriez qu’on ne soit pas énervés!!!!!

    PS On peut ne pas aimer les pratiques monopolistiques de Monsanto mais les plantes BT sont une réelle avancée agronomique et environnementale et même, dans une moindre mesure, les plantes résistantes au glyphosate (culture sans labour). D’ailleurs le glyphosate est plutôt bon pour la santé d’après l’étude de Seralini…..

    Christophe Robaglia Professeur Aix Marseille

  25. […] est planétaire et  qui fait l’actualité brûlante avec l’affaire de l’étude Séralini […]

  26. […] le fond, les six Académies reprennent les avis déjà remis par les autorités européenne (EFSA) et allemande (BfR) sans attendre celui de la France… […]

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