Pourquoi Instagram le vaut bien

 

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Tout a été dit sur le rachat d’Instagram par Facebook pour un milliard de dollars. Tout sauf que cette application fait partie de ces coups de génie qui jalonnent l’histoire récente d’Internet et celle, encore plus récente, des nouvelles fonctions des téléphones mobiles. Que ce petit programme (13 mégaoctets tout de même, ce qui en fait un poids lourd dans l’univers des logiciels pour mobile) justifie un tel investissement de la part de Facebook, l’avenir le dira. Le montant de l’achat doit néanmoins être jugé sur ce qu’il représente réellement pour une entreprise qui vaut aujourd’hui en 75 et 100 milliards de dollars, deux fois plus qu’il y a un an, et qui a réalisé 1 milliard de dollars de bénéfices sur son dernier exercice, après seulement 8 ans d’existence. Instagram lui a donc coûté une année de profits. Si cet investissement est donc loin de représenter un sacrifice dangereux pour Facebook. Il reste qu’il n’est pas négligeable, au moins en valeur absolue.

Le service

Pour comprendre ce qui a séduit à ce point l’entreprise créée en 2004 par Mark Zuckerberg, il suffit d’utiliser Instagram. L’installation sur un mobile prend quelques minutes à peine. Dès la première utilisation, plusieurs caractéristiques sautent aux yeux :

  1. La simplicité
    Une idée, une application minimaliste. Elle s’installe toute seule et fonctionne aussitôt avec une remarquable économie de moyens et de fioritures. Les créateurs d’Instagram sont restés concentrés sur leur unique objectif : améliorer les photos prises par un téléphone mobile avant de les partager.
  2. L’efficacité
    La photo prise sur l’instant ou sélectionnée dans la galerie d’images de l’appareil est recadrée sous la forme d’un carré que l’on peut déplacer et ajusté, l’exposition peut être corrigée à l’ide d’un unique réglage et, surtout, on peut lui appliquer 17 filtres différents qui donnent à une photo banale un aspect nettement plus professionnel.
  3. Le partage
    Aussitôt traitée, l’image peut être envoyée sur le compte Twitter, Facebook, Foursquare ou Tumblr de l’utilisateur. Ou expédiée par mail depuis le téléphone. L’un des 5 onglets de l’application donne accès aux photos les plus populaires du moment que l’on peut commenter et liker. Tout cela fonctionne tout seul. Sans besoin d’explications.

Bon… Et alors ? Pas de quoi grimper au rideau ni jeter son Nikon dernier cri par la fenêtre. Oui et non. Oui parce que la limite d’Instagram réside, justement, dans ses limites. Celles de son minimalisme qui ne cherche pas, loin de là, à tuer les appareils photos ni les logiciels de retouche, de classement et de partage en ligne comme Picasa, racheté par Google en 2004. Non, parce que, justement, ce sont ces limites qui lui donnent sa simplicité et son efficacité. Et sa parfaite adaptation à sa cible : la photo mobile.

Mettre Photoshop dans un mobile

On pourrait imaginer ceux qui ont lancé Instagram à San Francisco en octobre 2010, Kevin Systrom and Mike Krieger, devant leur écran d’ordinateur en train de traiter des photos avec Photoshop. Soudain, une idée vient à l’un d’entre eux : Et si l’on pouvait photoshoper les images prises par un téléphone mobile ? La proposition aurait pu paraître stupide. Elle aurait dû, en toute logique et pour rester raisonnable. Mais c’est sans doute ainsi que naissent les idées de génie. En ne cédant pas à la raison, ni à la logique. C’est tout le pari d’Instagram : faire entrer l’un des plus gros et des plus coûteux logiciels existant aujourd’hui dans le monde des professionnels de l’image et des amateurs avertis… dans un téléphone mobile.

Pour réaliser un tel exploit, il fallait extraire de Photoshop sa quintessence, sa moelle, son principe actif.  Kevin Systrom and Mike Krieger ont identifié cet extrait essentiel : les filtres. De quoi s’agit-il ? Dans la plupart des logiciels de retouche d’images, en particulier sur Photoshop, l’une des fonctions les plus spectaculaires est sans conteste la transformation profonde d’une photo en une seule opération. De nombreux filtres, en particulier les plus simples, ne sont en fait qu’un assemblage de réglages agissant sur la luminosité, le contraste et la couleur. Les filtres plus sophistiqués, souvent qualifiés d’esthétiques, proposent des transformations plus complexes permettant, par exemple, de donner à une photo l’apparence d’un tableau réalisé au couteau ou à l’aquarelle. Mais avec les seules trois actions de base, une même image peut prendre une infinité d’aspects différents.

Une photo personnalisée

Les exemples en haut de page donnent une idée des modifications de l’image offertes par Instagram. La photo originale banale et plate prend un tout autre caractère. L’utilisateur peut ainsi créer une ambiance particulière qui reflète le climat dans lequel il souhaite inscrire son image. Il personnalise sa photo tout en améliorant sensiblement le rendu grâce au contracte et à la saturation des couleurs.

Le miracle du succès d’Instagram est là. En quelques pressions sur l’écran du téléphone mobile, une photo ordinaire se transforme en une image originale avant d’être partagée, tout aussi simplement, sur un réseau social ou par mail. Nombre d’observateurs considèrent que la valeur un tel service est extrêmement faible quand il ne le juge pas totalement inutile. Trop simple, trop limité, trop gratuit…

Bien entendu, l’explosion du nombre d’utilisateurs d’Instagram, qui se comptent désormais en dizaines de millions, suffit à invalider une telle appréciation. Mais il est possible de considérer également que cette critique révèle une approche profondément erronée des phénomènes à l’œuvre sur Internet et la téléphonie mobile. Aucun des grands succès récents n’a été prévu par les spécialistes et les grandes entreprises du marché. Ni les sms, ni Google, ni Facebook, ni Tweeter. Ni même Amazon et eBay à leurs débuts. Dans chacun de ces cas de success stories plus ou moins foudroyantes,  ce sont de nouveaux arrivants, un ou deux jeunes, ou les utilisateurs eux-mêmes comme pour les sms, qui ont, seuls et souvent contre tous, imposé leur idée.

Les raisons du succès

Un tel phénomène peut trouver un début d’explication avec ces trois points communs :

  1. La simplicité de l’idée
    Encore une fois, cette caractéristique arrive première. Chacun des services qui ont explosé peut de décrire en quelques mots : échanger de courts messages écrits par téléphone (sms, Twitter) ; rendre pertinente la recherche sur Internet, acheter des livres en ligne, vendre des objets sur la Toile, communiquer avec des amis et en découvrir d’autres, améliorer les photos prises avec un téléphone mobile et les partager. Pas d’usines à gaz. Pas de concepts obscurs et complexes. L’idée se comprend en même temps qu’elle s’exprime.
  2. La gratuité du service
    Eh oui, tous ces services sont gratuits ou le sont devenus (sms). Et pourtant, l’unité de compte des entreprises qui les ont lancés est aujourd’hui le milliard de dollars (valeur, chiffre d’affaires, bénéfice…). Même sans chiffre d’affaires d’ailleurs, comme dans le cas d’Instagram. C’est dire si les modèles classiques sont bouleversés. L’économie de ces services est souvent reportée dans le temps et indirecte. Ce ne sont plus les utilisateurs qui payent, ou qui ont la sensation de payer. D’où leur nombre, qui se compte en dizaines ou en centaines de millions et qui fonde la valeur de l’entreprise.
  3. L’ergonomie du système
    Non seulement simple et gratuit, le service doit pousser l’ergonomie à ses limites. Pas de mode d’emploi. Des codes d’utilisation intuitifs. Un fonctionnement efficace, rapide, sans faille. Peu de mots pour décrire des propriétés que nombre de services complexes ne sont pas en mesure de fournir. L’ergonomie n’est pas une qualité secondaire ni accessoire. Elle est première, essentielle, vitale.

La valeur d’Instagram doit sans doute s’évaluer à l’aune de ses qualités. Le service répond précisément aux trois critères ci-dessus. Un milliard de dollar ? Pourquoi pas. Facebook semble très bien placé pour mesurer le potentiel d’une application validée par le public et qui lui permet d’entrer dans l’univers du téléphone qui n’est pas son écosystème initial. Demain, nous instagramerons peut-être nos photos mobiles aussi instinctivement que nous twittons. Ou pas, si une idée simple, gratuite, ergonomique et, peut-être, plus performante vient détrôner Instagram. Mais gageons que Facebook fera tout pour l’éviter.

Michel Alberganti

 

3 commentaires pour “Pourquoi Instagram le vaut bien”

  1. Sans contredire l’idée que simplicité, originalité et modèle économique gratuit sont les ingrédients de la réussite aujourd’hui je dois vous dire que sur l’exemple que vous donnez la photo originale est de loin la meilleure de toute parce qu’elle garde toutes les nuances (y compris le flou) d’un instantané. :)
    Le modèle économique gratuit est un leurre puisque le coût et les profits se reportent indirectement toujours sur les consommateurs.
    Mais c’est une forme de dématérialisation dont on connaît les effets sur le comportement humain.

  2. Je comprends votre jugement esthétique. Il reste que les traitements proposés par Instagram semblent séduire un grand nombre d’utilisateurs. Sans doute parce qu’ils apportent une différence avec les photos brutes prises par un téléphone mobile.
    Pour ce qui est de la gratuité, c’est un leurre, bien entendu. Mais il fonctionne très bien…

  3. C’est intéressant ce que vous dites au sujet d’Instagram et de la préférence de beaucoup d’utilisateurs d’une image virtuelle puisque retravaillée par différents filtres sur une image naturelle ou du moins directement obtenue avec ses imperfections par les lois de la physique et de l’optique agissant sur une cible pixelisée (argentique ou électronique).
    Il y a-t-il aujourd’hui une seule photo de mode ou de publicité et même d’actualité qui ne soit le résultat d’une transformation par photoshop (ou autres outils) ou même encore un avatar construit à partir de plusieurs personnes pour arriver à une image du corps idéal par exemple ?
    Cela montre à quel point notre rapport à la réalité est fortement influencé par la technologie.
    Il y a aussi bien sûr l’usage de filtre, par exemple pour des images cosmologiques (mais aussi en imagerie médicale, en carthographie etc..)
    Ces filtres jouent le rôle d’une interface de lecture qui apporte une vision impossible à obtenir à l’œil nu alors que ceux utilisés en photographie visent soit à obtenir un effet particulier pour des raisons esthétiques, soit à corriger les imperfections d’une prise de vue insatisfaisante.
    Ils donnent souvent in fine une image assez différente de la réalité perçue à l’œil nu.
    Nicholas Carr sur son blog Rough Type publie un article intitulé Flame and filamen>/i> où il dissèque notamment l’influence du mode d’éclairage sur notre perception des objets familiers et nos comportements sociaux.
    http://www.roughtype.com/archives/2012/04/flame_and_filam.php

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