Quelle saveur a la chair humaine ?

Hannibal-LecterCela s’est passé à la fin du mois d’août et rares sont ceux qui en ont parlé en France. Une campagne publicitaire diffusée en Allemagne à la télévision et dans la presse annonçait l’ouverture à Berlin d’un restaurant assez unique en son genre. Un restaurant où l’on aurait servi des plats à base de chair humaine. On appelait les volontaires à passer sur la table… d’opération pour donner un peu d’eux-mêmes. Tollé monumental. Bien sûr, il s’agissait d’un canular, mis sur pied par des végétariens pour dénoncer la consommation de viande animale. Leur communiqué explique, dans un rapprochement fracassant, que “manger de la viande, c’est comme consommer des gens”, une assertion qui part du principe que les aliments donnés aux animaux seraient mieux utilisés à nourrir les affamés.

Si l’on met de côté le tabou du cannibalisme, bien plus fort que tous les interdits alimentaires dictés par les religions, ce fait divers incite à se poser une question (au choix : une question de curieux, de journaliste en mal d’audience ou de détraqué) : quel goût a la chair humaine ? C’est ce qu’a fait Martin Robbins dans le blog qu’il tient pour The Guardian. Et bien que les exemples d’anthropophagie soient nombreux, les informations précises sur la saveur de la viande taboue ne courent ni les rues ni les articles scientifiques. A défaut d’avoir sous la main le docteur Lecter, le célèbre “Hannibal le Cannibale” du Silence des agneaux, à la fois chercheur et cuisinier spécialisé dans le ragoût d’homme, Martin Robbins a fouillé dans les récits d’autres tueurs en série.

Le premier et l’un des plus célèbres d’entre eux est l’Allemand Armin Meiwes, connu sous le surnom de “Cannibale de Rotenburg”, qui avait passé des annonces où il déclarait chercher un volontaire désirant être mangé. Il en trouva facilement un, qui vint se faire dévorer chez lui en mars 2001. Lors d’une interview donnée en 2007, Armin Meiwes, condamné à la prison à vie, expliqua comment il avait préparé son steak d’ingénieur, qu’il l’avait trouvée un peu dur et que la viande “avait un goût de porc, en un peu plus amer, plus fort”. Evidemment, étant donné la personnalité très particulière du sujet, il est difficile de lui faire confiance à 100 %. Le rapprochement avec la viande de porc prend un peu plus de consistance avec les histoires, tout aussi réelles et horribles, du Polonais Karl Denke et de l’Allemand Fritz Haarmann, deux personnages dignes du film Delicatessen, de Marc Caro et Jean-Pierre Jeunet, ou des Bouchers Verts, du Danois Anders-Thomas Jensen. Ces deux hommes ont vécu dans les années 1920 et tué des dizaines de personnes, dont ils revendaient la viande au marché en la faisant passer pour du porc.

Il y aurait de bonnes raisons, scientifiquement parlant, pour que l’homme ait un goût de porc… Le cochon est en effet considéré comme un bon analogue, sur le plan physique et physiologique, d’Homo sapiens : un mammifère pas trop gros qui mange de tout. Les organes internes des deux espèces font à peu près la même taille. Je me souviens d’ailleurs qu’un médecin de l’Institut de recherche criminelle de la gendarmerie nationale, à Rosny-sous-Bois, m’avait expliqué que les travaux sur la décomposition – très utiles pour dater les crimes lorsqu’on retrouve les cadavres tardivement – se faisaient principalement sur des cochons (il existe un centre au monde, où ces recherches sont menées sur des corps humains, mais c’est une autre histoire, que j’ai racontée dans Le Monde il y a dix ans).

L’homme a un goût de cochon, emballé c’est pesé ? Pas si vite. Tout le monde n’est pas d’accord. A commencer par un autre assassin anthropophage, Nicolas Cocaign, surnommé le “Cannibale de Rouen”, condamné en juin à 30 ans de réclusion criminelle pour avoir tué un codétenu, dont il a ensuite mangé un morceau de poumon : Ce qui est terrible, c’est que c’est bon. Ça a le goût de cerf. C’est tendre”, avait-il déclaré à un psychologue en 2007.

Autre témoignage discordant, celui de William Buehler Seabrook. Journaliste au New York Times après la Première Guerre mondiale, il voyagea de par le monde, et notamment en Afrique, où il s’interrogea sur le cannibalisme au point de vouloir tenter lui-même l’expérience. Il finit par rencontrer une tribu d’anthropophages qui mangeaient leurs ennemis tués au combat. Un des guerriers lui expliqua quelles parties étaient le plus appréciées : pour la viande, tout le dos (ce qui correspond, chez le bœuf, à l’entrecôte, au filet et au rumsteak), pour les abats, le foie, le cœur et le cerveau étaient considérés comme les morceaux de choix. Un guerrier lui avoua que, pour lui, “la paume des mains était le plus tendre et délicieux morceau de tous”. Néanmoins, Seabrook ne put satisfaire son envie : on lui servit du singe.

Mais l’homme était têtu. Revenu en France, il réussit à se procurer un morceau de chair auprès d’un interne de la Sorbonne et, dans la villa du baron Gabriel des Hons, à Neuilly, se livra enfin à son expérience, devant témoins. Seabrook cuisina la viande comme il l’aurait fait pour du bœuf, s’attabla avec un verre de vin et une assiette de riz, et goûta : “Cela ressemblait à de la bonne viande de veau bien développé, pas trop jeune mais pas encore un bœuf. C’était indubitablement comme cela, et cela ne ressemblait à aucune autre viande que j’aie déjà goûtée. C’était si proche d’une bonne viande de veau bien développé que je pense que personne qui soit doté d’un palais ordinaire et d’une sensibilité normale n’aurait pu le distinguer du veau. C’était une viande bonne et douce, sans le goût marqué ou fort que peuvent avoir, par exemple, la chèvre, le gibier ou le porc. (…)  Et pour ce qui est de la légende du goût de porc, répétée dans un millier d’histoires et recopiée dans une centaine de livres, elle était totalement, complètement fausse.”

Encore un avis divergent… Quelle saveur a donc la chair humaine ? Répondre à cette question n’est-il pas aussi insoluble que le problème auquel est confronté quelqu’un qui souhaite décrire l’odeur du jasmin ? Dépeindre une saveur est un exercice très personnel, qui rassemble les sensations venant de la langue (saveurs primaires comme le sucré, le salé, l’acide, l’amer, mais aussi la texture, l’onctuosité, etc.), celles venant du nez (car les odeurs sont une composante importante du sens du goût) mais aussi la mémoire de tout ce que l’on a déjà mangé et des circonstances particulières au cours desquelles on a découvert de nouveaux aliments. Le jasmin sent le jasmin (ou éventuellement le parfum d’une femme). Et sans doute la chair humaine n’a-t-elle que le goût de la chair humaine, sans autre référent exact qu’elle même.

Lors du deuxième voyage de Christophe Colomb en Amérique (1493-96), le médecin de l’expédition, Diego Alvarez Chanca, rédige ce qui est le premier récit ethnographique consacré aux peuples du Nouveau Monde. Les cannibales dont Colomb avait entendu parler sans les voir au cours de son premier voyage sont enfin au rendez-vous. Chez ces Indiens Caraïbes, on trouve quantité d’ossements humains. Chanca écrit : “Ils prétendent que la chair de l’homme est si bonne à manger que rien au monde ne peut lui être comparé.”

Pierre Barthélémy


 

84 commentaires pour “Quelle saveur a la chair humaine ?”

  1. C’est justement parce que c’est tabou qu’il est très intéressant d’en parler! Comme une grande partie du lectorat cet article m’a intrigué, et je m’en suis régalée. Pourquoi, sous prétexte que c’est ‘tabou’, on devrait à tout prix éviter de discuter d’anthropophagie? Tiens, déjà, au nom de quoi c’est tabou? Et je m’interroge sur l’interdiction pré- religieuse, hein. C’est un truc de faible de se laisser dicter des règles sans en comprendre le fondement, non?
    Enfin bon, pour faire court, thumbs up à l’auteur pour cet article risqué.

  2. bonjour,
    certes il est vrai que la curiosité scientifique qui caractérise l’homme moderne l’amène à reflechir et à se poser des questions sur tout. C’est qui, sommes toute, n’est pas en soi chose mauvaise. Mais, il convient de toujours reserver de la place pour l’interdit,le sacré et le tabou qui sont souvent des gardes fous au respect de l’ordre naturel. Cest ce qui nous différencie de l’animal qui ne vit qu’en fonction des ses envies. Il ya à peine un demi siècle, l’homosexualité était considérée comme une déviation sexuelle. Il a suffit qu’un courant de penseurs se penchent sur ce tabou pour qu’il tombe au nom de la liberté sexuelle. A cette allure, je ne donne pas 20 ans à la pedophilie pour qu’un courant de penseur estime que faire l’amour à un enfant n’est pas si grave Vous savez les questions sont faciles à etre posées mais pourquoi les poser ? Le tabou est par nature un interdit qui n’est pas lié à la raison mais à la morale. Le cannabalisme est un tabou un point et trait. Ne nous posons pas der questions du genre. Essayons pourquoi pas ?

  3. Les grands tabous sont très souvent liés à des considérations morales qui ne sont que superficielles , car les véritables motifs sont souvent issus de “l’instinct de préservation” des sociétés humaines : l’homosexualité taboue car menace la reproductivité de l’espece , l’inceste tabou car il perturbe et compromet gravement l’économie des sociétés basées sur les relations claniques , tribales et familiales , le cannibalisme tabou car sur le long terme il est une menace très lourde pour la survie du clan , et plus largement pour celle de l’espèce.
    Paradoxalement, concernant le cannibalisme certaines cultures l’ont entouré de considérations morales positives : les peuples anthropophages de Papouasie considéraient que manger un ennemi , c’était lui faire un grand honneur car le but de ce repas était de s’approprier ses qualités et sa puissance ; les notables religieux et politiques Aztèques mangeaient couramment les personnes qui avaient été sacrifiées sur “lautel des dieux” lors de repas empreints d’une très forte symbolique divine , religieuse.
    Dans un sens plus moderne , le cannibalisme devient un questionnement et un tabou terriblement angoissants dès lors qu’ils s’inscrivent dans le contexte de nos sociétés actuelles tournées sans vergogne vers la marchandisation de l’humain….on sent alors que la fiction de “Soleil vert” peut être bientôt à portée de fourchette !

  4. je ne sais pas mais les viandes testées ne sont pas bio alors il faut absolument quelque chose qui soit neutre au niveau gout car on le sait désormais que l´alimentation donne le gout à la viande par exemple le boeuf de Kobé. Alors à défaut de la viande humaine bio, je pense que celle d´un végétarien ou végétalien fera sans doute l´affaire … A suivre donc

  5. “quelle saveur a la chair humaine?” , question que je ne me suis jamais posée, et qui importe peu;cependant, dans l’histroire de l’humanité, des millions de corps ont été dévorés par tradition ou nécessité, et personne n’en est choqué.

    je trouve votre article intéressant mais trop peu documenté (et pour cause ..!! :-) )

  6. Il est curieux de constater que les meilleurs animaux (sur le plan gustatif) sont les herbivores quand il s’agit d’animaux terrestres et les carnivores quand il s’agit d’animaux marins. Les rares poissons herbivores (carpe, tilapia, pangasus) que nous consommons ne sont vraiment pas fameux, au contraire des bars, turbots, truites et saumons, redoutables carnivores.
    Cela dit, pourquoi le cannibalisme est-il un tabou ? Et qu’en est-il du point de vue juridique? Est-il interdit de consommer de la chair d’un proche décédé, par exemple ?
    Rappelons que l’inceste, souvent considéré comme tabou, n’est absolument pas prohibé en France – seules les relations sexuelles avec un mineur le sont.

  7. monde complètement malade

  8. Le cannibalisme est un tres fort tabou car l’acte de manger , dans notre culture , est un acte dénué de toute connotation religieuse , spirituelle , philosophique , c’est soit un acte naturel banal soit un moment d’intense plaisir pour les gourmets et gourmands : ceci signifie que manger un être humain dans ce contexte revient à anéantir et lui refuser toute sa part d’humanité précisemment en le réduisant à l’état de simple aliment et le rabaissant au rang d’une pomme de terre ; ou dans le cas du plaisir gustatif , de detruire l’autre au sens propre et au sens figuré , pour sa propre jouissance…..pas très sain en effet.
    L’autre élément qui renforce ce tabou et qui noircit encore plus la vision qu’on peut avoir de l’anthropophagie , c’est que dans nos sociétés modernes les cas de cannibalisme sont pour la quasi-totalité liés à des personnalités déstructurées , psychotiques , qui commettent leurs actes dans un but de satisfaction de fantasme sexuel ( possession totale de la personne désirée ) : meler le plaisir , le sexe , le désir, à la mort ( et la plupart du temps au meurtre ) , ça effraie à coup sûr.

  9. Merci pour cet article distrayant et dérangeant. J’invite ceux qui sont intellectuellement intéréssés par les tabous et les totems a lire sur le sujet le livre d’un sociologue des religions du début du siècle : Salomon reinach.
    Vous y découvrirez le même recul : il décrit les sociétés, les religions, leurs tabous et applique le même masque de lecture aux religions d’aujourd’hui

  10. Myrrhes cultes et religion, le bel ouvrage dont je parle ci-dessus.

  11. assez assez lisez “Bidoche” de Fabrice NICOLINO, et puis aussi “ce temps ce grand sculpeur” de Marguerite YOURCENAR cette dernièe indique (en substance) je n’ai pas le livre sous les yeux “que si les hommes ne s’ét
    aient pas habitués à voir partir des wagons entiers de bestiaux pour l’abattoir ils n’auraient pas accepté de voir partir des wagons entierss d’hommes pendant la seconde guerre mondiale ” de grace réfléchissons un peu, vive le végétarisme qui évitera ce genre de considération et d’expériences absurdes – tient il me revient aussi la littérature de MONTAIGNE –

  12. toujous VALOCHE lisez aussi PLUTARQUE “manger la chair – triaté sur les animaux” édition Rivages poches / petite bibliothèque”(an 50) vous voyez que je ne suis pas un “bo bo ” préservant ma santé mais ayant une éthique de la vie –

  13. après avoir manger ,du porc , du mouton ,du poulet , du poisson , du lapin , du cochon d’inde , de la tortue , de l’ours , du chien (en Afrique) du serpent , du crocodile , du cabri , de l’agouti , et le pire chez MACDO . je voir plus trop ce qui me reste a gouté ? A SI de la chatte a ma voisin ….

  14. Tout d’abord j’aimerai faire remarquer au rédacteur de cet article qu’il y a des sujets beaucoup plus intéressants à traiter, bien que l’on peut en parler librement de ce sujet! Moi ce je trouve choquant c’est les détails qu’il y a et que je trouve déplacés, sans tenir compte en prime des témoignages de criminels psychopates!!
    Perso je me moque un peu de savoir quel goût ça a, je pense simplement qu’il faut être assez perturber mentalement pour vouloir manger de la chair humaine.

    Donc ma conclusion est que je trouve cet article de mauvais goût (sans jeu de mots).

  15. @Yapsus : tous les goûts sont dans la nature… Si cet article ne vous plaît pas, n’en dégoûtez pas les autres…

  16. Valoche,soit-dit en passant, les wagons de la 2e guerre mondiale que vous evoquez , l’homme moustachu à l’origine de tout cela était….végétarien…..donc bon, on peut tout à la fois aimer les navets et carottes , et detester ses semblables au point de les anéantir.

  17. Bonjour,

    J’aurais une question : est-ce que certains animaux mangent leurs semblables ?

    Car je ne l’ai jamais vu/lu, mais cela doit exister, non ?

  18. @Monsieur Propre : il y a un exemple très connu, celui de la mante religieuse. D’autres espèces pratiquent le cannibalisme, comme certaines araignées, poissons (qui mangent les alevins). Il arrive aussi à des grands prédateurs comme les lions de manger des lionceaux.

  19. […] n’a pas gagné de voiture ni de grille-pain mais une invitation à revenir. Le billet sur le goût de la chair humaine a battu tous les (jeunes) records du blog, plus de 30 000 personnes l’ayant lu… Un […]

  20. Lanfeust a un petit goût fadasse. En revanche Hébus est délicieux.

    @Monsiur Propre :
    en ce qui concerne les lions, cités Par P.B. Il s’agit de rendre les femelles de nouveau en chaleur.

    Sinon il existe aussi quelques crocodiles qui sont cannibales.

  21. En général les animaux deviennent cannibales par nécessité de survie lorsqu’il n’y a plus d’autre moyen de subsistance , ce qui ne manquerait pas de nous arriver si l’humanité se retrouvait à court de ressources alimentaires : il se trouverait alors d’éminents politiques ,philosophes et scientifiques pour justifier le processus,briser le tabou au nom de la survie de notre monde…..l’histoire montre que c’est souvent la morale qui suit les évolutions des civilisations , et pas le contraire.

  22. Mon grand père passant dans une tribu en Afrique occidentale française avant la 1ere GM, tombe sur un festin. A l’époque, il s’occupait d’une société d’import export qui détenait des comptoirs dans l’actuel Sénégal, Mali et Côte d’Ivoire.
    Invité à table, il a trouvé que le singe qu’il lui a été servi avait goût de porc et le chef du village lui a alors avoué qu’il s’agissait de chair humaine.
    A l’époque, l’antropophagie n’était pas interdite dans la région mais il était interdit de proposer de la chair humaine aux blancs.
    Il lui est apparu logique que l’homme, omnivore ait ce goût.

  23. Je dois vous avouer que cet article éveil les pulsions cannibale que j’avais jusqu’alors réussi a réprimer…un goût de porc vous dites ?

  24. Je me suis toujours posé cette question… :)
    Vraiment intéressant ! Merci.

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