Season Finale

MIF

Il faudrait vraiment que pour les prochaines éditions, le Marché du Film puisse connaitre un climax émotionnel comparable à la cérémonie de clôture du Festival. Trouver n’importe quoi qui puisse marquer un point final à cette dizaine de jours, afin d’éviter la lente agonie qui se manifeste chaque année dès le Vendredi : à la différence du Festival, qui s’achève brusquement mais en apothéose, le marché du film meurt lentement, tôt, et dans d’atroces souffrances. Les stands ferment un à un, après un petit apéro cacahouetes très modeste organisé selon le budget du producteur, à quatre ou cinq, dans un silence poli.

Ne restent ensuite que les box vides et des flyers épars sur les comptoirs, alors qu’en fédérant tous ces petits budgets boissons et toutes ces petites ambitions du monde entier, il pourrait s’organiser un baroud digne de ce nom. Sur le modèle du festival, des prix pourraient être attribués aux divers exposants, sur des thèmes conviviaux. Variety a d’ailleurs cette année effectué un classement des « taglines » les plus ridicules et des affiches les plus inspirées au MIF cette année. Mais l’on pourrait aussi récompenser les plus charmantes hôtesses de stand (et les plus charmants hôtes aussi), les plus beaux sacs plastiques, les pays de cinema les plus inattendus, les scénarios les plus improbables.

alien_vs_ninja_ver2

C’est la tristesse du Marché du Film: il passe inaperçu aux côtés de sa belle et grande cousine aux marches rouges. Et pourtant c’est dans ce bric-à-brac de riches et de pauvres, de dominants et de résistants, d’intellos et de slackers, que se nichent certaines des plus belles énergies du Festival. Le MIF gagne encore à être connu et être aimé à sa juste valeur.
De toute façon, à Cannes, on n’a jamais l’occasion de se dire au revoir correctement.

L’âme nostalgique, déjà, je parcours ce Palais qui va clôre – du stand du jury œcuménique, il ne reste plus que son palmarès affiché. Le grand prix du jury oecuménique est une évidence, sur laquelle j’avais sans mérite parié au début du Festival : « Des Hommes et des Dieux », de Xavier Beauvois. « La profonde humanité des moines, leur respect pour l’Islam et leur générosité pour leurs voisins villageois motivent notre choix » précise le communiqué. J’avais eu pourtant un doute sur l’adhesion du jury, lorsqu’un Lambert Wilson assez cabot et épuisé en conférence de presse avait déclaré détester les religions, mais profondément respecter la Foi, devant une des membres du jury œcuménique . Un doute aussi dû à la trop grande évidence, pour un jury croyant, de récompenser un film de moines – il n’aime pas les étiquettes. Mais pour paraphraser Coppé parlant de l’UMP, le jury œcuménique s’est montré ouvert, si ouvert qu’il en a même récompensé un film à l’universel œcuménisme.

L’effet Bonmee

La Palme d’Or a été une heureuse évidence également. De tous les films de la sélection que j’ai pu voir, Oncle Bonmee a été le seul film qui ait représenté, face à ma maigre culture dans ce domaine, une vraie découverte cinématographique. Des bons films, j’en avais vu dans cette sélection mais l’Oncle Bonmee, c’est un objet que je n’avais jamais appréhendé auparavant, une réelle expérience, et le mot est galvaudé – mes précédentes grandes expériences cinéphiliques étaient la plupart du temps cérébrales. Mais tout n’est que sensoriel dans ce film, et comme le dit J-M Frodon dans son article, ce n’est pas un film élitiste. C’est un film qu’un enfant pourrait appréhender avec la même intensité qu’un adulte (scène du poisson chat exclue).

Pour rester crédible, je ne devrais pas admettre la chose suivante : j’ai tout de même dormi 10 minutes pendant le film. C’était dimanche, le jour des séances de rattrapage pour les festivaliers. Je venais de subir le Kiarostami, verbeux et agaçant, et le joli Mike Leigh, mais cela faisait déjà beaucoup de cinema pour une journée. Et puis ce film, que mes collègues me pressaient d’aller voir, fascinés par sa magie. Dès son démarrage, je suis saisi par son atmosphère. Ce son. Cette jungle Thaïlandaise. Ce buffle du début, une sensation de paix stupéfiante.
Je me suis endormi une dizaine de minutes, entre une pose de drain par un fantôme et la scène du poisson chat. Mais ne vous y méprenez pas, c’était un bon sommeil, j’ai dormi parce que le film était magnifique. Et je ne pense pas qu’il soit très grave de dormir pendant ce film. Mon réveil était honteux et hallucinatoire, je ne me souvenais plus très bien de ce qui m’arrivait, ce que je regardais, si j’étais un buffle ou un festivalier. Et au regard réprobateur de mon voisin de siège, il se posait également la question à mon sujet.

Idole d’immunité

Aux alentours des 14h, groggy des visionnages de la matinée, je suis passé dire au revoir à la salle de presse, tentant mollement d’obtenir auprès de la coordinatrice du Festival une invitation pour la cérémonie de clôture, que l’on m’avait refusé chaque jour jusqu’alors. Les refus étaient devenus si répétitifs que j’y allais plus par tradition que pour espérer réellement obtenir quelque chose. Et là, magie : pour la première et dernière fois du Festival, on m’invite à autre chose qu’un aïoli – la coordinatrice me tend un pass plastifié, rouge et blanc, aux prérogatives protocolaires dignes d’un roman de Brautigan. « Vous pouvez assister juste à la cérémonie, mais pas au film. Vous resterez debout, en fond de salle, vous ne pouvez pas vous asseoir, vous baissez la tête quand on parle, mais vous pouvez vous déplacer où vous le souhaitez, et aller et venir quand vous le voulez ». J’ai accepté l’objet avec gravité et émotion, comme si une fiancée de vacances, sur le quai d’une gare, me tendait son bracelet brésilien.

Me voilà donc à 19h00, debout en fond d’orchestre, à une trentaine de mètres de la scène sur laquelle se déroule la cérémonie de clôture, communiant avec le tout-cinéma pour cette season finale. Fin de saison où à l’instar des series américaines, par un enchainement d’accidents bienheureux l’ensemble des personnages se retrouve et les intrigues se résolvent. Les stars, les gens du cinema, les journalistes, les politiques, les cannois. Michel Vauzelle, Président de la region PACA, fait asseoir à mes côtés deux jeunes filles habillées en costume provençal – ses filles ? une opération de com sur notre belle Provence ? Les deux ? Quoi qu’il en soit, elles en lavandières, et moi debout à leur côtés avec mon pass étrange, nous formons un bel angle mort pour les cameras de Canal +.
Les prix s’enchaînent. Emotions pour le Tchadien sur scène, pour l’Iranien qui n’y est pas. J’étouffe un baillement pour Binoche, et un cri pour Elio Germano, co-prix d’interprétation masculine, magnifique dans « La Nostra Vita ». A l’annonce de ce double prix, j’ai peur que Lambert Wilson nous refasse une péritonite dans la salle Lumière. La joie de Beauvois l’aura sans doute consolé. Et puis la Palme, Apichatpong, ému sans larmes, surtout heureux.

photo 2

Photo des lauréats, fin de la cérémonie, la moitié de la salle sort dans le hall. Autour de moi, un brouhaha joyeux et élégant, ça sent le parfum et le tabac : je capte ces derniers instants d’un festival où je me suis si souvent senti intrus, mais je pense que c’est un sentiment général. La plupart de mes amis ont dégoté des places assises pour le film de clôture, et je réalise que je partirai sans les saluer avant leur retour vers la capitale.
De toute façon, à Cannes, on n’a jamais l’occasion de se dire au revoir correctement.

A l’extérieur du palais, la foule s’éclaircit progressivement. Demain, le Palais des Festival accueillera le Congrès des Parfumeurs.

lire le billet

Inside the news – partie 1: une heure sur twitter

FILM-CANNES/

PAR HENRY MICHEL, A CANNES

Prélude

Je vais vous faire un aveu: j’aurais rêvé pendant ce festival écrire un The Wire de Cannes. Dans cette série américaine, on y traitait de la ville de Baltimore sous différents angles: les cités, les docks, la mairie, un commissariat de police, une rédaction de grand journal, avec un point de vue par saison. Et si l’on y retrouvait la même cinquantaine de personnages, cette entreprise monumentale avait permis, une fois le dernier épisode diffusé, de saisir toute la complexité des jeux de pouvoirs, des ambitions personnelles et des mécanismes de la ville.

Mais à Cannes, le rapport au temps est difficile, les politiciens sont trop occupés par la montée des marches, les policiers n’ont pas le droit de me parler (les syndiqués préparaient une manifestation dans Cannes, aujourd’hui lundi même), les journalistes travaillent, les cités cannoises sont trop distantes de la Croisette et les responsables du port de plaisance ne peuvent communiquer avec la presse sans l’aval de la Chambre de commerce. J’ai donc abandonné mon projet initial.

Cannes, pourtant, ce Cannes du Festival, est bel et bien un enchevêtrement fascinant de castes. Comme Baltimore. Avec l’agencement même du palais, la complexe grammaire chromatique des billets et des accréditations, les files d’entrées à cinq voies, les différents types de nationalités et d’accents, de supports, de checkpoints, de carrés VIP, de tickets boissons, la principale problématique du festivalier est de savoir à quelle sphère il appartient, et de redoubler d’efforts pour passer à la sphère supérieure.

Bieber et Cannes sont dans un fleuve

Les deux endroits de Cannes qui témoignent le mieux de cette multitude sont la salle de presse du palais et la timeline de Twitter. La salle de presse du palais, dont je me délecte au quotidien, je vous en parlerai plus tard. Quand ces visages concentrés me deviendront plus familiers, quand les probabilités de Palme augmenteront et ajouteront un peu plus d’électricité à la rédaction du plus grand journal du monde.

La timeline de Twitter, elle, n’attend pas. A l’instant même où je tape ces mots, assis entre une journaliste russe et un photographe italien, elle vient encore de changer – «On ne se baigne jamais deux fois dans le même fleuve», disait Héraclite, penseur précurseur du tweet.

Samedi, un frémissement a agité la communauté des twitteurs du monde entier: le mot-clé Cannes aurait battu,  l’espace de quelques heures, la jeune star Justin Bieber dans le hit-parade des trending topics, le classement des mots les plus mentionnés sur le site de microblogging.

Screenshot1

Si je n’ai jamais pu vérifier cette nouvelle (les sites de statistiques la démentent en tout cas), une chose est certaine: Cannes a fait partie du top 10 mondial des mots-clés cette journée-là, et en fait toujours partie.

Qu’a-t-il pu se dire de Cannes, ce samedi 15 mai, pour que la ville se hisse en tête des trending topics? Et plus globalement, que twitte-t-on de Cannes?

Quelques limites techniques et humaines rendent l’analyse qualitative d’un «trending topic» quasiment impossible, même sur un échantillon restreint: l’outil de recherche de Twitter est fastidieux pour un recueil historique sur une longue durée; il nécessite ensuite une analyse humaine du contenu afin de le segmenter. Mais comme je vous l’ai dit, la salle de presse du Palais est un endroit que j’affectionne. Il y a du café de Colombie, du wifi méridional, et l’ambiance y est studieuse. Pas d’invitations pour le soir, pas de barrières à franchir: j’avais du temps devant moi.

J’ai donc capturé minutieusement une heure de tweets contenant le mot Cannes*, retweets inclus, sur la journée du 15 mai, entre 19h30 et 20h30. Nous sommes en début de soirée à Cannes, début d’après-midi à New York, début de matinée à L.A, et les Chinois dorment. L’ensemble représente 843 twits. Que j’ai ensuite lus un par un, puis catégorisés en sous-ensembles: thème, sous-thème, présence de lien ou non, langue du tweet, logiciel de postage. Chaque tweet étranger a été traduit et lu, de l’indonésien au suédois.

Ontologie du tweet cannois

843  tweets identifiés en une heure, soit un tweet portant le mot cannes, toutes les 4,23 secondes.

Pour donner du sens à ces données, j’ai procédé à une catégorisation permettant de regrouper en thèmes et en sous-thèmes les différents tweets.
A un premier niveau, on peut distinguer 6 grands ensembles:

– Les renvois vers contenu – qui comme leur nom l’indique sont uniquement destinés à afficher un lien pointant vers un article, une ressource iconographique ou vidéo. Les twitpics de festivaliers, photos émises depuis un appareil mobile, n’ont pas été incluses dans cette catégorie.

Les «moi je» – tweets auto-référentiels émis par les festivaliers, mentionnant leur position dans Cannes, les soirées auxquelles ils se rendent, leur état d’épuisement, ou l’ambiance de Cannes.

– Les opinions – tweets émis au sujet de Cannes, du festival, de ses films, sans que l’émetteur ne soit forcément sur place.

– Les tweets privés – catégorisables mais peu exploitables, de type «Gégé n’oublie pas de ramener les clé », ou incompréhensibles.

Les questions de fans, catégorie non classable ailleurs, représentant les tweets en direction des célébrités présents sur Twitter et concernant Cannes.

Les tweets métatwittique, parlant, comme je le fais dans cet article, de Twitter à Cannes (principalement des commentaires sur l’arrivée du tag dans les trending topics).

Les résultats sont là:

graphe1

On le voit, il est inutile de s’enthousiasmer sur la prolixité des twitteurs festivaliers qui émettraient un avis toutes les 4 secondes. Au regard des chiffres,  on va minorer Twitter, site de microblogging  au profit d’un Twitter, outil de promotion de contenu. Quasiment deux tiers des tweets émis y sont consacrés. Creusons un peu les contenus mis en avant par ces tweets.

Les renvois vers contenu

graphe3

J’ai distingué dans les résultats les articles signés, émis par des journalistes envoyés sur place pour un média distinct, et les reprises de dépêches reprises par une multitude de sites de news et de blogs.

Au final, le cinéma (critiques de films, conférences de presse, interviews) garde encore sa place d’honneur à Cannes, signe assez rassurant, représentant 51% des liens émis contre 26% pour les articles purement people (ambiances du festival, montée des marches, starlettes, starspotting, etc). La proportion de contenu est sensiblement la même pour les dépêches, et ne varie pas tellement en fonction de la langue du média.

Mais de combien d’articles parle-t-on? Les 271 liens d’articles cinéma portent en réalité sur 171 articles distincts (soit 1,6 tweet par article). Une production assez riche, que l’on ne retrouve pas sur les dépêches, puisque les 108 liens proposés ne portent que sur les contenu de 19 dépêches – (5,7 tweets par article), recopiées mot à mot.
Dans les sources des dépêches, l’AFP se détache du lot, bénéficiant de traductions espagnoles et anglaises tandis qu’AP et Reuters sont principalement, dans cet échantillon, diffusées en anglais.

Les « opinions »

graphe4

On y retrouve un condensé de ce qui fait le charme de Twitter, et du festival quand on prête l’oreille aux réflexions des badauds. Des réflexions sur les people (31% des opinions – de type «Je n’arrive pas à prononcer Shia Labeouf» ou  «Elle est belle Sophie Marceau»), des gens qui détestent (13% – de type «Toute cette bourgeoisie qui se couvre de champagne ça me donne envie d’écouter Cali»), du LOL (12%), et seulement 14% de critiques sur les films vus par les festivaliers ou d’informations concrètes, sans lien externe, sur le festival.

Screenshot2
Catégorie assez inattendue: les gens twittant pour exprimer leur regret de ne pas y être, les «wish i was here». Ils ne sont que 20 sur 840 twetts, mais cela représente un soupir toutes les 3 minutes.

Sur la distinction de langue, les aberrations du roaming mobile faussent la donne sur le faible nombre de tweets étrangers «spontanés» et ne permettent pas de tirer de conclusions intéressantes.

A noter tout de même, dans la catégorie des infos people francophones: la quasi-totalité était inspirée par le visionnage du Grand Journal, retransmettant la montée des marches (et un concert de Diam’s visiblement peu apprécié par les twittos).

Les «Moi Je»

graphe5

Au final, ils sont 15%, ces twitteurs festivaliers (80/488), n’émettant pas de liens vers articles, parlant d’eux-mêmes.

Sur ces 15% de chanceux, 35% d’entre eux vont en soirée, cherchent des tickets de soirée, s’apprêtent à aller en soirée, et vous le communiquent humblement. A noter que si  l’échantillon avait été saisi aux alentours de midi, la catégorie pourrait s’appeler « exhausted » – c’est effectivement l’heure à laquelle beaucoup de festivaliers prennent soin de communiquer à quel point ils sont fatigués de leur soirée si réussie.

La même proportion signale simplement où elle se trouve, pour le simple plaisir de faire baver les 46 personnes regrettant de ne pas y être, et attiser la rage des 20 «haters».

La journaliste russe et le photographe italien ont quitté la salle de presse. Peut-être ensemble, vers une soirée.
Pour ma part, je ne sortirai pas ce soir, je ne taperai pas dans le dos de Pharell, mais une chose est sûre: après la lecture de ces 843 tweets, j’ai l’impression d’avoir regardé le Festival  dans les yeux l’espace de quelques secondes. D’où peut-être cette intense migraine.

HM

Photo: REUTERS/Yves Herman

*L’étude s’est concentrée sur le topic «cannes», et par conséquent, n’est pas un champ d’analyse exhaustif couvrant tous les tweets qui traitent du festival: il exclut tous les messages ne contenant pas le mot Cannes, qui ne sont pas intervenus dans le succès du mot-clé. De plus, pour la communauté française, l’apparition cette année d’aggrégateurs thématiques et gérés par groupes d’utilisateurs, comme «Cannes Inside», a enlevé ce réflexe d’identification pour beaucoup de ces twitteurs.

lire le billet

Oecuménie de marché

oecu

18h00. D’un étage du Palais des Festivals à l’autre, les ambiances ne sont pas les mêmes. Sur les marches, bientôt, la première apparition du jury officiel, dans les flashs et la clameur. Sous les marches, au -1 du palais, une douzaine de personnes occupe l’étroite allée 18 et assiste à la présentation du Jury Oecuménique 2010.

-1, c’est l’étage du MIF, le marché international du film. En comparaison de la grande orgie de la sélection officielle, le marché du film est un speed dating tristounet – la crise est passée par là. Engoncées dans des box étroits, des boites de production de tous les pays cherchent l’amour d’un distributeur.
Le box du Jury Oecuménique fait face au box d’une boite de production turque. La jeune hôtesse en charge ne semble pas paniquée de voir l’entrée de son stand bouchée par une telle foule. Elle rit en regardant quelque chose sur son laptop. Je meurs d’envie de savoir quoi.

Le Jury Oecuménique, s’il n’attire pas des milliers de groupies hurlantes, est une petite institution du Festival. Présent à Cannes depuis 1974, il est invité par le Festival, comme le Jury officiel, à remettre des prix et des mentions spéciales à des films de la compétition officielle.

Six membres, cinq pays représentés, trois jurés catholiques, trois jurés protestants. Parmi eux, des pasteurs, des diplômés en théologie, des enseignants, un directeur d’études aux Nations-Unies à la retraite. Ils posent de manière semi-décontractée devant quelques affiches des précédents palmarès.
Un dossier de presse est distribué. Il y précise la mission du jury : “il distingue des oeuvres de qualité artistique qui sont des témoignages sur ce que le cinéma peut nous révéler de la profondeur de l’homme et de son mystère au travers de ses préoccupations, de ses déchirures comme de ses espérances“. On est loin du pitch à l’américaine.

Après une brève présentation de chacun des membres, c’est le moment des questions réponses. Et peut-être n’ai-je pas assez vécu, mais de mon vivant, je n’ai jamais assisté à une seule séance de questions-réponses dans le monde commençant sans un horrible silence.

– Quels sont vos critères de choix ? demande finalement une personne de l’assistance.
– C’est la question à 1000 euro ! (rires) On ne se cantonne pas aux films explicitement religieux, notre intérêt se porte sur les films qui révèlent la nature humaine face aux épreuves de la vie.
– Il est important que le film soit fait aussi d’une belle manière, pondère un autre membre du jury. Nous ne nous intéressons pas seulement au contenu. D’autres questions ?

Je me refuse à affronter un nouveau silence : “Et à l’inverse, avez-vous des critères excluants ?”.
Les regards se tournent vers moi et je réalise que je suis le seul à prendre des notes. Avec un moleskine à la main et mon blouson en skaï, je ressemble à un journaliste des années 70 tout droit sorti des films d’Alain Corneau. Corriger le tir en précisant que je suis blogueur n’aurait servi à rien.

L’année dernière, le film “Antichrist” de Lars Von Trier avait pour le moins choqué le Jury Oecuménique. Ils lui avaient même créé un “anti-prix” pour l’occasion, en “devoir d’honorer le film le plus misogyne du plus grand cinéaste du monde“. Le délégué général du Festival de Cannes, Thierry Frémaux, s’en était insurgé, qualifiant cet anti-prix de “décision ridicule qui frise l’appel à la censure, scandaleuse de la part d’un jury oecuménique“. Ce petit clash pourrait surprendre, mais n’oubliez pas que nous sommes au Festival de Cannes. Les frictions, les scandales, les contrepoids, c’est ce qui fait tourner la machine.

“- Nous ne pratiquons ni véto, ni exclusion, et n’avons pas de tabous. Ce que l’on cherche, ce sont des films qui s’adressent à des gens. Nous nous intéresserons à l’homme face au monde.”
La définition reste vague, et agaçe un sexagénaire de l’audience :
” – Quand on regarde vos palmarès, il y a vraiment des choix extraordinaires, c’est presque la dvdthèque idéale. Mais en vous écoutant, je ne vois pas ce qui vous différencie d’un autre jury. Il y a des mots qu’il faut dire, allez-y ! vous êtes tellement oecuméniques que vous ressemblez à n’importe quel jury !”

Les jurés se regardent, et le plus jeune d’entre eux prend la parole. Il est membre du conseil de la télévision catholique slovaque, et s’excuse à l’avance de son niveau de Français.

“- Je veux retrouver les valeurs qui ont guidé ma vie : amour, charité, et….comment dit-on en Français…
– Espérance ! crient deux dames du public.
– Non, pas espérance. Dôvera. Amour, charité, et dôvera comme on dit chez nous”.

Silence gêné de l’assistance : personne ne comprend le Slovaque.

“- On peut nous considérer comme des pélerins. Nous sommes humbles, mais authentiques. On veut un film qui porte une espérance, nous interpelle.”

Le prix de l’année dernière avait été décerné à “Looking for Eric” de Ken Loach. Cantonna, figure rédemptrice, messie mancunien. Un juré en répète sa réplique favorite : “La plus noble des vengeances, c’est de pardonner”.

Sur ces critères, quel film de la sélection officielle 2010 pourrait recueillir les suffrages du jury oecuménique ? De ce que l’on connait de la sélection pour le moment, et sans avoir vu les films, on peut se risquer à deux pronostics. Le premier serait un choix religieusement touchy : “Des hommes et des Dieux“, de Xavier Beauvois. Le récit du massacre des sept moines trappistes de Tibbhirin en pleine guerre civile Algérienne. Au début des hostilités, le choix de rester, ou de partir. De vivre en homme ou en croyant. Moins polémique, on pourrait également miser sur “La Nostra Vita” de Daniele Lucheti, dans lequel un jeune père va surmonter un bouleversement personnel grâce à l’amour de ses enfants et de ses amis. Beaucoup plus raccord avec la grille d’évaluation. Un happy ending, qui manquera au Beauvois, pourrait faire pencher la balance.

Le prix du jury oecuménique, comme à son habitude, sera annoncé 24h avant celui de la sélection officielle.

La conférence finit sans vraiment se conclure, et sans applaudissements. La petite assistance s’égrène et libère l’allée 18, laissant un peu respirer le stand d’en face. Une affiche y promeut le film “Kanimdaki Barut“, dans lequel un jeune turc visiblement très énervé envoie des gifles à la moitié d’Istanbul, et sniffe de la colle.
Finalement, l’oecuménisme, c’est dans les couloirs du MIF qu’il bat son plein.


Henry Michel, à Cannes.

lire le billet

Mouillé et affamé, bien fait pour moi

P1000185

Tous les ans c’est la même chose je me dis que je n’irai plus à la soirée d’ouverture. Alors qu’on peut tranquillement voir les films en projection de presse, sans avoir à se corseter d’un smoking et s’empapilloner. Et après, il y a le diner d’ouverture, c’est à dire une foire d’empoigne avec plusieurs milliers d’autres pingouins voraces. Désormais cordée de l’humiliation de lieux hiérarchisés, où les invités de différents rangs sont triés sans ménagement par les vigiles à l’oreille tirebouchonnée. Et tous les ans j’y retourne. Souvent, le film est pire que Le Robin des bois de Ridley Scott qui a ouvert les festivités 2010, étrange machin mal fichu, courant plusieurs gibiers à la fois, et qui se termine dans un ridicule inutile sans défaire tout à fait l’intérêt qu’on y a trouvé – comme on retient du sable entre ses doigts.

D’abord et sans conteste, le film profite de la présence de Cate Blanchett, qui sauverait presque le film à elle seule. Ensuite cette tentative de salir la légende, pas métaphoriquement mais littéralement, de la plonger dans la boue, mais une boue synthétique, où règnent les effets spéciaux numériques. D’où un bizarre effet de film à la fois terrien et immatériel, fabriquant un post-moderne médiéval dont la vanité intrigue un peu). Enfin, plus que l’idée de faire des Français les méchants (autant en vouloir à l’Histoire, et à Shakespeare au passage), celle de ramener au centre la Magna Carta, cette charte prémisse de la démocratie moderne, troispetits tours de cours avant de relivrer le rappel historique en pâture à une dramaturgie mélodramatoque, le Prince Jean allant et venant entre  plusieurs fonctions (ne parlons pas de « personnages », il n’y en a aucun dans ce film), à ce moment carrément côté serpent de Walt Disney.

Tout le monde disait du mal de Russel Crowe en sortant, sous prétexte qu’il est lourd et ne fait pas grand chose. Moi je trouve ça pas mal, ça leste un film qui n’a d’intérêt que quand il ralentit, et devient assez attachant quand il en s’y passe plus rien du tout. Alors que les scènes d’action sont embarrassantes de niaiserie. Donc à un moment il y a une sorte d’enjeu politique, et puis plus du tout, comme si le scénariste avait eu un plan, les producteurs un autre, que le réalisateur avait bricolé ça en transpirant à cause de tous les effets électroniques qu’il allait falloir ajouter pas question d’à peu-près dans la réalisation quand tout le reste est complètement de traviole. Et les monteurs qui se sont  échinés sans grand succès à donner de la cohérence et du rythme à l’ensemble.

robinhood2803

Après la séance, applaudie poliment, c’était franchement plus rigolo, tout le contenu du Grand Auditorium Lumière s’apprêtant à se ruer sur les petits fours du Majestic mais bloqué net en haut des marches par une vigoureuse averse. Dans son improbable robe à froufrous, Arielle Dombasle prédisait qu’elle allait ressembler à une serpillère, du moins affichait-elle une allure et un humour qui faisait défaut à la plupart de ses congénères (moi inclus). On vit donc Thierry Fremaux, qui n’est pas seulement le délégué général du Festival (et le directeur de l’Institut Lumière) mais un garçon efficace, secouriste à ses heures, judoka expérimenté, et bien d’autres choses encore, porter lui-même des brassées de parapluies pour ses hôtes en détresse.  Sous la tourmente, nous finîmes par aller du Palais au palace, pour ne pas manger et mal boire, en piétinant et en se fichant des coups de coudes les les autres.

Tout ça pour dire que cette année c’est un peu pire (la soirée), et un peu moins pire (le film), mais surtout que j’ai repiqué au truc. Parce que j’aime ça, que Cannes c’est aussi ça, qu’on y peut boire des demis dans des bistrots jusqu’à l’aube ou faire le dandy, rencontrer des jeunes amoureux fous du cinéma avec qui discuter des différentes versions  des Rapaces de Stroheim ou d’Out One de Rivette, des affairistes véreux (ou pire, juste des affairistes), quelques uns des plus grands artistes vivants, des publicistes cyniques et des aficionados qui ne jure que par telle sélection, tel café, telle idée du cinéma, tel année « historique ». Et que se priver de l’un ou l’autre de ces aspects composites, sinon contradictoires, serait – pour moi – rater ce qui fait le sel unique de ce festival. Demain, je veux dire tout à l’heure, ouverture de Un certain regard et de la Quinzaine, premier film de sélection officielle, la gourmandise est à son comble. Le cinéma, encore une fois, commence.

lire le billet