Et si le rideau de fer avait traversé Paris ?

Parissoviets

Et si Paris avait été séparé en deux pendant la Guerre froide? Dernier exemple en date d’uchronie, un genre qui fait florès en bande dessinée.

Paris, 1951. La capitale est coupée en deux. Rive gauche, la France “libre”, où l’on paye en billets verts imprimés aux Etats-Unis. Rive droite, le secteur soviétique, où les portraits de Staline et de Maurice Thorez flottent sur un Arc de Triomphe à moitié démoli.

Voici le cadre de “Paris secteur soviétique”, la deuxième bande dessinée de la série “Jour J”, lancée il y a deux mois par Delcourt, et qui se propose d’offrir des one shots dans des univers uchroniques. Uchro-quoi? Du grec “chronos” auquel on ajoute le privatif “u”, l’uchronie définit ce genre particulier qui consiste à imaginer ce qu’aurait pu être l’Histoire si… En l’occurrence, si le débarquement de 1944 en Normandie avait été un échec, si les Alliés n’avaient progressé que depuis le sud de la France, si ils n’avaient pas rejoint les Russes au milieu de l’Allemagne mais aux portes de Paris.

Avec des “si”, on coupe du bois ou on crée des univers particuliers, propices à de nouvelles aventures. Ici, donc, le Berlin de 1961 devient Paris en 1951, et sert de cadre à une histoire policière et d’espionnage. A la faveur d’un sommet pour la paix à venir, le ca­pi­taine Saint-​Elme, ancien agent de la brigade des moeurs dans le secteur allié, est autorisé à traverser la Seine pour une enquête sur un tueur en série qui assassine pros­ti­tuée sur prostituée, du côté rouge. L’affaire commence à faire grand bruit dans la République populaire de France, et il ne s’agirait pas qu’elle parasite les pourparlers entre les deux blocs. Évidemment, le capitaine Saint-Elme est en fait un agent secret français piloté par les services anglais et américains dans un Paris devenu nid d’espions.

En 56 pages, on peut trouver que c’est un peu court pour appréhender complètement un nouvel univers ou alors considérer que ce qu’on entrevoit suffit à nourrir l’imagination. En tous cas, c’est bien la dimension démiurge de cette série de bande dessinées qui est la plus importante, même si les histoires en elles-mêmes sont bien ficelées. Dans la première, que je trouve meilleure de ce point de vue, les soviétiques sont arrivés (encore une fois, à croire qu’il y a des nostalgiques de l’URSS chez Delcourt) les premiers, mais cette fois-ci sur la Lune. Les Américains suivent de peu, et chacun se construit sa base, qui vit de plus en plus en autarcie vis à vis des affaires terrestres. Et alors que la tension monte sur la planète bleue, on apprend à se connaître (au sens biblique) et on fraternise sur son satellite.

L’uchronie, ce n’est pas nouveau

Delcourt n’innove pas vraiment en lançant cette série, toute réussie qu’elle soit pour le moment. Car l’uchronie n’est pas un genre nouveau à tel point que des chercheurs très sérieux planchent parfois depuis plusieurs années sur des scénarios alternatifs, comme cette équipe française qui vient de publier “1940 – Et si la France avait continué la guerre…“, chez Tallandier.

Les lettres de noblesses de l’uchronie ont été écrites en BD mais aussi en littérature. L’un de ses représentants les plus célèbres est l’écrivain Ray Bradbury. Dans sa nouvelle “Un coup de tonnerre”, l’auteur de science-fiction s’interroge sur l’Histoire et sur la façon dont une petite altération dans le passé peut considérablement changer le cours d’événements futurs. En 2055, on a appris à voyager dans le temps. Du coup, un groupe de chasseurs décident d’aller se faire un Tyrannosaurus Rex plusieurs millions d’années en arrière. Bien-sûr, ils font très attention à ne tuer qu’une bête qui aurait de toutes façons dû mourir quelques minutes après, afin de ne pas modifier quoique ce soit dans le futur, et ils restent tout le long de leur partie de chasse sur une plate-forme antigravité pour ne pas même poser pied à terre. Mais ça ne se passe pas comme prévu et un des personnage est contraint de poser un pied au sol. Quand il repart dans le futur, tout semble avoir légèrement changé. Il se rend alors compte qu’il a un papillon écrasé sous ses semelles (le fameux effet papillon). Le candidat démocrate qui l’avait emporté aux élections avant son départ est à présent battu par son rival fascisant…

Autre immense écrivain de science-fiction, Philip K. Dick s’est aussi essayé au genre avec une de ses oeuvres maîtresses, “Le maître du Haut Château”. L’auteur imagine que l’Axe a gagné la Seconde Guerre Mondiale et que les Etats-Unis sont occupés à moitié par les Allemands et à moitié par les Japonais. Dans une belle mise en abyme, Dick met en scène un écrivain qui essaye d’imaginer le futur si les Alliés l’avaient emporté. Évoquons aussi le cycle de Johan Heliot “La Lune seule le sait”, “La Lune n’est pas pour nous” et “La Lune vous salue bien”, qui détaille presqu’un siècle d’histoire remixée, depuis Napoléon III jusqu’à l’après-Seconde guerre mondiale, avec pour héros Jules Verne, Léo Malet et Boris Vian. J’aime beaucoup cette série, bien écrite et particulièrement futée dans sa manière de revoir le passé.

On pourrait multiplier les exemples d’uchronies littéraires, pour beaucoup l’oeuvre d’écrivains qui sévissent habituellement dans les genre de la science fiction ou de l’heroïc fantasy. Du coup, l’uchronie est forcément un peu catégorisée “genre de geeks” puisque ce sont eux qui sont réputés pour aimer le plus refaire l’histoire et se réfugier dans un mode modifié à souhait. D’ailleurs, elle est évidemment représentée dans deux loisirs apparentés “geeks”, le jeu de rôle et le jeu vidéo. Pour le premier, citons par exemple “RétroFutur”, un jeu édité par la défunte maison d’édition Multisim, et qui plongeait les joueurs dans des années 1950 revisitées après que des extra-terrestres soient rentrés en contact avec l’humanité à la fin du XIXème siècle. Dans le monde du jeu vidéo, il y a le célèbre “Command and Conquer : Alerte Rouge”, où tout le scénario part du postulat qu’Albert Einstein a conçu une machine à remonter le temps et s’en va gaiement assassiner Adolf Hitler:

On aime refaire l’histoire en BD

Et l’uchronie a bien entendu essaimé en bande-dessinée, il suffit de voir la liste dressée par Uchronie.com pour s’en convaincre. Puisqu’on parlait URSS en début de chronique, comment ne pas mentionner “Superman Red Son”, un comic scénarisé par Mark Millar et sorti chez DC en 2003. S’il ne s’agit pas de détourner l’histoire réelle, le comic imagine ce qu’aurait pu devenir Superman s’il était tombé de la planète Krypton en Union soviétique plutôt qu’aux Etats-Unis. Où comment le superhéros aurait pris la succession de Staline, répandu l’URSS de façon pacifique dans la quasi totalité du monde. Des opposants s’organisent toutefois, menés par un anarchiste déguisé en chauve-souris

La deuxième guerre mondiale et la Guerre Froide ont les faveurs des auteurs. Ce n’est pas vraiment une surprise: il est plus facile de refaire le monde en partant d’une date plus ou moins récente, et cela fait plus travailler l’imagination des gens qu’en partant de l’hypothèse que le Bal des Ardents n’aurait pas eu lieu.

On retrouve ainsi Bob Morane, dans les albums “La Guerre du Pacifique n’aura pas lieu” T1 et T2 notamment, qui est expédié par la Patrouille du Temps à Nankin en 1937, pour empecher l’affrontement. Bon, ce n’est pas le meilleur album d’une série, qui, depuis plusieurs années déjà, a quitté les rivages traditionnels de l’aventure pour se plonger dans la science fiction, parfois de manière un peu maladroite.

La série qui met sans doute le plus à mal notre relation au temps et à l’histoire est sans aucun doute “Vortex“, de Stan et Vince. Lors d’une expérience dans un laboratoire américain en 1937, des plans permettant de voyager dans le temps sont dérobés et les agents américains Tess Wood et Campbell sont chargés de les récupérer, jusqu’en 3020. Et sur dix tomes, tout ce beau monde se baladera dans le futur, dans l’Allemagne nazie, dans la Préhistoire, l’Egypte, au XIXème siècle… Je dois avouer que parfois j’étais un peu perdue.

C’est aussi les charmes de l’uchronie. Ajouter un “si” à un autre “si” puis encore un “si” et un zeste de “et puis” pour se retrouver avec un fort mal de tête mais la sensation jouissive d’avoir créé un nouveau monde.

(Vortex)

Laureline Karaboudjan

lire le billet