Dans les cases africaines, envers et contre tout

Masioni

Souvent ignorée, la bande dessinée africaine existe pourtant. Envers et contre tout.

Ce week-end, je suis allée faire un tour au Quai Branly, à Paris. Dans le musée-Chirac se tenaient trois jours de rencontres et de conférences sur la bande dessinée africaine. Ca tombe bien, parce que je vous avais parlé récemment de BD africaine () et je voulais approfondir le sujet. Ainsi , après avoir écouté en attentivement Christophe Cassiau-Hau­rie, spécialiste de la question, je suis en mesure de vous dresser un panorama de la bande dessinée en Afrique. Car qu’on se le dise, on dessine sur le continent noir.

C’est loin d’être une évidence. Comme l’explique Christophe Cassiau-Haurie, “beaucoup de gens ont du mal à percevoir la bande dessinée africaine. Pour la plupart des gens, le 9ème art s’arrête souvent aux limites de la Méditerranée alors qu’il traverse sans problèmes l’Atlantique. D’ailleurs, même des spécialistes sont bien en peine de donner un nom d’auteur africain“.  Pourtant, la BD naît très tôt en Afrique : pendant la Première Guerre mondiale (1918), au Malawi. Le premier album, lui, sort en 1960 au Togo. Il s’agit du curé de Pyssaro de Pyabélo Chaold, une bande dessinée sans phylactères, à la manière des Pieds Nickelés chez nous. Signalons aussi la première revue laïque pour la jeunesse, en Egypte, avec Al Sinbad, sorti en 1950.

Trois poids lourds africains

Aujourd’hui, le paysage de la BD en Afrique francophone est dominé par trois grands pays : Madagascar, la Côte d’Ivoire et la République Démocratique du Congo. On apprend que la bande dessinée malgache est très inspirée par les fumetti italiens, ces petits formats à couverture souple, dont Diabolik est l’exemple le plus célèbre. L’originalité de la bande dessinée de Madagascar, c’est d’être publiée quasi intégralement en langue malgache et non en français, comme souvent dans les ex-colonies. Si la BD malgache a vu de nombreuses publications en album dans son histoire, elle s’exprime aujourd’hui à travers des magazines humoristiques.

Je ne m’étendrai pas sur la Côte d’Ivoire, que j’avais déjà évoquée dans mon précédent article, notamment à travers le succès du magazine Gbich. L’hebdomadaire tire à 40 000 exemplaires. C’est le troisième journal de Côte d’Ivoire, toutes catégories confondues. Son personnage emblématique, Cauphy Gombo, est un business man véreux dont le slogan “No pity in business” est un classique dans les rues d’Abidjan. Il a même été porté à l’écran.

Il ne faut pas s’étonner de voir la République Démocratique du Congo, ex-Zaïre, dans les pays moteurs de la BD africaine. Ancienne colonie belge oblige. La première BD y a été publiée en 1932, mais c’est 10 ans plus tard, en 1942, que se situe le vrai événement fondateur de la bande dessinée zaïroise. C’est cette année là qu’a été ouverte à Gombe Matadi la première école des Beaux Arts d’Afrique. L’institution était pensée comme une annexe de la prestigieuse école Saint-Luc de Bruxelles par laquelle sont passés de fameux auteurs de BD, dont Hergé. D’ailleurs, pour Christophe Cassiau-Haurie, il y a aussi un “effet Tintin au Congo pour expliquer l’essor de la BD en RDC. Ce n’est pas politiquement correct de le dire, mais c’est une BD appréciée sur place. Dans les rues de Kinshasa, on la trouve partout“. Quoiqu’il en soit, aujourd’hui, “90% des auteurs africains sont congolais“. Ils publient par exemple dans Kin Label, une revue de BD éditée, comme son nom l’indique, dans la capitale de la RDC (Kin étant le surnom de Kinshasa).

Le Congolais qui dessine des comics

Parmi les dessinateurs originaires des rives du fleuve Zaïre, Pat Masioni a fait le déplacement au Quai Branly. Il est le dessinateur du remarqué Rwanda 1994, dont il avait ramené des (superbes) planches avec lui. C’est aussi le premier dessinateur africain à être édité aux Etats-Unis, puisqu’il signe pour Vertigo les dessins de la série Unknown Soldier, centrée autour d’un mystérieux soldat ougandais. Une série qui le mobilise complètement : “Le travail que je ferais en 6 mois pour un éditeur français, je dois le faire en 45 jours pour mon éditeur américain. Et avec une pression de tous les instants. J’ai eu une fois un jour de retard : je me suis fait engueuler. Un éditeur américain, c’est comme un réalisateur de cinéma, il intervient dès le story-board“.

Pat Masioni a grandi à Kinshasa et a commencé à dessiner à 14 ans. Aurait-il pu avoir sa carrière actuelle s’il n’était pas venu en France ? Probablement pas. Bien sûr, il y a les difficultés économiques qui freinent le développement de la bande dessinée en Afrique. Mais ce n’est pas le principal problème, d’après Christophe Cassiau-Haurie : “Quand une série africaine s’arrête, dans 90% des cas c’est à cause de considérations politiques. Par exemple le magazine Jeune pour jeunes au Zaïre, qui a connu un succès ininterrompu pendant douze ans, a été victime de Mobutu“. Pour Pat Masioni, il y a aussi le fait” qu’en Afrique, il n’y a pas assez de scénaristes. L’écriture d’un scénario de BD est différente d’une écriture habituelle“.

Qu’importe. A Madagascar, en RDC, en Côte d’Ivoire, mais aussi en Algérie, en Tunisie, au Gabon, au Sénégal, au Tchad (oui, oui), des projets de bande dessinée se montent. Un foisonnement que Christophe Cassiau-Haurie décrit avec enthousiasme et qu’il souhaiterait compiler dans un Dictionnaire de la bande dessinée africaine. Avis aux généreux financiers.

Laureline Karaboudjan

Illustration extraite de Unknown Soldier #13, par Pat Masioni.

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“Moi y en a fatigué”

En BD aussi, l’Afrique c’est souvent les clichés
tintinaucongo

Une ambiance de fête, des résultats inattendus, du football, et puis une guérilla sécessionniste, des armes, du sang, des larmes, de la sueur. Un peu comme si tous les clichés du continent africain s’étaient donné rendez-vous à Cabinda la semaine dernière et en Angola en général. Des clichés sur l’Afrique également véhiculés par la bande dessinée.

Evidemment, il y a Tintin au Congo. Impossible de ne pas en parler, c’est un peu la matrice des clichés sur l’Afrique en BD. Tout y passe : les Noirs sont fainéants (“Moi y’en a fatigué”), lâches, bêtes (“Li missié blanc très malin”). L’Afrique de Tintin, c’est une Afrique où l’on vit dans des cases perdues au milieu d’animaux sauvages, avec le bon missionnaire blanc comme point de repère. Nulle peine d’en rajouter, la BD est connue de tous, les raisons de ses torts aussi: elle a été écrite en 1930-1931, à l’apogée de l’empire colonial belge et publiée dans un journal de la droite chrétienne, Le Petit XXème. A l’époque où en France, on organise une exposition coloniale tout aussi nauséabonde. Soulignons plutôt que Tintin au Congo n’est malheureusement pas un cas isolé, et qu’à l’époque, l’Afrique en bande dessinée c’est nécessairement des clichés. Cette histoire continue encore aujourd’hui de faire régulièrement polémique, notamment à l’étranger. Elle a ainsi été retirée des rayons de la bibliothèque de Brooklyn.

Il en va ainsi de ce qu’on considère généralement comme le premier personnage noir à apparaître dans la bande dessinée américaine. Dès son premier comicstrip publié en 1934, Madrake Le Magicien est accompagné de Lothar, son meilleur ami qu’il a rencontré en Afrique, sûrement dans une ancienne colonie allemande vu le prénom… Lothar était “Prince des Sept Nations”, une fédération de tribus de la jungle, mais a préféré renoncer à sa chance d’accéder au trône pour suivre Mandrake dans ses aventures. Et évidemment, le brave Lothar est un concentré de clichés: il parle un très mauvais anglais, s’habille de peaux de bêtes et se coiffe d’un fez. Il est surtout plus réputé pour sa montagne de muscles que pour ses aptitudes mentales. Le parfait compagnon de ce grand esprit (blanc) de Mandrake. Citons également Ebony White, le side-kick du Spirit, le détective imaginé par Will Eisner, qui est un bon exemple de la description caricaturale des noirs (lèvres hypertrophiées, mauvaise diction…) que l’on retrouve dans bien d’autres BD.

Mais revenons à l’Afrique. Avouons-le, certains clichés ont du bon, comme celui qui veut qu’elle soit une terre d’aventures. Ce ressort nourrit une série comme Jimmy Tousseul, qui nous emmène avec un jeune garçon dans des péripéties africaines rocambolesques et… pleines de clichés. Braconniers d’ivoire, trafiquants d’armes ou de drogue, fils de dignitaire qui s’appelle Napoléon, c’est encore une “certaine Afrique” que nous dépeignent les auteurs de Jimmy Tousseul, qui cède volontiers à l’exagération. Mais leur en veut-on vraiment, tant cette Afrique là permet des aventures pleines de rebondissements? Surtout que l’aventure est le seul moteur de ces clichés (alors que chez Tintin, on peut y ajouter le racisme).

Un portrait juste de l’Afrique

Heureusement, toutes les BD se déroulant en Afrique n’enfilent pas les clichés comme des perles. Certaines BD “sérieuses” tentent au contraire de dépeindre un portrait juste de l’Afrique. A commencer par ses drames. Comme la série Rwanda 1994 de Masioni, Grenier et Austini. Elle raconte le Rwanda touché par la guerre civile, dans toute son horreur. Très engagés, les auteurs n’hésitent pas à suivre la thèse contestée qui affirme que l’armée française a non seulement apporté une aide logisitque aux génocidaires mais a aussi participé aux massacres.

Parfois, la précision n’empêche pas la poésie. Replongez-vous dans les Ethiopiques de Corto Maltese pour vous en convaincre. Hugo Pratt nous emmène, pour quatre aventures du marin libertaire, dans l’Ethiopie de la fin de la première guerre mondiale. Un pays qu’il connaît bien puisqu’il y a vécu l’autre guerre mondiale auprès de son père, dans l’armée italienne. Signalons aussi Abdallahi, superbe bande dessinée basée sur le récit de voyage de René Caillé, explorateur du XIXème siècle. Il est le premier blanc à réussir à pénétrer dans Tombouctou, ville qui leur était alors interdite. Pour se faire il se grime en arabe et se fait appeler Abdallahi. Les paysages sont saisissants, l’atmosphère extrêmement bien rendue et tout sonne très juste.

Se débarrasser des clichés de l’Afrique en guerre, de la famine et du SIDA et peindre une vie quotidienne heureuse, c’est l’objectif avoué de Marguerite Abouet dans Aya de Yopougon. Elle y dépeint sa jeunesse à Abidjan, entre 1970’s et 1980’s, faite de cancans et d’amourettes, dans un langage fleuri hilarant. A l’instar du Persépolis de Marjane Satrapi, Aya est une vision partielle de la société ivoirienne, celle d’une fille de classe moyenne supérieure, avec une vie forcément plus tranquille et rigolote que celle des plus démunis. Mais comme les auteurs européens vont plus difficilement s’attacher à décrire cette vie moyenne qu’à dépeindre des grandes tragédies larmoyantes, il faut bien que les locaux fassent le boulot autobiographique.

Et la BD africaine alors?

Enfin “locaux”… Pas tant que ça. Si Aya a le succès qu’on lui connaît, c’est parce que Marguerite Abouet a émigré de Côte d’Ivoire en France, où elle aura pu trouver beaucoup plus facilement un éditeur pour son histoire. Exactement la même trajectoire que Marjane Satrapi d’ailleurs, dont on imagine bien qu’elle n’aurait jamais pu publier Persépolis en Iran. Pour autant, il existe aussi des auteurs africains sur place. On ne va pas se mentir : l’Afrique n’est pas une terre de BD comparable aux trois poids-lourds Europe, Etats-Unis et Japon. L’environnement économique africain rend difficile l’implantation de maisons d’éditions locales et donc l’émergence d’une bande dessinée d’albums, qui du coup se publie plutôt dans les journaux. Le site Africultures dresse un état des lieux de cette bande dessinée africaine, en recensant auteurs, éditeurs, associations, etc. Dans cet autre article, très intéressant, on découvre l’existence d’une “exception” dans le marasme de la BD africaine: Gbich!. “Plus de 300 numéros parus, 20 000 exemplaires diffusés chaque semaine, quinze auteurs de bande dessinée à plein-temps : Gbich ! a un poids économique et culturel indéniable à Abidjan. Savant équilibre de bandes dessinées en une page, de dessin de presse et d’articles sur la société, le magazine séduit la population ivoirienne qui se rue dessus chaque vendredi”. Fait par et pour des Africains, gageons que Gbich! est encore ce qui doit livrer le mieux une vision à peu près juste de l’Afrique contemporaine.

Laureline Karaboudjan

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