Obama en Président Superman

L’éditeur DC Comics va sortir une BD où Barack Obama prend la place de Clark Kent. Un choix loin d’être anodin en cette année électorale.

Quand il n’est pas occupé dans d’interminables réunions à la Maison Blanche, en voyage diplomatique ou en conférence de presse, Barack Obama tombe le costume de président et endosse celui de super-héros. C’est la dernière idée de l’éditeur DC Comics, l’un des deux poids-lourds américains avec Marvel de la bande-dessinée de super-héros, qui s’apprête à sortir dans quelques semaines une BD sur ce scénario saugrenu.

Intitulée “President Superman”, l”histoire qui doit sortir en mai prochain dans la fameuse revue Action Comic, met en scène un président américain afro-américain qui prend la place de Clark Kent dans le rôle de Superman. President Superman doit y combattre un super-villain nommé Superdoom et doit notamment stopper une attaque nucléaire depuis la Maison Blanche, d’après les premières informations qu’a laissé filtrer l’éditeur.

S’il n’en porte pas officiellement le nom, President Superman fait évidemment penser à Barack Obama. Et la seule image pour l’instant disponible ne laisse guère de doute, tant le super-héros a les traits proches du président américain en exercice. Le site spécialisé Comicbook.com en fait d’ailleurs la démonstration en comparant cette image à une illustration du dessinateur Alex Ross, qui travaille lui-même de manière récurrente pour DC, publiée pendant la campagne présidentielle de 2008 aux Etats-Unis. «Il est frappant de voir à quel point l’image de couverture de DC est similaire à l’illustration d’Alex Ross», note le site. Cette illustration figurait un Obama qui arrache sa chemise, reprenant le célèbre geste de Superman, pour laisser entrevoir un costume de super-héros frappé d’un «O» tel le «S» de l’original.

Un coup autant politique que commercial

En faisant d’Obama (ou presque, mais on aura compris) l’équivalent de Superman, DC affiche clairement la couleur et assume de rouler pour les démocrates. Ce n’est pas étonnant à de nombreux titres. L’industrie du comic est très majoritairement «de gauche» aux Etats-Unis (ce qui historiquement n’a pas toujours été le cas, surtout au début), et a montré, à de très nombreuses reprises sa sympathie pour Barack Obama. Et pas simplement parce que le président américain est un fan déclaré de Spideman (ils se sont d’ailleurs rencontré dans le numéro #583 des aventures l’homme-araignée). La campagne puis l’élection du président américain ont suscité de très nombreuses BD, bien plus que pour n’importe quel autre président américain, depuis les biographies classiques et souvent ennuyeuses, jusqu’aux comics de super-héros. Je rappelais dans un précédent article cet engouement pour Obama, qui outre Spiderman était également apparu dans une BD du super-héros Savage Dragon, qui oeuvre à Chicago.

Mais au-delà de la sympathie politique, faire apparaître Obama dans un comic est un bon coup commercial pour un éditeur car ça crée évidemment la controverse. En l’occurrence, tous les ingrédients sont réunis pour que l’initiative de DC fasse polémique: elle touche au symbole américain par excellence qu’est Superman, elle met en scène la figure clivante d’Obama, adulé par les démocrates mais haï par une frange croissante de la droite américaine et elle touche à la couleur de peau. Comicbook.com rappelle ainsi les polémiques qu’avait suscité Marvel l’an passé en sortant un Spiderman “nouvelle génération” à moitié latino et à moitié afro-américain.

DC avait également fait polémique, l’an passé, en s’attaquant déjà à la figure de Superman qui menaçait de renoncer à sa nationalité américaine. A l’époque, les conservateurs républicains s’étaient émus de voir les comics accaparés par les démocrates alors qu’étant des éléments symboles de la culture américaine, ils devraient être au-dessus des questions partisanes. De ce point de vue là, ils n’ont peut-être pas tout à fait tort de se plaindre. En ce qui me concerne, c’est surtout la fréquence toujours plus grande des “coups médiatiques” autour des super-héros qui m’agace quelque peu. Et si on laissait les justiciers masqués un peu tranquilles?

Laureline Karaboudjan

llustration : aperçu de la couverture d’Action Comic #9 du mois de mai prochain, DR.

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Kafka en Iran

12 ans après Persépolis, Une Métamorphose iranienne apporte un nouveau regard intense et kafkaïen sur la société iranienne.

Le 2 mars, dans une petite dizaine de jours, auront lieu les élections législatives en Iran. Alors que l’on se demande si Israël ne va pas lancer un raid aérien contre les sites nucléaires iraniens, le pouvoir apparaît extrêmement divisé entre les partisans de l’ayatollah Khamenei et ceux du président Ahmadinejad. Cette guerre larvée sur fond de crise économique et de chômage entraînera peut-être des manifestations violentes.

Ces crises sont récurrentes en Iran, comme le raconte Mana Neyestani dans Une Métamorphose iranienne, l’une des plus fortes Bds parue depuis le début de l’année 2012. Publiée la semaine dernière par les éditions Arte et Ça et là, cette autofiction raconte le parcours du dessinateur de presse Mana Neyestani, emporté dans un schmilblick ethnico-juridico-politique dramatique. Simple auteur dans les pages pour enfants dans un quotidien pour éviter la censure et les problèmes qui touche la plupart des dessinateurs de presse, il a le malheur, en 2006, de mettre un mot d’origine azéri dans la bouche d’un cafard. Cet expression «Namana» n’a même pas de connotation politique, elle est utilisée quand quelqu’un ne trouve pas ses mots, l’auteur dit même l’utiliser souvent lui-même.

Minorité importante en Iran, les Azéris considèrent souvent qu’ils sont méprisés et malmenés par le pouvoir central. Ce dessin, anodin, est vu par certains comme une provocation. Un peu comme l’affaire des caricatures de Mahomet au Danemark, il va entraîner des manifestations importantes. Le régime réplique violemment accusant les protestataires de volontés séparatistes, il y a des morts et, pour trouver tout de même un bouc émissaire, Mana Neyestani se retrouve en prison. Là, on lui assure que ce n’est pas grave, que tout va bien se passer, qu’on comprend sa position, mais les semaines passent et rien ne bouge.

La banale et stupide machine administrative se met en place. Si l’auteur se compare à Gregor Samsa dans la Métamorphose de Kafka, ayant l’impression d’être lui-même devenu un cafard impuissant, on pense plus en lisant cette BD à l’absurdité du Procès, ou aux conversations entre le prisonnier Roubachof et son geôlier dans le Zéro et l’infini d’Arthur Koestler, récit inspiré des grands procès de Moscou.

A travers son histoire, magistralement retranscrite par des dialogues justes et forts, le plus souvent à huis clos, on découvre la sclérose de la société iranienne, qui ressemble plus à une administration soviétique en fin de règne qu’à des religieux fanatiques. On s’attache aussi à ces dessinateurs artistes, libéraux, qui ont une autre vision de la vie, plus ouverte, qui s’informent à l’extérieur. L’histoire, qui se déroule 15 ans après la fin de Persépolis (dont l’action s’étend de 1979 à 1994), actualise donc notre regard sur l’Iran.

Sentant sa situation inextricable, Mana Neyestani a fui en 2007 en Malaisie, profitant d’une libération conditionnelle. Désormais installé en France, il est devenu un dissident actif et un des symboles de cette population qui aspire à un vrai changement.

Laureline Karaboudjan

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Triangle Rose, une BD pour Christian Vanneste

Avec ses propos polémiques, le député (UMP) Christian Vanneste a remis la déportation des homosexuels sur le devant de la scène. Une BD, Triangle Rose, vient justement de sortir sur le sujet.

On le sait habitué des propos homophobes mais il semble que là, il a franchi les bornes. Pour sa dernière sortie évoquant la déportation des homosexuels pendant la Seconde guerre mondiale, le député (UMP) du Nord Christian Vanneste risque l’exclusion de son parti politique. Sur le site libertepolitique.com l’élu a évoqué “la fameuse légende de la déportation des homosexuels“, déclenchant des réactions unanimes de la part des associations homosexuelles, de la gauche mais aussi d’une grande majorité de ses collègues de droite.  En voulant précisant son propos, Vanneste dit : “En Allemagne, il y a eu une répression des homosexuels et la déportation qui a conduit à peu près à 30.000 déportés. Et il n’y en a pas eu ailleurs (…) Il n’y a pas eu de déportation homosexuelle en France“.

On ne discutera pas ici de la pertinence de son analyse historique, ridiculisée ce matin par plusieurs historiens. En revanche, par ses propos, Vanneste a peut-être eu un mérite, celui de mettre en lumière la déportation des homosexuels pendant la Seconde guerre mondiale. Une persécution bien réelle et bien moins connue que celle des Juifs, des opposants politiques et peut-être même des Tziganes. Justement, une bande-dessinée sur le sujet vient de sortir chez Soleil, dans la collection Quadrants. Ca s’appelle Triangle Rose (évocation du signe distinctif des homosexuels dans les camps nazis) et c’est vraiment un bon album de Michel Dufranne, Maza, et Christian Lerolle.

Parce qu’ils doivent préparer un exposé d’Histoire, de jeunes collégiens vont chez le grand-père de l’un d’entre-eux. Ils  savent vaguement qu’il a été “prisonnier pendant la guerre”. Après ces quelques pages d’introduction en couleur un peu niaises, qui rappellent la série culte Tendre Banlieue, c’est le grand-père qui prend la parole en couleur sépia. Un témoignage qui constitue l’essentiel du récit, tout en nuance et très prenant.

Andreas raconte donc sa jeunesse dans l’Allemagne nazie, celle d’un dessinateur de publicité homosexuel à Berlin. Avec un groupe d’amis dont certains sont ses amants, il aime à sortir dans les clubs de jazz ou les cabarets. Mais l’arrivée d’Hitler au pouvoir change la donne… Des lois contre les homosexuels sont promulguées et Andreas est d’abord emprisonné, puis enfermé dans un camp de concentration.

Contrairement à ce qu’on pourrait penser, ce n’est pas l’épisode de la détention qui occupe la majeure partie de l’histoire. La fiction se concentre plutôt sur la montée du nazisme et, surtout, sur la réinsertion dans la société après-guerre. C’est le plus intéressant car le plus méconnu: après la Seconde Guerre Mondiale, les homosexuels allemands ont continué à être condamnés par la loi (voir par exemple ce documentaire sur le paragraphe 175), plus longtemps à l’Ouest qu’à l’Est d’ailleurs, et Andreas devient prisonnier de droit commun. Pour pouvoir de nouveau mener une vie normale, il est obligé de trahir son histoire, de se faire passer pour un triangle rouge (opposant politique) plutôt que rose, et même de se marier avec une amie lesbienne pour donner le change. Avant, finalement, d’émigrer en France pour fuir un passé qui ne cesse de le hanter.

Je ne sais pas si Christian Vanneste a lu Triangle Rose, mais puisque ces questions semblent l’intéresser, je lui recommande vivement. Comme à tout un chacun, tant la BD a le mérite de lever le voile sur une page méconnue de la Seconde guerre Mondiale. Ca n’a pas toutes les qualités artistiques d’un Maus, mais Triangle Rose mérite le même statut de BD thématique de référence.

Laureline Karaboudjan

Illustration : Extrait de la couverture de Triangle Rose, DR.

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Le top des dictateurs de BD

Plekszy-Gladz, le Grand Schtroumpf, Zorglub ou Babar, qui est le pire tyran de l’histoire de la bande-dessinée?

97,14% des voix, dimanche dernier, pour le président turkmène qui reste ainsi en bonne place dans le top des présidents élus. Gourbangouly Berdymoukhamedov (quel nom merveilleux) nous rappelle que dans certains pays, on est encore bien loin de l’Egypte, de la Tunisie ou de la Syrie et qu’on continue de respecter l’autorité. Quitte à en passer par des scores électoraux absurdes, qu’on n’ose imaginer en fiction. En BD, justement, on croise aussi une tripotée de dictateurs. Despotes inflexibles ou tyrans ridiculisés, voici probablement les dix plus célèbres. Je vous laisse juger du plus cruel d’entre-eux…

  • Plekszy-Gladz

Si Samson tirait son pouvoir de sa tignasse, nul doute que le dictateur bordure règne par la moustache. Le visage du tyran a beau être presque invisible (on ne le voit qu’une seule fois, au détour d’une case de l’Affaire Tournesol), sa moustache est partout. Sur les drapeaux de la Bordurie, dont elle est devenue l’emblème, sur les brassards de la police politique, un peu partout dans l’orthôgrâphe sî partîculiêre de lâ lânguê bôrdûre et même sur les pare-chocs des voitures. Avec les moustaches de Plekszy-Gladz, Hergé ne s’y est pas trompé: d’Hitler à Staline en passant par Saddam Hussein, les grands dictateurs du XXème siècle sont avant tout des moustachus. Vu à quel point il a mis son pays sous sa coupe, Plekszy-Gladz fait certainement partie de cette lignée là.

  • Zorglub

Zorglub est le dictateur le plus saint-simonien de la liste. Sa croyance effrénée dans le progrès technologique le pousse à tous les dérapages. Il est l’un des personnages secondaires récurrents de Spirou et Fantasio, débordant de projets mégalomaniaques. Dans le dernier album paru en 2011, la Face cachée du Z, il tente par exemple d’établir un empire pour riches sur la lune. Tout simplement. Pendant maléfique mais attachant du Comte de Champignac, il redevient par moments gentil, avant de évidemment de replonger dans ses travers dictatoriaux. Spirou et Fantasio devront d’ailleurs affronter d’autres autocrates dans leurs aventures comme Zantafio, cousin du second, alias le général Zantas. Certains pays qu’ils visitent ne sont pas vraiment des démocraties sympathiques non plus, comme le Touboutt-Chan.

  • Le Grand Khân

«Je suis devenu dictateur à l’insu de mon plein gré» pourrait dire Herbert de Vaucanson, paraphrasant Richard Virenque. A force d’accumuler tous les Objets du destin, souvent par hasard, le voilà à régner sur le monde de Terra Amata, celui qu’ont créé Sfar et Trondheim dans leur saga Donjon. Herbert ne voulait sans doute pas du pouvoir, il doit désormais l’assumer de manière cruelle, à tuer d’une pichenette et à devoir en permanence déjouer des tentatives d’assassinat. Jusqu’au bout, jusqu’à ce que le monde explose. Peut-être, alors, en sera-t-il enfin libéré. Mais pour le savoir, il faudrait que Sfar et Trondheim se bougent un peu plus les fesses au niveau des scénarios.

 

  • Les généraux Tapioca et Alcazar

Il ne fait pas bon d’être démocrate au San Theodoros. Quand un dictateur est renversé, c’est toujours un autre despote qui prend sa place. Comme dans un théâtre de Guignol, Tapioca et Alcazar semblent s’être partagés les rôles dans ce pays d’Amérique Latine imaginé par Hergé. Si on voulait faire une analogie historique, c’est un peu comme si à Cuba, Batista et Castro se renversaient mutuellement tous les 18 mois. Avec ses atours militaires, Tapioca est plus proche du premier tandis que la casquette et le goût des cigares d’Alcazar le rapprochent forcément du Lider Maximo. Deux dictateurs accomplis, véritables mines de conseils pour réussir un coup d’Etat en Amérique Latine. A la limite, on pourrait même dire qu’Alcazar est le pire des deux, car, au contraire de Tapioca qui annonce la couleur, Alcazar se veut  toujours porteur d’espoir. Des espoirs déçus, forcément.

  • Mongul

Mal prononcé, Mongul pourrait être une petite commune sympathique du Lot-et-Garonne. Mais finalement on  préfère l’option «dictateur extraterrestre». Apparu en 1980 dans l’univers de Superman, Mongul tente alors de récupérer le pouvoir sur sa planète, après avoir été déchu par son peuple. Pour cela, il développe une super arme, une planète artificielle nommée Warworld et censée pouvoir tout détruire (“ah oui, comme l’Etoile noire”). Je vous le résume vite mais à un moment il essaie de détruire le soleil de la Terre, comme ça, tranquillement. Mais comme vous l’avez remarqué, il s’est levé ce matin, donc ça n’a pas dû marcher.

 

 

  • Basam Damdu

Quand Jean-Luc Mélenchon met en garde contre les dangers de la théocratie tibétaine, a-t-il en tête les premiers albums de Blake et Mortimer? Dans la trilogie de l’Espadon imaginée par Jacobs, Lhassa est devenue la capitale du monde non-libre, celui de l’Empire Jaune que dirige l’inflexible Basam Damdu. Assis sur un arsenal nucléaire capable de désintégrer la planète en quelques heures, disposant des dernières avancées de la technologie militaire comme le terrible gaz GX3, Basam Damdu est l’archétype du mal absolu. Le genre de tyran à vouloir faire sauter la terre en même temps que sa chute…

 

 

 

  • Babar

Je sais, il y a quelques mois j’ai défendu Babar contre Luc Chatel. Mais je soulignais déjà que cela reste un monarque qui ne semble pas du tout pressé de proposer un régime démocratique. Pourquoi le faire?, me direz-vous… Son peuple l’aime, il est l’égal de Frédéric II, un roi éclairé. Et si le Prussien a bâti le château du Sans-Souci, Babar a aussi des tendances mégalomaniaques puisqu’il a donné à sa capitale le nom de sa femme. N’est-ce pas au plus intelligent, justement, de prendre conscience qu’il faut laisser choisir l’éléphant lamba par lui-même, quitte à ce qu’il se trompe ? Vite, un référendum à Célesteville !

 

  • Le Grand Schtroumpf

Les Schtroumpfs sont des fascistes selon un auteur récent qui cherchait juste le buzz. Ah bon, je pensais qu’ils étaient communistes. Ce qui est certain, au moins, c’est que le grand Schtroumpf ne semble pas pressé de partager le pouvoir. Il règne sur le village à travers un système de lois orales bien pratiques, et, dès qu’il disparaît, c’est le bordel. Les tentatives de régime alternatifs comme celui du Schtroumpfissime sont des graves échecs. Surtout, un peu comme Staline faisant réécrire l’encyclopédie officielle chaque année, le Grand Schtroumpf ne parle jamais du passé. Pourtant, de nombreuses questions se posent. Sachant qu’il a 542 ans et que les autres ont 100 ans en moyenne, que s’est-il passé pendant quatre siècles et demi? A-t-il vécu seul? A-t-il éliminé un à un ses rivaux? Derrière l’aspect champêtre de ce petit village, se cache-t-il un infâme génocide?

  • Adam Susan

Dans la catégorie des tyrans de BD franchement effrayants, Adam Susan est en bonne position. Haut-commandeur du Feu Nordique, un parti fasciste britannique d’inspiration religieuse, il règne d’une main de fer sur le Royaume Uni à la tête d’un état totalitaire. Dans sa panoplie de dictateur accompli, Adam Susan dispose d’un système de surveillance généralisé de sa population et d’un outil répressif des plus avancés, qui comprend notamment des camps de concentration pour les Juifs, les Musulmans, les Homosexuels et n’importe quelle personne qui s’opposerait à son gouvernement sans partage. Mais un homme finira par se lever contre lui, un justicier nommé V, dont le masque de Guy Fawkes est désormais célèbre dans le monde entier, entre autres car c’est le symbole des Anonymous. Remember, remember, the fifth of november

  • Jean-Ferdinand Choublanc

Oubliez les 20 arrondissements actuels, dans le Paris de 2023, il n’y en aura plus que deux. Le premier arrondissement central réservé à l’élite, le second périphérique où se massera la majorité, dans une misère crasse. A la tête de ce Grand Paris de l’iniquité, Enki Bilal a placé, dans sa trilogie culte Nikopol, le dictateur Jean-Ferdinand Choublanc. Mélange entre Mussolini et le roi Ubu, arborant des peintures faciales à rendre jaloux n’importe quel membre de Kiss, Choublanc est un dictateur très émotif, passant allégrement de la joie à la colère la plus complète. En tous cas, c’est un tyran qui a tellement de pouvoir qu’il n’aspire plus à rien d’autre qu’à l’immortalité. Mais quand il s’agit de dealer avec des Dieux, les affaires se compliquent forcément…

 

Laureline Karaboudjan

Illustration : Zorglub , DR.

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Avec Delisle, Angoulême célèbre la BD de reportage

L’auteur québecois Guy Delisle a remporté le Fauve d’Or à Angoulême pour ses Chroniques de Jérusalem, peut-être son moins bon album. C’est dire son talent.

Le palmarès de la 39ème édition du festival d’Angoulême est donc tombé et il me laisse une drôle d’impression. Une sensation que tout amateur d’art -qu’il s’agisse de musique, de cinéma… ou de BD- a déjà connu à l’énoncé des lauréats d’un festival. Un sentiment où se mêlent étrangement la joie et la déception, la satisfaction et le regret. Cette impression, c’est celle que l’on ressent lorsque l’on voit enfin récompensé un auteur talentueux, qui mérite les lauriers depuis des années, mais qui est célébré pour une œuvre moins aboutie que d’autres de sa main que l’on estime beaucoup plus. Ce goût étrange dans ma bouche m’est laissé par le Fauve d’Or, qui célèbre le meilleur album de l’année, que vient de recevoir Guy Delisle pour ses Chroniques de Jérusalem.

Vous allez dire que je suis vexée parce que je ne l’avais pas cité dans mon trio de favoris en décembre dernier, et vous aurez sûrement un peu raison. Néanmoins, j’avais quand même un peu flairé le coup en écrivant :

Dans cette même volonté de raconter l’histoire ou l’actualité, les BDs “journalistes” sont à l’honneur cette année: entre Chroniques de Jerusalem de Guy Delisle, Reportages de Joe Sacco ou même Les Ignorants” de Davodeau. Ce genre là est, pour ma plus grande joie, en expansion ces dernières années. Malheureusement, les derniers albums des deux premiers auteurs cités, s’ils sont intéressants, ne sont pas leurs meilleurs.

A travers la récompense attribuée à Delisle, c’est effectivement tout un genre qui a été salué, celui du BD-reportage. Un genre en vogue (et c’est tant mieux) à en juger le nombre d’articles écrits ces dernières semaines dans les “grands médias” pour en vanter l’émergence. En fait, ça fait des années que le BD-reportage existe avec comme pionniers l’américain Joe Sacco et… le québécois Delisle pour ce qui est de la langue française. D’ailleurs en interview, Joe Sacco précise souvent avec modestie que l’on peut faire remonter le genre au XIXe siècle, lorsque les journaux envoyaient des dessinateurs pour couvrir l’actualité, comme par exemple au cours de la guerre de Sécession. Art Spiegelman, avec sa bd historico-reportage Maus, prix Pulitzer en 1992, et avec son travail au New Yorker, y a aussi grandement contribué.

Mais revenons à Guy Delisle. Qu’on ne se méprenne pas : les Chroniques de Jérusalem méritent la lecture, tout simplement parce qu’au-delà des enjeux informatifs, c’est de la bonne BD. Le trait de Delisle a une simplicité qui rend son regard d’autant plus fort qu’il est véritablement le sien. C’est là, je crois, l’une des qualités indépassables de la BD reportage: à l’heure de l’information vidéo omni-présente, des images télévisuelles brutes, le dessin parce qu’il est éminemment personnel offre une vision singulière des choses. D’autant plus, donc, pour Delisle qui a un dessin qui ne s’embarrasse pas de l’exactitude, d’un réalisme photographique, pour se concentrer sur l’émotion.

Dessiner là où on ne peut pas photographier

Une autre vertu du reportage dessiné, pas assez souvent rappelée, c’est qu’il permet de rapporter des faits là où la caméra est strictement interdite. Je crois que Joann Sfar relève le fait dans son carnet Maharajah(dont la lecture est par ailleurs dispensable) lorsqu’en Inde, il peut dessiner à l’intérieur d’un édifice sacré où il est interdit de prendre des photos. [EDIT : c’est la scène tout à fait inverse qui se produit en fait, merci à Jess en commentaires !] Mais l’auteur de BD qui a sûrement fait le meilleur usage de cette caractéristique propre au dessin, c’est justement Guy Delisle dans Pyongyang.

Dans cet album, l’auteur raconte un séjour de quelques mois en Corée du Nord où il travaille dans un studio d’animation. Le régime nord-coréen, probablement le plus dictatorial et fermé du monde, empêche la prise d’images et de photos par les visiteurs Occidentaux à peu près partout dans son pays. Parce qu’il dessine, Delisle peut s’affranchir de cette contrainte et livrer un témoignage des plus intéressants (et à mon sens supérieur aux Chroniques de Jérusalem) sur la Corée du Nord. Un ami me confiait d’ailleurs récemment qu’il avait bien moins appris des quelques reportages télés que l’on a vu récemment sur la Corée du Nord à l’occasion de la mort de Kim-Jong-Il, fabriqués à base d’images tournées sous le manteau par des journalistes qui sont entrés dans le pays avec un visa touristique, qu’en lisant Pyongyang de Delisle.

Le reste du palmarès

Sur la suite du palmarès, les petits éditeurs ont été gâtés avec des récompenses notamment pour L’Association, Cornélius et Les Requins Marteaux. Parmi les bonnes BDs de l’année 2011, je me réjouis du prix de la série à Cité 14 dePierre Gabus et Romuald Reutiman aux Humanoïdes Associés, du polar, qui crée un mélange agréable de comics et d’animalisation à la française, un peu pop, ambiance steam-punk et entre-deux guerres américaine. L’auto-fiction Portugal de Pedrosa, sans surprise, repart avec un prix également, celui de la BD Fnac qui lui permettra d’être bien mis en avant à la Fédération nationale d’achats des cadres. Quant au Prix du Patrimoine pour la Dynastie Donald Duck de Carl Barks, il me rappelle les plus belles heures de ma jeunesse.

Sur Jean-Claude Denis, grand Prix de la ville d’Angoulême, qui récompense un auteur pour l’ensemble de sa carrière, je dois avouer que je n’ai pas grand chose à écrire. Ni son style, ni ses BDs ne m’ont jamais vraiment marquée. Je crois que ce n’est pas ma génération: lorsque j’ai découvert pour la première fois la BD Luc Leroi, j’étais trop jeune, et lorsque j’étais en âge de l’apprécier, il y avait trop de BDs intéressantes d’autres auteurs pour avoir le temps d’y retourner…

Le palmarès complet :

Prix du meilleur album : Chroniques de Jérusalem, Guy Delisle (Delcourt)
Prix spécial du jury : Frank et le congrès des bêtes, Chris Woodring (L’Association)
Prix de la série : Cité 14, Pierre Gabus et Romuald Reutiman (Les Humanoïdes Associés)
Prix révélation : TMLP (Ta Mère La Pute), Gilles Rochier (6 Pieds sous terre)
Prix Regards sur le monde : Une vie dans les marges, Yoshihiro Tatsumi (Cornélius)
Prix de l’audace : Teddy Beat, Morgan Navarro (Les Requins Marteaux)
Prix intergénérations : Bride Stories, Kaoru Mori (Ki-Oon)
Prix du Patrimoine : La Dynastie Donald Duck, Carl Barks (Glénat)
Prix de la BD Fnac : Portugal, Cyril Pedrosa (Dupuis)
Prix Jeunesse : Zombillénium, Arthur de Pins (Dupuis)

Laureline Karaboudjan

Illustration : extrait de la couverture de Chroniques de Jérusalem, DR.

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Menacée par le piratage, la BD ?

La BD est le secteur de l’édition le plus piraté d’après une récente étude. Mais faut-il forcément crier au péril de la création ?

Il n’y a pas que les majors des maisons de disque ni les boîtes de production de cinéma qui avaient des raisons de sabrer le champagne, ce week-end, pour fêter la fermeture de Megaupload. La principale plate-forme de téléchargement direct d’oeuvres piratées causait aussi du tort aux éditeurs de bandes-dessinées. C’est ce qui ressort d’une étude sur le piratage de la BD, rendue publique il y a quelques jours par le MOTif (Observatoire du livre et de l’écrit en Ile-de-France), opportunément juste avant le festival d’Angoulême. Elle recense 35.000 à 40.000 titres de BD piratées, dont 8.000 à 10.000 seraient “réellement accessibles” (c’est à dire disponibles en peer-to-peer ou avec des liens de téléchargement direct actifs). D’après l’étude, “la BD est la catégorie éditoriale la plus piratée sur Internet”, victime d’une pratique organisées par une “multitude de teams dédiées à la BD”.

Pour autant, si tous étaient frappés, ils ne mourraient pas tous, aurait pu dire La Fontaine en lisant l’étude. Car quand on se penche sur le détail des chiffres, on se rend compte que le phénomène est loin d’affecter de manière uniforme les différentes séries et les différents éditeurs et surtout, ce n’est pas forcément si négatif. Voici les quelques grandes tendances :

  • Les éditeurs mainstream touchés, les indépendants épargnés

L’étude publie le top 10 des éditeurs ayant le plus de titres piratés en téléchargement direct et en peer-to-peer. Sans surprise, on retrouve aux cinq premières places des poids lourds du marché francophone (Dupuis, Dargaud, Delcourt, Glénat et Le Lombard). On constate aussi l’absence d’éditeurs indépendants et l’étude note “qu’à quelques exceptions près, les BDs de petits éditeurs indépendants ou les BDs d’auteur restent peu piratées ou difficilement trouvables”.

  • Le piratage se concentre sur les mangas, les comics et grands classiques de la BD francophone

Le top 5 des téléchargements de BD piratées en torrent est éloquent. A la première place, “Le guide du sexe en BD” bénéficie de la prime au porn sur Internet. Puis on retrouve une intégrale des 37 albums d’Astérix, un package des 6 premiers tomes de Walking Dead, l’intégrale en 19 albums de XIII et enfin l’intégrale de Tintin en 24 albums. Que des séries francophones classiques ainsi que le plus grand succès d’édition en comic de ces dernières années.

Pour y avoir moi-même recours, je sais que de nombreux lecteurs piratent des œuvres qu’ils possèdent déjà: que ce soit pour des besoins d’illustration parce que cela va plus vite que scanner soi-même ou parce que, en esthète, on veut vérifier un détail sur la dernière case de la page 13 de l’Affaire Tournesol mais la BD est chez les parents ou dans la maison de vacances… Le piratage a un vrai côté pratique.

Par ailleurs, les mangas à succès sont particulièrement touchés par le phénomène du piratage. L’étude relève qu’il existe des centaines de sites proposant des mangas en téléchargement direct, dont certains comptent leurs visiteurs par millions. Ainsi un des principaux sites consacrés à la série One Piece aurait reçu 4,1 millions de visites (1,1 million de visiteurs) en 2011. Cela dit, d’après l’auteur de l’enquête Mathias Daval, il existe un code de l’honneur des pirates de mangas, et de nombreux sites qui proposent des traductions pirates suppriment leur contenu une fois que les mangas sont publiés officiellement en France.

  • Les nouveautés ne sont pas forcément piratées

C’est à mon avis l’information la plus intéressante qui ressort de l’étude : il n’y a pas de piratage systématique des nouveautés BD. Certes, 2 BDs piratées sur 3 datent de moins de 10 ans, mais seules 15% ont été publiées il y a moins de 3 ans et seules 2,7% l’ont été en 2011. Contrairement à ce qu’on peut voir dans la musique ou le cinéma, où l’essor du piratage a entraîné la diffusion illégale de plus en plus de contenus récents, il n’y a pas de piratage systématique des nouveautés en BD. L’étude note même que “les dernières nouveautés en rayon sont nettement moins piratées que les best-sellers des deux dernières années”.

Ce qui veut dire que globalement, ce sont les BDs qui ont déjà marché en papier, qui ont déjà été rentables pour leurs éditeurs, qui sont piratées. Ça relativise la menace que fait peser le piratage sur la BD. Parfois, cela peut même aider, comme le cas de cet auteur de comics américain qui avait vu ses ventes fortement augmenter après qu’un de ses albums a été diffusé gratuitement sur le forum d’images 4chan. L’auteur à l’époque, au lieu de porter plainte, avait décidé d’aller discuter avec les Internautes qui avaient grandement apprécié.

Une autre étude récente montrait que 5 300 BDs ont été publiés en 2011 mais que, dans le même temps, «quatre groupes dominent désormais l’activité du secteur, assurant à eux seul 43,6% de la production alors que 310 éditeurs ont publié des BDs en 2011», comme l’expliquait début janvier l’AFP.

Le piratage traduit bien ce phénomène là: un petit nombre de BDs attire l’essentiel de l’attention des lecteurs (acheteurs ou pas), et les autres passent globalement inaperçues. C’est de cela qu’il faudrait réellement s’inquiéter et ce n’est pas en luttant contre les téléchargements illégaux sur Internet, que l’on résoudra la problème. Le vrai ennemi de la diversité est le “piratage” par une minorité des rayons des grosses librairies et des grandes surfaces. Donc, au contraire, plus les BDs téléchargées seront nombreuses et variées, plus, d’une certaine manière, cela sera le signe de la bonne santé créative du secteur.

Illustration: extrait de la couverture de Roi Rose de David B.

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Bagieu et Boulet rendent copie blanche

En réunissant les deux blogueurs BD les plus célèbres de France, la Page Blanche est la super-production de ce début d’année. Et c’est franchement décevant.

Vous prenez le blogueur BD masculin le plus connu, Boulet, vous le mélangez avec la blogueuse girly la plus populaire, Pénélope Bagieu, qu’est-ce que ça donne? C’était un peu la question que je me posais en ouvrant “La Page Blanche”, la BD qu’ils viennent de publier en commun. Lui au scénario, elle au dessin, c’est la réunion de ce qui “marche le mieux” en BD ces dernières années. Un événement forcément intriguant, pour ne pas dire excitant.

La rencontre n’est d’ailleurs pas fortuite puisque c’est l’éditeur Guy Delcourt qui a imaginé ce tandem. A la tête d’une des plus grosses maisons françaises de BD, il réalise là un joli coup éditorial. Car Boulet et Bagieu sont plus que des auteurs lambda de BD: ce sont des des blogueurs à la force de frappe étonnante, avec chacun leurs milliers de fans sur Facebook et leurs followers sur Twitter. Du coup, avant même sa sortie et les critiques dans les journaux, “La Page Blanche” avait l’assurance de faire son petit chemin sur les réseaux sociaux, et elle n’a sans doute même pas besoin d’une couverture presse pour bien se vendre.

L’histoire donc: une jeune fille, Éloïse, se réveille un matin sur un banc, elle ne sait pas à où elle est ni qui elle est. Elle est devenue complètement amnésique. Heureusement, elle retrouve tout de même son adresse, rentre chez elle et essaye de découvrir son passé.

La perte de mémoire ne cache pas un lourd secret à la XIII. Au contraire, grâce à cette maladie, la jeune fille comprend qu’elle est une personne banale, qui toute sa vie a essayé de se forger sa propre culture mais qui n’a fait que consommer ce que tout le monde consomme, de Marc Lévy au dernier blockbuster américain. A travers elle, la BD critique donc une uniformisation des goûts culturels, incarnée notamment par le propre métier de cette jeune fille, vendeuse dans un grand magasin style Fnac.

L’hôpital, la charité, tout ça, tout ça…

J’espère également qu’en creux, les deux auteurs font également une critique de leur propre production, puisqu’en BD, ils incarnent justement le type d’ouvrage mis très en avant à la Fnac qui écrase des productions plus intéressantes à faible tirage.

Parce qu’au delà du synopsis, si les magazines féminins vont sans doute adorer, ce n’est pas génial. Le scénario, écrit par Boulet, manque d’aspérités. Une fois que l’on saisit l’enjeu, et on le comprend bien vite, on sait comment cela va se terminer. Boulet nous avait habitué à plus de profondeur. C’est amusant, plusieurs fois en lisant cette BD j’ai eu l’impression de lire le scénario d’un film américain: vous savez, le genre de films qui veut paraître intelligent et spirituel mais qui en fait fait de la philosophie de supermarché.

Cette impression est peut-être renforcée par le dessin de Pénélope Bagieu, dont les rondeurs et la naïveté ne sont pas forcément les plus appropriés pour raconter cette histoire. Probablement parce qu’à force de le voir utilisé pour vendre des quiches ou du maquillage, ce trait nous renvoie mentalement dans le super-marché que la “Page Blanche” voulait nous faire quitter. Non pas qu’il faille forcément un dessin charbonneux, underground et des “A” cerclés dans les marges pour critiquer l’uniformisation culturelle. Mais l’excès inverse fait bizarre aussi.

Au delà de la consécration de la “génération blog” que représente cette  “Page Blanche”, j’ai été assez déçue. D’abord parce que je peux apprécier Boulet et Bagieu individuellement (si si, parfois), mais surtout parce que cette BD, qui se voudrait être une critique maligne de la société de consommation, en est en fait un pur produit. Et pas très malin, pour le coup.

Laureline Karaboudjan

Illustration: extrait de la couverture de La Page Blanche, DR.

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Mes conseils BD à Eric Cantona

 

Le logement, problématique de société majeure, intéresse aussi les auteurs de bandes-dessinées. Des dessous de ponts aux résidences gardées pour ultra-riches.

Comme Dominique de Villepin, Nicolas Dupont-Aignan ou Philippe Poutou, l’ancien footballeur Eric Cantona serait lui aussi à la recherche de 500 signatures. Pour se présenter à la présidentielle? Non, pour faire un coup médiatique en faveur de la fondation Abbé Pierre qu’il parraine, et remettre ainsi la question du logement au coeur de l’actualité à quelques mois de la présidentielle.

Alors que l’association estime qu’il y a plus de 3 millions de mal-logés en France et que les loyers ne cessent d’augmenter dans les centres-villes, le logement est effectivement une problématique de société majeure. Un thème dont la bande-dessinée se fait l’écho, de manière réaliste ou au contraire de façon plus fantaisiste. Puisque ça intéresse Eric Cantona, je me propose de lui suggérer quelques albums issus de ma bibliothèque, pour balayer tout le spectre de la question du logement.

  • Les très mal logés

Comme beaucoup d’enfants, c’est à Astérix et le Chaudron que je dois mes premières leçons d’économie. Dans cet album de Goscinny et Uderzo, le petit gaulois est banni après qu’un chaudron rempli de sesterces et dont il avait la garde a été dérobé. Il ne pourra regagner son village qu’après avoir lui-même rempli un chaudron de pièces. Avec l’aide d’Obélix, Astérix explore tous les moyens possibles pour gagner de l’argent. Ce faisant, les deux compères sont confrontés aux rigueurs du marché du travail et de l’économie réelle. A un moment de l’aventure, faute d’argent suffisant, Astérix et Obélix sont mêmes contraints de dormir à la belle étoile. Une illustration, s’il en est, que les problèmes les plus patents en matière de logement sont intimement liés aux ressources.

Si Astérix et Obélix sont des SDF d’une nuit, Hosni, qui donne son titre à une bande-dessinée de Maximilien Le Roy, a connu la galère bien plus longtemps. Et surtout, il existe vraiment. C’est en 2007 que l’auteur de BD et le clochard se rencontrent dans les rues de Lyon. Touché par le récit d’Hosni, fils d’immigrés Tunisiens, petit délinquant désemparé par le retour subit de son père au pays, Maximilien Le Roy décide d’en faire une bande-dessinée. En ressort un témoignage précieux sur la condition de SDF, entre nuits dans les squats, centres d’accueils, la manche, la débrouille. Vous en avez peut-être lu quelques pages dans la revue XXI, qui publie chaque trimestre une BD-reportage. L’album complet est publié chez La Boîte à Bulles, une petite maison d’édition de qualité.

Mais les plus fameux SDF de la bande-dessinée française, ce sont incontestablement les Pieds Nickelés : Croquignol, Ribouldingue et Filochard, dont les aventures ont commencé en 1908 sous la plume de Louis Forton. En me replongeant dans l’intégrale de leurs aventures parues dans l’Epatant au début du XXème siècle, je me suis d’ailleurs amusée à voir que la question du logement était évoquée, ironiquement, dès la première case de toute l’histoire des Pieds Nickelés. «Sorti le matin même de Fresnes où il avait été prendre un repos bien mérité, Croquignol arpentait le pavé d’un air triste. ‘C’est pas l’tout, se dit-il, fini d’être logé, nourri, éclairé et blanchi aux frais du gouvernement, va falloir se r’mettre au turbin (…).»

Si la taule peut offrir un toit aux Pieds Nickelés (et ça arrive finalement assez souvent au cours de leurs aventures), ce n’est quand même pas ce qu’on peut espérer de mieux question logement. La quête d’un logement viable, c’est justement ce qui anime le trio dans Les Pieds Nickelés, pas si mal logés, l’une des reprises de la série par Oiry et Trap après qu’elle fut tombée dans le domaine public. Transposés dans notre XXIème siècle, les trois clochards démerdards tentent de se trouver un toit coûte que coûte à Croquignol, quitte à squatter dans un lavomatic, un hôtel miteux comme il en existe tant à Paris, ou chez Ribouldingue qui explique qu’“un bon chez soi vaut bien deux tentes Quechua”. Parodique et décalée, la BD n’a de cesse de faire écho à l’actualité récente, d’Augustin Legrand à Jeudi Noir, concernant le mal-logement.

  • La classe moyenne

Le sujet du logement est aussi traité à travers le prisme de “Monsieur tout le monde” en BD et , en l’occurence, souvent à travers l’exemple des auteurs de BD eux-mêmes, qui n’hésitent pas évoquer leurs péripéties liées au logement à travers leurs avatars d’encre et de papier.

C’est par exemple le cas de Manu Larcenet, qui a su comme personne traduire la transhumance des urbains désabusés vers une campagne potentiellement paradisiaque dans Le Retour à la Terre. Il tire de sa propre expérience de citadin parti s’installer à la campagne une série de gags hilarants, qu’il s’agisse du déménagement rocambolesque, de son étonnement face à la place dont il bénéficie dans sa nouvelle maison ou, bien-sûr, des différences culturelles entre ses nouveaux voisins ruraux et ses habitudes de jeune urbain.

A leur niveau, Lewis Trondheim ou Joann Sfar évoquent aussi, ponctuellement, dans leurs oeuvres auto-biographiques cette thématique du logement. Dupuy et Berbérian projettent eux dans le personnage de Monsieur Jean leur quotidien respectif et les situations gênantes que peut entraîner la vie en immeuble. Deux personnages se détachent : la concierge pénible qui vole le courrier dans les boîtes au lettre et le bon copain qui galère, qu’on héberge et qui finit évidemment par prendre beaucoup trop de place.

  • Les très bien logés
  • 

La BD n’oublie pas les plus favorisés. Parfois, c’est un peu comme dans les séries ou les films, les personnages principaux habitent dans des luxueuses demeures sans aucun rapport avec leur revenu réel. D’autres fois, la question du logement pour riches est l’un des arcs narratifs. Dans la Bdnovela Les Autres Gens, en ligne et publiée par Dupuis ensuite, l’héroïne principale des premiers épisodes, Mathilde, gagne au Loto et décide d’acheter un très bel appartement. Mais elle n’assume pas cet argent et ce nouvel espace, et elle le cache à ses amis. L’appartement, qui reste globalement vide, traduit ainsi un maître récurrent des Français face à l’argent et le sentiment que, quel que soit la manière dont on l’a gagné, on ne le mérite pas.

Les belles résidences peuvent aussi être un instrument de soft power. Dans Le Domaine des Dieux, un architecte convainc César que le meilleur moyen de conquérir le village gaulois n’est pas la force mais l’acculturation. En construisant une chic demeure à l’orée de leur village, il espère ainsi convaincre Astérix et sa bande que le modèle de vie romain est bien plus agréable que le leur. D’un côté les Romains veulent les civiliser, de l’autre, en construisant au milieu de la forêt, ils font disparaître les sangliers.

Métaphore de l’invasion des côtes françaises par des gens venus de la capitale (Rome en 52 av JC, Paris dans les années 70) mais aussi celle des logements de masse et des villes nouvelles. Le Domaine des Dieux, prépublié en 1971, correspond d’ailleurs à la construction du centre commercial de Parly 2 et, attenant, la création de la plus vaste copropriété d’Europe, Le Chesnay-Trianon. Face à ce double complexe immense, le sociologue Jean Baudrillard publia La Société de consommation, où il écrit notamment: « Si la société de consommation ne produit plus de mythe, c’est qu’elle est elle-même son propre mythe.» Uderzo et Goscinny, en opposant la forêt et la civilisation romaine jouent sur également sur cet affrontement mythologique.

Laureline Karaboudjan

Illustrations: extraits de la couverture des Pieds Nickelés, pas si mal logés, DR.

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La Hongrie se bordurise

La nouvelle constitution hongroise fait prendre un virage autoritaire au pays qui ressemble de plus en plus à la Bordurie de Tintin.

A chaque nouvelle année son lot de hausses des prix, de révisions de taux d’intérêts et d’applications de textes législatifs au-premier-janvier. Parmi la fournée de 2012, il y en a une qui est très commentée: la nouvelle constitution hongroise ainsi que le chapelet de lois qui l’accompagne. Des dispositions, dont certaines ne pourront plus être modifiées qu’avec l’approbation des deux-tiers du Parlement, qui font prendre un virage autoritaire au pays. Au point que certains s’émeuvent de voir la démocratie mise à mal en Hongrie.

Un régime despotique au centre de l’Europe, ça ne vous fait penser à rien? Moi si: à la Bordurie, le pays imaginaire créé par Hergé dans les aventures de Tintin. Évocation d’état fasciste puis stalinien au fil des albums, la Bordurie reste, à mes yeux de lectrice de bandes-dessinées, l’archétype du pays autoritaire d’Europe centrale. Au point que je ne peux m’empêcher d’y penser quand j’entends aujourd’hui parler de la Hongrie. Après tout, The Economist avait bien fait le postulat de l’existence de la Bordurie il y a peu. Et l’avait d’ailleurs positionné… à la frontière avec la Hongrie.

Petite revue comparée des nouveaux textes de lois hongrois et de ce qu’on peut déduire de l’oeuvre d’Hergé concernant les Bordures…

Des régimes autoritaires et nationalistes
L’affrontement entre la Syldavie et la Bordurie dans Tintin marque assez bien les divisions au temps du mur entre deux pays anciennement unis, d’un côté l’Autriche, de l’autre la Hongrie. La Syldavie serait restée du côté des pays dits “libres” tandis que la Bordurie ferait partie du bloc de l’Est, sous une dictature  qui règne en maître depuis la capitale Szohôd (pour l’anecdote le fait de mettre des accents circonflexes partout fait dire à certains que Hergé a voulu que la langue bordure ressemble au magyar). Avec tout le folklore qui sied aux dictatures d’Europe de l’Est…

Les agents des services secrets sont en permanence dans la rue, à vouloir contrôler tout le monde, notamment à la sortie de l’opéra. Heureusement nous nous sommes pas là encore du côté de Budapest, mais les possibilités de répression de la population civile augmente: une loi rend les sans-abri éventuellement passibles de peines de prison. Depuis septembre, certains bénéficiaires des allocations chômages, en majorité des Roms, sont obligés de travailler sur des chantiers publics, ce qui rappellent des camps de travail de triste mémoire. Selon Sandor Szöke, qui dirige le “Mouvement des droits civiques hongrois”, les personnes visées “nettoient un terrain boisé en vue de la construction de résidences pour la classe aisée. Les outils semblent tout droit sortis du XIXème siècle: on travaille à la faucille ! Il n’y a rien à disposition : pas d’eau, pas de toilettes, pas d’abri contre le soleil, pas de protection contre les guêpes… C’est humiliant.” En Bordurie, on ne sait pas comment a été construit le complexe militaro-scientifique où doit être enfermé Tournesol, mais on imagine bien le même genre de procédé.

On pourra s’émouvoir aussi de la suppression de l’appellation “République de Hongrie” au profit de la seule “Hongrie” dans la nouvelle constitution, ce qui n’est pas franchement un bon signe pour démocratie. Ou encore du regroupement des radios, télévisions et agence de presse nationale en une seule entité supervisée par un Conseil des médias dirigé par une proche du Premier ministre Viktor Orban. Ou du retrait de la fréquence de Klubradio, l’unique radio d’opposition du pays. Ce n’est pas encore le régime de parti unique, sans contestation, à la Bordure, mais on s’en approche peu à peu…

La Bordurie à la marge de la Hongrie
Car il y a tout de même quelques différences entre la Bordurie et la Hongrie. La nouvelle Hongrie est anticommuniste et religieuse, alors que la Bordurie est stalinienne. Mais la Bordurie a aussi été fasciste fin années 1930. Comme la Hongrie de l’époque! Comme Hergé est mort, il n’y aura malheureusement plus de mise à jour du système politique à Szohôd, mais on peut très bien imaginer qu’il l’aurait fait évoluer pour ressembler à celui de Budapest aujourd’hui..

Autre différence, la Bordurie est un Etat impérialiste, qui intervient par exemple directement au San Théodoros, ce qui n’est pas le cas de la Hongrie, qui aurait plutôt tendance à vouloir se replier sur elle-même. Un repli qui pourrait toutefois déstabiliser ses voisins… La volonté de donner ainsi le droit de vote aux étrangers d’origine hongroise vivant hors du pays n’est pas anodine dans un contexte de tensions récurrente entre Belgrade, Budapest, et la communauté magyare de Voïvodine. On voudrait alimenter des tensions séparatistes, on ne s’y prendrait pas mieux.

Rien à voir, toutefois, avec la haine que voue la Bordurie à son rival historique la Syldavie. La Hongrie n’est pas un Etat militaire et il n’y a pas de bruits de bottes à la frontière autrichienne ou serbe. Ce qui importe la Hongrie d’Orban, ce n’est pas de récupérer un sceptre doré chez ses voisins mais de couper peu à peu les ponts avec l’Union européenne C’est pourquoi le forint est devenu constitutionnellement la devise nationale pour rendre une adoption de l’euro plus difficile : elle nécessitera une révision de la constitution aux deux tiers des voix du parlement. Mais il ne s’agit pas d’envahir ses voisins.

Surtout, quand bien même Viktor Orban menace la démocratie dans son pays, la Hongrie n’est pas devenue une dictature, encore moins un état totalitaire façon bordure. Il n’y a pas de statue du Maréchal Orban sur la place Orban à Budapest, et on ne doit pas saluer d’un vigoureux “Amaïh Orban” ses interlocuteurs. Et la coupe de cheveux du premier ministre Hongrois n’a pas encore inspiré les capotes de voitures comme la moustache de Plekszy-Gladz les pare-chocs. Mais c’est bien pour éviter que cela se produise, pour servir de repoussoir, qu’existent les dictatures de fiction telles que la Bordurie d’Hergé..

Laureline Karaboudjan

Illustrations: extraits du Sceptre d’Ottokar et de l’Affaire Tournesol, DR.

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Dicentim sauve la zone euro

Mieux que Sarkozy ou Merkel, le héros vintage de Pif Gadget est le vrai rempart contre la faillite européenne.

Ce n’est pas compliqué de mélanger actualité et BD quand le quotidien est fait d’évènements proprement romanesques (et il y en a eu beaucoup cette année) comme les révolutions arabes, l’affaire Strauss-Kahn ou encore la mort de Ben Laden. Mais lorsqu’il s’agit de traiter de la crise des dettes souveraines, c’est bien différent… J’avais écrit, il y a tout juste un an, un billet sur la manière dont la crise économique (déjà elle) avait influencé des BDs récentes, du Petit Spirou à Largo Winch. Mais si le trader est devenu une figure reconnue, il en va autrement d’institutions comme Moody’s et Standard & Poor’s, le triple A ou la banque centrale européenne, qui restent bien difficile à incarner.

Heureusement, voilà Dicentim! Sa bouille vous est peut-être familière, particulièrement si vous avez eu la chance d’avoir des parents communistes : le personnage officiait dans Pif Gadget, aux côtés de Placid et Muzo ou de Rahan. Il s’appelle Dicentim, car notre personnage est un petit franc. Ce n’est que l’exemple le plus visible de l’humour potache et un peu naïf cher à la publication.

Une des autres caractéristiques fortes de Pif, c’était le lien fort que le journal entretenait avec ses lecteurs. A travers ses gadgets devenus mythiques bien sûr (voir le blog de cet aficionado qui essaie de retrouver tous les sapins Pif) mais aussi via des concours divers. En errant sur Internet, je suis tombée sur cet autre blog d’un lecteur assidu, plus précisément consacré au personnage de Dicentim. Et au milieu de ce site très fouillé, une page est consacrée à un concours un peu particulier, lancé par le magazine en 1985.  “«Jacques Kamb en mars 1985 a réalisé dans le n°833 (2071) de Pif-Gadget un jeu concours qui connut un “franc” succès du nom de « Coince les bulles ! »  avec la série de Dicentim. Le but du jeu est de remplir de texte à l’intérieur des phylactères (ou bulles) et de faire son propre scénario à partir de la planche volontairement vide de Jacques Kamb déjà en images», nous explique ainsi le blogueur.

Quel rapport avec la crise de la dette souveraine me direz-vous? Hé bien en tombant sur la planche vierge, je me suis dit qu’elle était assez appropriée pour traiter de ce sujet surtout que Dicentim avait accompagné au début des années 2000 le changement de monnaie en devenant Dicentim d’euro.

Aussi je me suis moi-même prêtée au jeu du remplissage, et voici le résultat:

Oui, je sais, c’est un peu consternant… Pour ma défense, je dirais que j’ai voulu rendre hommage à l’humour incertain de la série. Et on pourrait débattre de l’idée que la seule solution pour nous sortir de la crise soit que la BCE fasse marcher la planche à billets (je t’attends Eric Le Boucher). L’exercice du détournement est en tous cas assez amusant et recouvre une portée bien plus large q’un simple concours de Pif Gadget. C’est une des disciplines phares de l’OuBaPo (l’Ouvroir de Bande-dessinée Potentielle) qu’affectionnaient déjà les situationnistes (voir par exemple ici).

Dans sa thèse La bande dessinée et son double, Jean-Christophe Menu décrit remarquablement l’intérêt de travailler autour d’oeuvres de BD existantes, à la fois pour en comprendre la construction autant que pour l’intérêt de la re-création (et de la récréation). A propos d’un de ses détournements, il écrit qu’ “il s’agit d’un plaisir primaire de réappropriation, une joie anarchiste et purement primitive“. Mélanger des grandes considérations économiques avec une planche enfantine comme celle de Dicentim (et en celà rendre hommage à son nom) m’a procuré exactement ce plaisir là.

Laureline Karaboudjan

Illustration de une: extrait d’une planche de Dicentim par Jacques Kamb, DR.

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