Journal d’un parfumeur

 

 

 

Rendez-vous dans une petite rue du 16e arrondissement pour une rencontre avec Jean-Claude Ellena. Le parfumeur ? Non, l’homme de lettres. S’il a déjà publié en 2007 un Que sais-je extrêmement limpide sur le parfum ; cette fois il a pris des notes et a tenu son Journal, celui d’un parfumeur. Périples et digressions lèvent, presque en passant, le voile sur un univers de plus en plus complexe aujourd’hui ainsi « les vérifications des normes en vigueur ». Les normes, les contraintes jouent un rôle majeur sur le secteur avec l’inconvénient de réduire la palette du parfumeur (notamment avec les supposés allergènes) et l’avantage de pousser la recherche à trouver de nouvelles molécules odorantes.

La conférence débat très informelle fut suivie d’un cocktail signé Gagnaire dans le jardin de Balzac.

Sous le bras, je partis avec le petit ouvrage dont les pages n’étaient pas encore découpées. L’édition (Sabine Wespieser) est numérotée (en chiffre romain, le XXI est mien) et signée de l‘auteur. Dans le métro, je tente une lecture cadavre exquis de huit pages en huit pages. Curieuse comme la Rosalie du conte de mon enfance, mais sans la dimension de l’interdit, j’apprivoise des bribes de voyages : Messine, Cabris, Spéracèdes, Tokyo, Hong-Kong, Moscou et toujours Cabris (c’est pas fini) qui revient, point d’ancrage près de Grasse.

De retour à la maison, je choisis un couteau en céramique du Japon (Jean-Claude Ellena aime cet archipel et sa culture, comme moi) et je découpe les pages avec bonheur. Dans la foulée, je lis l’ouvrage d’une traite avec plaisir et curiosité. Autour du périple, des réflexions sur le quotidien ainsi la mondialisation et l’exotisme : un thé Hediard servi à Moscou. Jean Claude Ellena imagine le même contexte à Paris avec un Kusmi tea.

Le parfumeur sème au vent, il est venu à la parfumerie un peu par hasard, posant sur son chemin de beaux cailloux : First de Van Cleef & Arpels, L’Eau au thé vert de Bulgari (petite merveille)… Il est depuis maintenant quelques années parfumeur attitré chez Hermès avec les très jolis jardins (inoubliable Jardin sur le Nil) et d’exquises Hermessences.

Le travail sur les matières est abordé ainsi ce parfum que j’aime infiniment : Bois de réglisse (dans les Hermessences).   « J’avais utilisé de l’essence de lavande, et j’étais intervenu pour en modifier la composition, qui enferme plusieurs centaines de molécules,  afin d’avoir un matériau en accord avec l’idée que je convoitais » Magie de la science, de la chimie qui permet d’isoler des composants et de façonner très précisément une odeur recherchée.

Le choix des noms est aventure. Pour les Hermessences, au nom de matière s’ajoute « un autre mot qui définit la composition ». Le dernier opus évoque le Japon et l’iris, fleur emblématique dans l’archipel. L’iris fut souvent dessiné, peint et les noms Iris Hiroshige ou Iris Hokusai étaient déjà déposés. Après avoir pensé à Kon‘iro, une couleur bleue ou Kado, la voie des fleurs, c’est finalement Ukiyo-e qui a été choisi, image du monde flottant (parfois sulfureux !). A ce nom, je revois la rivière d’iris du Meiji Jingu et je rêve à un iris particulier, tout en discrétion, avec un trait de couleur violette s’échappant des feuilles, le usagi no mimi ou iris en oreille de lapin.

J’aime aussi beaucoup le passage sur la parfumerie d’aujourd’hui. « Aujourd’hui la majorité des parfums sont composés d’ambroxan, d’alcool phényléthylique, de citronellol, de coumarine, d’hédione, d’heliotropine, d’hydroxy-citronellal, d’iso E, d’ionone, de lilial, de methyl ionone, de musc de synthèse, de patchouli , de santal de synthèse, de salycilate, de vanilline. Le choix de ces produits a été dicté par la constance de leurs caractères, leur linéarité. Ce sont des objets odorants fabriqués en très grande quantité et usités dans tous les parfums : ce sont des ustensiles ».

Ces pages donnent tout simplement à réfléchir sur la parfumerie aujourd’hui.

Quant aux pages de la fin du livre, même si je n’ai aucune notion de chimie, c’est pour moi un ravissement d’ordre quasi conceptuel. Je n’oublierai jamais l’atelier de Jean Claude Ellena à Cabris et ses tours de « magie » recomposant une odeur donnée avec quelques gouttes extraites de petites fioles. (NB à l’adresse du parfumeur, je n’ai pas senti le « chien mouillé » demandé).

Ainsi

 

 

Pamplemousse

S’il est une déconvenue pour les parfumeurs, c’est bien le pamplemousse car, bien qu’existante, son essence sent l’orange. Heureusement notre arsenal contient suffisamment d’artifices pour satisfaire l’amateur.

orange douce (essence)

rhubofix

Fraise

Apprenti parfumeur, j’appris que l’odeur des fraises s’obtenait avec de l’aldéhyde C-16 dit « fraise » -aldéhyde doublement mal nommé, car chimiquement il s’agit en réalité d’une cétone, et elle sent surtout la pomme. Je propose un autre assemblage.

fructone

éthyle maltol

 

et, pour la fraise des bois :

fructone

éthyle maltol

anthranilate de méthyle

 

Le bonheur de lire cet ouvrage se complète par celui de pouvoir en parler. Moi qui, en tant que journaliste, regrette que la presse écrite soit à l’ère du zapping, demandant des brèves, des phrases courtes, juste des news, pas besoin de fond, pas besoin de réfléchir… Alors, aujourd’hui, ce blog me réjouit particulièrement pour la liberté qu’il me donne et dont je vais un peu plus profiter, après avoir craint que l’étiquette blogueuse n’implique une tape sur l’épaule du lecteur et l’obligation de donner des combines pour acheter une paire de chaussures.

 

 

 

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