Pour que la haute couture en France ne devienne pas le dodo de l’île Maurice

Dépassée, archaïque, moribonde ? La haute Couture vit depuis quelques saisons la chronique d’une mort annoncée. Il y a quelques années Pierre Bergé jouait les Cassandre, n’imaginant pas qu’elle puisse continuer après Yves Saint Laurent dont le défilé adieu eut lieu en 2002. Alors oui elle est malmenée aujourd’hui. De nombreuses maisons (Ungaro, Carven, Torrente, Balmain, Scherrer, Ferraud …) ont arrêté cette activité très coûteuse et sans retombées financières directes importantes. Les vraies clientes ne sont plus très nombreuses, le style « robe de soirée » n’est peut-être pas le plus accessible même si les « red carpet » font toujours rêver. Mais malgré tout la haute couture a encore un rôle à jouer dans sa spécificité très française de conservation de métiers d’art, d’artisanat dont les activités sont directement reliées à ce secteur.

Chanel a à cet égard joué un grand rôle en permettant à certaines maisons de continuer contre vents et marées. Si la maison Lemarié, fleuron de la plumasserie, est née en 1880, il y avait 300 autres maisons en 1900. Dans les années 60 n’en subsistaient que cinquante et aujourd’hui elle est peut-être le dernier des Mohicans. Chanel a ainsi regroupé « Paraffection » différentes maisons comme les chapeaux Michel, les chaussures Massaro ou les broderies Lesage, pour que leur savoir-faire perdure.

Si le calendrier actuel des défilés haute couture conserve quelques maisons qui remplissent parfaitement les critères de sélection requis, il s’est aussi ouvert à des maisons plus jeunes dont les créateurs ont une façon de travailler qui s’approche de la couture.

Que reste-t-il de la haute couture aujourd’hui en France ?

Si le nom a conservé toute sa magie de la fine fleur de la création en termes de mode, il s’associe aussi à une perception parfois un peu archaïque de la dénomination. Née à la fin du siècle et créée par un anglais qui réussit à imposer son nom, à griffer ses modèles et à faire des collections ; C.-F. Worth fut aussi le couturier de l’impératrice Eugénie. La fin du siècle vit la création d’une chambre syndicale de la confection et de la couture et en 1910 de la chambre syndicale de la couture. Après Worth, de nombreux couturiers créèrent leurs maisons : Lanvin, Poiret, Chanel, Patou, Vionnet, Grès, Carven, Dior, Balenciaga, Yves Saint Laurent,… avec des fortunes diverses. D’après les statuts revus en 1945, une des conditions est de présenter à Paris au moins deux fois par an. La haute couture est une belle exception française dont les membres figurent sur une liste soumise chaque année à l’agrément du ministère de l’industrie. Mais l’après-guerre amorce une diminution du nombre des maisons qui passeront de 106 à 19 entre 1946 à 1967.  Pendant des décennies, ces maisons ont été LA source d’inspiration des tendances, elles ont réellement  « fait » la mode jusque dans les années 60 où la rue et puis l’arrivée des créateurs du prêt-à-porter ont changé la donne et ont sonné le glas en termes de tendances.

Malgré cette perte d’hégémonie, la haute couture a continué à faire rêver. Les robes les plus belles viennent de ses ateliers et les magazines avec leurs éditions spéciales haute couture suscitent encore admiration et respect pour la qualité du travail. Les créations de Christian Lacroix en étaient un des plus beaux exemples (une pensée émue pour ses défilés de couture magnifiques, extraordinaires et un pincement en songeant à son absence pour la première fois depuis vingt ans).

Progressivement le nombre (21 maisons en 1994) de maisons présentant en haute couture a diminué. Seules subsistent parmi les anciennes et très vaillamment Chanel et Dior ; une nouvelle aussi a réussi à exister dans ce secteur : Jean Paul Gaultier depuis 1997. Givenchy est en train d’y revenir avec Ricardo Tisci. Aux côtés de ces noms historiques, quelques jeunes maisons ont une démarche qui s’y apparente (même si pour certains l’opportunité du choix d’un calendrier moins encombré a pu jouer un rôle) ont rejoint les rangs et ont été adoubés par leurs pairs. Ainsi le calendrier a–t-il réussi à s’étoffer, se remplumer un peu avec l’intégration de « jeunes »  comme Dominique Sirop en 2002, Franck Sorbier, Anne-Valérie Hash, Maurizio Galante en 2005…

Les règles sont à certains égards les mêmes, mais il y a plus de souplesse pour des critères comme le nombre de salariés permanents.

Mais si la haute couture n’est plus ce qu’elle a été, elle a su conserver une forme de magie dans la qualité du travail qui est présenté et dans le maintien, vaille que vaille, de certains des artisanats les plus précieux. Si les clientes sont de moins en moins nombreuses (quelques centaines dans le monde, épouses d’hommes d’affaires américains, princesses du Moyen Orient …), elles achètent au final des centaines de modèles chaque saison.

Mais la haute couture, c’est de l’image, de l’éclat ; c’est la perfection d’un savoir-faire qui va défiler pendant trois jours (du 25 au 27 janvier) avec un invité la veille, avec le retour de Josephus Thimister et une journée supplémentaire avec l’introduction (une belle idée) de présentations de joaillerie intégrées à ce calendrier qui tente de maintenir une spécificité du luxe à la française.

Alors même si l’évolution est inéluctable, si l’artisanat cède le pas à l’industrie, si les plumes ne sont plus au vent, si les centaines d’heures de travail pour une broderie semblent anachroniques, je souhaite que la Haute couture puisse encore jouer les prolongations pendant de nombreuses saisons.

A la veille des défilés de la Haute couture du Printemps Eté 2010.

Les membres sont : Adeline André, Anne Valérie Hash, Chanel, Christian Dior, Christian Lacroix, Dominique Sirop, Franck Sorbier, Givenchy, Jean Paul Gaultier, Maurizio Galante, Stéphane Rolland.

Membres correspondants : Elie Saab, Giorgio Armani, Maison Martin Margiela, Valentino.

Membres invités (section par nature transitoire) : Adam Jones, Alexandre Matthieu, Alexis Mabille, Atelier Gustavolins, Christophe Josse, Felipe Oliveira Baptista, Jean Paul Knott, Joseph Font, Josephus Thimister, Lefranc Ferrant, Maison Tabih Kayrouz, Marc Le Bihan.

Mode-accessoires : Loulou de la Falaise, Maison Michel, Massaro, On aura tout vu.

Haute joaillerie : Boucheron, Cartier, Chanel Joaillerie, Chaumet, Dior Joaillerie, Mellerio dits Meller, Van Cleef & Arpels.

Sans oublier les créateurs qui défilent ou présentent en « off » du calendrier.

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