Génération X-Files

J’ai 32 ans. En 1993, quand “Aux frontières du réel” a débarqué à la télé, j’en avais 12 (13, quand M6 l’a lancé en France en juin 1994). J’étais encore un peu tendre pour les aliens, les monstres, la paranoïa et la tension sexuelle à faire sauter les boutons de tailleurs de Scully. Aussi, quand on me demande quelle série la première m’a fait apercevoir ma future sériephilie, je réponds Urgences. Mais, avec le temps, les rediffs, les DVD, les VHS même, les X-Files ont eu raison de moi. Presque sans m’en rendre compte, je suis devenu un enfant de Mulder et Scully. Un ado de la génération X-Files. Et finalement un nostalgique de la série, qui fête aujourd’hui même ses 20 ans. Qu’est-ce qui fait de moi ce sériephile là ? Voici ma réponse en 10 points (et un peu de second degré). Et parce qu’un anniversaire sans cadeaux, ce n’est pas un anniversaire, retrouvez ci-dessous une brève interview inédite, que m’a donné Gillian Anderson l’an dernier, et un entretien avec Chris Carter datant de 2008, à la sortie du film I Want to Believe (Régénération, en VF), et publiée à l’époque dans le regretté magazine Générique(s). La vérité est ci-dessous…

1. Je suis de la génération X-Files… parce que je sifflote encore le générique de Mark Snow.
Je m’excuse de vous le mettre à nouveau dans la tête, mais aujourd’hui on ne peut pas y couper. Six notes. Un gros tapis au synthé. Et un tube, en fait, terriblement 90s’, mais à jamais gravé dans la mémoire des téléspectateurs. Je ne sais pas vous, mais moi, quand je rentre dans une maison sombre, que je campe dans les bois, la nuit (ça arrive, en vacances), ou quand mon téléphone sonne et qu’il n’y a personne à l’autre bout, je sifflote ces six notes…

2. Je suis de la génération X-Files… parce qu’un mec fatigué avec une clope, pour moi, ça n’est pas qu’un mec fatigué avec une clope.
C’est peut-être un gars qui connaît la vérité. Peut-être qu’il tire les cordons de l’univers, qu’il sait quand les aliens vont attaquer, qu’il a tué Kennedy, Martin Luther King, et qu’il surveille le moindre de mes mouvements. S’il est en jogging et en tongs, ça ne marche pas.

3. Je suis de la génération X-Files… parce que j’aime bien appeler les filles Scully.
Quand elles cherchent, quand elles fouillent, quand elles s’inquiètent d’un mystère. Et je ne dis pas ça par machisme sériephile, mais par affection. « Alors, Scully, tu as retrouvé qui t’a appelé en numéro caché ? »

4. Je suis de la génération X-Files… parce que j’ai adoré Lost.
De toutes les séries qui ont suivi la disparition de Mulder et Scully, Lost est sans doute celle qui doit le plus au travail de Chris Carter. Elle a su en sauvegarder le sens du mystère – jusque dans ses faiblesses, posant des kilos de questions qui n’auront pas forcément de réponses – tout en soignant les personnages. Locke ne voulait-il pas y croire ? J’ai aussi aimé Fringe, plus qu’une pâle copie, et je suis le plus grand fan (je ne suis pas le seul, je sais) de Breaking Bad, imaginée par un ancien des X-Files, Vince Gilligan.

5. Je suis de la génération X-Files… parce que j’ai fini par me lasser de Californication.
Il y a dans cette phrase du bon, et du moins bon. Pour m’en lasser, c’est que je l’ai regardé. Et que j’ai adoré y voir un autre David Duchovny, à des années lumière de Fox Mulder. Mais, après, disons, trois saisons de franche rigolade rock’n’roll, j’ai commencé à lâcher prise. Parce que je trouvais ça juste vulgaire, et plus du tout subtil… ou parce que je voulais revoir Mulder ? La vérité est ailleurs…

6. Je suis de la génération X-Files… parce que j’emm… tout le monde sur la traduction de « The Truth is out There. »
Ça ne veut pas dire « la vérité est ailleurs. » Merde alors. Ça veut dire « la vérité est là, quelque part. » Nuance. « Ailleurs », c’est là où tu ne regardes pas. Genre t’es froid, t’es gelé, t’es méga loin du compte. « Là, quelque part », ça veut dire que c’est pas encore ça mais qu’en cherchant bien tu vas peut-être trouver. Tu vois la différence ?

7. Je suis de la génération X-Files… parce que j’ai une dent contre Robert Patrick.
Le pauvre n’y est pas pour grand-chose, mais Doggett et Scully, ça le fait bien moins que Mulder et Scully. C’est une des erreurs des producteurs, d’avoir souhaité continuer même sans leur duo central. Autant j’aimais bien quand Robert se fondait avec le lino à carreaux de Terminator 2, autant là… Et pourtant, Robert Patrick n’est pas un mauvais acteur, loin de là. Non, il a juste du “remplacer” Mulder, et ça, c’est mission impossible…

8. Je suis de la génération X-Files… parce que je dis souvent à ceux qui s’excitent sur The Big Bang Theory que moi, j’étais geek déjà avec les Lone Gunmen.
Ok, ce ne sont pas les premiers geeks de l’histoire de la télé – Code Lisa, anyone ? – mais les trois compères hackers savaient féjà à l’époque faire des blagues à base de Ctrl-Alt-G. Mon fantasme impossible : un crossover The IT CrowdLone Gunmen, où Mulder lâcherait « Have you tried turning it off and on again ? »

9. Je suis de la génération X-Files… parce que ça me fait bizarre quand je parle avec Gillian Anderson.

J’ai pu la rencontrer en octobre 2012, à Cannes, pour le MIPCOM. Elle venait y présenter l’excellent polar The Fall (à voir), où elle incarne une flique qui traque – et qui est traquée – par un tueur en série. Nous avions pu échanger un mot ou deux sur son expérience de l’après X-Files. Les voici…

Comment avez-vous vécu l’après X-Files ?
J’ai déménagé à Londres, je suis passé à autre chose. La première chose que j’ai fait avec la série, c’était une pièce de théâtre. J’y ai mis toute ma tête. Je ne savais pas, à l’époque, si j’aurai envie de remettre les pieds sur un plateau de télévision ou de cinéma. J’ai donc fait quelques mois de scène, et ça a suffit à me faire réaliser que mon cœur me poussait à tourner à nouveau. J’ai quoi qu’il en soit profité de l’atmosphère différente de l’Europe. Je me sens chez moi, à Londres.

Ça ne vous agace pas que les gens vous ramènent sans cesse à Scully ?
Il m’a fallu du temps pour arriver à en parler confortablement. Au début, je refusais de répondre à la moindre question sur les X-Files, et puis, avec le temps, j’ai lâché prise. J’ai commencé à apprécier ce que cette série a représenté, pas seulement pour moi, mais pour le monde entier. J’ai compris que j’avais fait partie de quelque chose d’iconique, qui a joué un rôle clef dans l’évolution de la qualité de la télévision. Ce n’est pas rien, je dois le reconnaître.

Comment voyez-vous la suite de votre carrière ?
Etant à Londres, je me vois très bien passer de la télévision au théâtre, au cinéma. C’est un mouvement classique en Grande-Bretagne. J’adore le théâtre, mais tous les quatre ans, pas plus. Je suis aussi cinéphile, alors je cherche de bons rôles au cinéma…

Et écrire et réaliser ?
Aussi, oui. J’ai deux ou trois idées de scénarios, que j’aimerais réaliser. Mais je dois encore y travailler.

10. Je suis de la génération X-Files Parce que je n’avais pas lâché l’affaire en 2008, à la sortie du second film, et que j’étais allé en parler avec Chris Carter.

A l’époque, cette interview avait été publiée dans le très regretté magazine Générique(s). Je vous la poste à nouveau. On y discutait des origines de la série, de ses erreurs, des ambitions de Chris Carter, qui déjà semblait sur un projet… mais qui n’a toujours rien de neuf. Il vient de vendre The After, un thriller post apocalyptique, à Amazon.

Comment est née l’idée des X-Files ?
A l’époque, au début des années 90, il n’y avait plus rien d’effrayant à la télévision. J’ai grandi avec des choses terrifiantes comme La quatrième dimension, Au-delà du réel, Night Gallery ou Night Stalker, je voulais donner un second souffle à ce genre presque éteint. Le silence des agneaux venait de sortir (en 1991) et m’avait profondément marqué – Dana Scully a d’ailleurs une forte filiation avec Clarisse Starling, le personnage de Jody Foster. Toutes ces influences ont rencontrées mon goût pour la science, et cette croyance naissante à l’époque que les scientifiques s’intéressaient de près à la vie extraterrestre. C’est de là que sont nées les X-Files, série de science fiction pour beaucoup, mais que je préfère appeler « série de science spéculative », oscillant à la frontière du connu et de l’inconnu.

Est-ce le projet d’une vie ?
Ça a pris dix ans de ma vie, ce qui est beaucoup. A l’heure d’aujourd’hui, c’est sans aucun doute l’œuvre la plus importante de mon existence, mais j’espère dans le futur faire quelque chose d’autre qui puisse avoir le même impact.

Avez-vous des regrets vis à vis des X-Files ?
C’est une question terrible à laquelle il est terriblement difficile d’apporter une réponse. Il est impossible de revenir sur ses erreurs, et y penser ne fait qu’empirer les choses. Je suis fier du travail accompli sur cette série, fier de voir que les gens s’y intéressent encore et fier que tous ceux qui ont fait vivre ce projet y soit arrivé aussi bien avec les moyens limités qui étaient les leurs.

Pour beaucoup, la conspiration s’est transformée, sur la fin, en imbroglio…
Si certains s’y sont perdus, c’est sans doute que ces critiques sont valides. Pour autant, je continu de croire que nous sommes parvenu a maintenir une bonne compréhension de l’histoire, en rappelant en permanence aux téléspectateurs où nous en étions. Je pense que ce n’est pas la conspiration elle-même mais les manœuvres des conspirateurs qui ont peut-être embrouillés certains fans…

Aujourd’hui, le thème de la conspiration est très populaire dans les séries. Pensez-vous y être pour quelque chose ?
Je n’en suis pas si sûr. J’ai été influencé par des œuvres majeures comme Les Hommes du président ou Les Trois jours du Condor comme beaucoup d’autres après moi. Ce sont ces films-là qui ont installée l’idée la paranoïa et de la conspiration dans les fictions. Les X-Files ont joué leur rôle dans cette tradition, sans doute, mais n’ont pas changé le cours des choses pour autant.

Pourquoi sortir un second film X-Files, six ans après la fin de la série ?
Au moment de l’arrêt de la série, nous réfléchissions déjà à faire ce film. La demande des fans était énorme, et l’équipe au grand complet était prête à se mettre au travail. En 2003, un an après la fin des X-Files, les gens de chez Fox sont venus nous voir et nous ont justement proposé de faire un long métrage. Notre idée de scénario leur plaisait. Tout semblait devoir se dérouler rapidement. C’est quand nous avons commencé à discuter des contrats que les choses se sont gâtées. Disons que nous avons eu quelques désaccords financiers, notamment sur la part des profits qui nous reviendrait. Il a fallu près de quatre ans pour régler ces problèmes. En fait, la grève des scénaristes, qui menaçait déjà l’an passé, a poussé la Fox a accepté nos conditions. Si la grève s’était éternisée, ce film n’aurait peut-être vu le jour qu’en 2010. L’attente aurait été trop longue pour les fans, qui auraient sans doute déserté.

N’avez-vous pas peur que le public de la série soit passé à autre chose ?
Je m’interdis ce genre de pensées. Quand je travaille sur un projet, je le fais à fond, en espérant qu’il aura une audience forte. Peu importe que les fans soient là ou pas, si le film est bon, les gens viendront le voir.

Ces années d’attente ont-elles modifié votre idée de départ ?
Oui et non. La base du scénario est restée inchangée, mais, au final, le fait que six ans se soient écoulés a été bénéfique aux personnages, aux acteurs eux-mêmes et à l’ensemble des techniciens. Nous avons eu le temps de prendre du recul, de réfléchir à cette histoire, à la série, pour mieux aller de l’avant et réussir ce film.

Les X-Files ne sont-elles pas un peu has been ? Ne sont-elles pas trop fortement encrées dans les années 90 ?
C’est une très bonne question. Ce qui est vrai, c’est qu’à l’époque où j’ai commencé à travailler sur la série, l’Amérique était encore marqué par le Watergate. Nous vivions en total défiance de nos gouvernants. L’ennemi intérieur et la paranoïa politique étaient les moteurs de nos peurs. Le 11 septembre 2001 a tout changé. Nous avons du de nouveau avoir foi en ceux que nous avions élus pour nous défendre contre la menace terroriste. Ils juraient pouvoir nous protéger. Ils ont échoués, et nous sommes de nouveau plongé dans un monde de doutes et de méfiance, celui des X-Files.

Qu’en est-il du style de la série ? Avez-vous fait évoluer l’emploi des effets spéciaux, par exemple, dans le film ?
Non. Le film est totalement fidèle à la série, dans son fond comme dans sa forme. Ce qui compte, ce ne sont pas les effets spéciaux mais l’histoire, les personnages et le suspens, finalement tout ce qui ne dépend pas d’exploits techniques.

Comment avez-vous convaincu Gillian Anderson et David Duchovny de revenir ?
En fait, ils ont insisté pour reprendre leurs rôles. Sans eux, sans leur motivation, le film n’aurait peut-être jamais vu le jour.

David Duchovny n’est-il pas aujourd’hui définitivement marqué par son personnage de Hank Moody dans Californication ?
Non. Il est de retour dans le costar de Fox Mulder, et il y est de nouveau à ses aises. En fait, je me suis forcé à ne surtout pas voir Californication, pour ne pas avoir autre chose à l’esprit que David en Fox Mulder. J’ai eu peur que cela n’influence ma vision de son personnage.

I want to believe. Pourquoi ce titre ?
C’est bien plus qu’une référence ou un clin d’œil aux fans. Ce titre en dit long sur l’esprit du film et son intrigue, mais aussi sur la quête des personnages, qui se battent depuis le début de la série avec leurs croyances, comme chacun de nous, au fond.

Pourquoi avoir attendu si longtemps pour dévoiler ce titre ?
En fait, c’était le titre d’origine du film. Pour moi, il s’est toujours appelé comme ça. C’est la Fox qui a voulu faire jouer le suspens, et ça a visiblement eu son effet…

Que pouvez-vous nous dire sur le scénario de ce film ?
Pas grand chose, je préfère qu’elle reste secrète. Ce que je peux vous dire, c’est que le titre, « je veux y croire », est très révélateur…

Ce film marque-t-il pour de bon la fin des X-Files ?
C’est aux fans d’en décider…

Pourquoi n’avoir rien écrit ni rien produit depuis la fin de la série, en 2002 ?
J’étais épuisé, tout simplement. J’avais besoin de m’arrêter, de prendre du recul, de réfléchir à tout ça. Les X-Files m’ont mis la tête dans le guidon pendant dix ans. Je devais me déconnecter, recharger les batteries, pour espérer repartir sur quelque chose d’autre.

Avez-vous une série en préparation, une idée en tête ?
Absolument. Je suis près à me remettre au travail. Je prépare un premier projet qui sera étroitement lié au monde de la politique. Les crises internationales et les élections qui se préparent aux Etats-Unis m’ont beaucoup inspirées. Je ressens un vif besoin de donner mon point de vue sur notre culture, sur la société américaine contemporaine.

Quel est l’héritage des X-Files, quelles sont les séries qui vous semblent « descendre » de la votre ?
Nous avons prouvé qu’il était possible de faire des séries plus sombres, sur le fond comme sur la forme. Nous avons aussi sans doute joué notre rôle dans l’affirmation d’une fiction télévisée plus cinématographique. Cette histoire-là est toutefois toujours en train d’être écrite. On ne peut pas y apporter de conclusion. J’espère que nous en reparlerons dans vingt ans…

Crédits : The X-Files (20th Century Fox) / The Fall (BBC 2)

10 commentaires pour “Génération X-Files”

  1. Bien vu ces 10 points, moi j’ai 40 balais, j’avais donc 20 ans quand ça a commencé, et accroché, et kiffé tout du long, et même si la fin m’avait quelque peu déçue, cela reste une série emblématique qui m’aura marqué pour longtemps.

  2. Premier ligne, une erreur… O_o
    La série a été diffusé en France à partir de juin 94.

  3. @Nekrofage : c’est exact, mais on parle ici des 20 ans de la série, donc il faut prendre la date de lancement d’origine… Sinon, les 20 ans, c’est l’an prochain. Enfin, par soucis de précision, précisons :)

  4. Je ne savais pas que Gillian Anderson était en Angleterre. En lisant ça mon cerveau de geek s’est enflammé en imaginant une apparition de sa part dans Dr Who!

  5. X-Files, mes premiers souvenirs de sériphile, l’attente de l’épisode suivant, la peur que l’enregistrement VHS soit foireux, et des épisodes inoubliables.
    Par contre, je vois que si tu cites le remplaçant de Mulder, la pauvre remplaçante de Scully (Annabeth Gish) n’est même pas citée, alors qu’elle n’a pas démérité, à mon avis… mais pour elle aussi, c’était mission impossible !
    Quant à Générique(s), je pense que nous sommes nombreux à le regretter (bien évidemment, ça doit être “particulier” pour toi). Pour ma part je garde précieusement l’intégralité des numéros.

  6. > Et que j’ai adoré y voir un autre David Duchovny, à des années lumière de Fox Mulder.

    Au début de la série, Mulder apparaît peut-être comme un être asexué mais au fur et à mesure que la série avance, son côté séducteur est dévoilé, sans compter les tensions sexuelles avec Scully.

  7. Excellent article et pour ma part j’ai résolu mon problème des six notes à siffler. Le générique est ma sonnerie de portable !

    Vivement un 3 ème film !

  8. D’ailleurs, j’ai l’intégrale en DVD !

  9. “Lost” repasse sur France O le mardi soir. On en est déjà à la saison 3 !

  10. “je suis de la génération X-Files… parce que j’ai une dent contre Robert Patrick.”
    A ça je répondrais ” épouse moi !

    Blague à part : c’est toujours agréable de voir qu’on est tous un peu fan de X-Files quelque part !

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