Les Revenants, j’aime à mort.

J’ai vu les six premiers épisodes des Revenants de Canal+ (la saison 1 en compte 8), et je ne vais pas y aller par quatre chemins. Je vais foncer, au risque de laisser mon enthousiasme m’aveugler par instants. Je vais le dire, parce que ça fait un bien fou : c’est la meilleure série française de tous mes temps. Vous avez bien lu, « de tous mes temps », et non « de tous les temps », parce qu’on en trouvera pour nous dire que c’était mieux avant, que la télé française n’avait pas de leçons à recevoir des Américains et des Britanniques, dans le temps, etc. Alors reformulons, pour être clair : Les Revenants de Canal+ est à mon humble avis la meilleure série française de l’ère moderne. La plus complète, la plus subtile, la plus forte.

Qu’Engrenages me pardonne. Je continue d’aimer ce polar, d’admirer ses comédiens, de me réjouir de son efficacité narrative, mais on tient avec sa nouvelle copine de classe de la chaîne cryptée, comme on l’appelle encore (accroches-toi, Arte, Ainsi soient-ils est aussi une réussite), une œuvre intensément originale, au sujet simplement redoutable, à l’écriture délicate, à l’interprétation émouvante délivrée par un remarquable casting, à la réalisation de toute beauté, au suspense intelligent et captivant… Bref, une quasi complète réussite. Je dis « quasi », parce que ce serait irresponsable, en tant que critique, de n’y trouver rien à redire. Mais savourons, quoi qu’il en soit, le plaisir que cela procure de l’écrire : Les Revenants sont une série française dont on peut être fier, une marche de plus, espérons-le, vers l’avènement d’une série hexagonale conquérante, et la fin du complexe d’infériorité national…

Reprenons les choses à leur commencement. Au commencement, donc, il y avait un film, Les Revenants, de Robin Campillo, sorti en 2004, et produit par Haut et Court (voyez ce que j’en disais alors). Une histoire simplement terrifiante, où les défunts revenaient à la vie, non pour ripailler de nos entrailles, mais… mais pour quoi au juste ? On ne le savait pas, mais ils étaient là, comme sonnés, bien vivants et pourtant morts, épouses, amants, enfants qu’on avait mis en terre et dont on essayait tant bien que mal de faire le deuil. Il fallait les reprendre, encombrants, dans nos vies. Leur trouver une place dans nos cœurs, et dans la société. Et essayer de comprendre l’incompréhensible. Sorti sans faire de fracas, le film était étonnant, touchant, dérangeant. Et appelait à plus. Ce que Haut et Court, qui alors n’avait rien à voir avec les séries (entre temps, il y a eu Xanadu, sur Arte), décida rapidement d’exploiter.

Ne nous égarons pas dans les détails industriels, les raisons qui ont fait que le projet n’arrive qu’aujourd’hui sur nos écrans. Son simple point de départ éveille la curiosité. Dans la série de Canal+, les morts ne reviennent pas en masse.  Toute l’action se déroule dans une petite ville montagneuse, où débarque d’abord une ado disparue dans un accident de bus, qui rentre l’air de rien chez elle des années plus tard. Puis un jeune homme amoureux qui vient frapper à la porte de celle qu’il allait épouser. Puis un garçonnet, sans famille. Et, au final, une demi-douzaine de « revenants », qui s’insèrent quasi exclusivement dans l’intimité de leurs proches, médusés, tour à tour terrifiés, heureux, inquiets, déroutés face à l’impossible. Comment faire face à la mort quand elle se tient bien en vie devant vous ? Faut-il abandonner sa vie, celle qu’on a pu reconstruire sur les cendres du deuil, pour tout reprendre là où on s’était arrêté ? Que dire à ces morts vivants ? Et eux, comment vivent-ils ce choc ? Le seul point de départ des Revenants est une mine d’émotions et de réflexions.

Fabrice Gobert (Simon Werner a disparu), qui a pris en main l’écriture et la réalisation de la série (avec l’aide, au départ, du travail de Céline Sciamma, puis du romancier Emmanuel Carrère), parvient dès le premier épisode à éviter le principal écueil d’une telle histoire : le larmoyant, voire le ridicule. Les retrouvailles entre morts-vivants et vivants sont intenses, à la fois muettes et violentes, troublantes… et pas dénuées d’humour pour autant – pas un rire franc, mais un sursaut protecteur face à une telle situation. C’est cette émotion, enveloppée dans une touche de poésie – un papillon qui revient à la vie et s’échappe du cadre où il était punaisé, un loup qui se détache du crochet où il pendait – qui porte d’abord Les Revenants. Le fantastique, le suspense, le mystère n’arrive que progressivement.

Car bien sûr tout ça n’est pas « normal », et la série est une œuvre de genre, une œuvre fantastique, qui remplie sa mission mystérieuse patiemment. Difficile d’en parler sans « spoiler », mais d’infimes phénomènes, notamment un problème au barrage du coin et une cicatrice surgie de nulle part, installent ce qu’il faut d’étrangeté et de promesses. Surtout, le malaise et la tension nait des personnages eux-mêmes. Secrets, d’abord mutiques puis étrangement violents, les revenants nous révèlent leur passé, notamment la façon dont ils sont morts, au fur et à mesure des épisodes. Et autant de questions naissent de ces êtres paranormaux malgré eux, qui ne comprennent pas beaucoup plus que nous ce qui leur arrive : sont-ils revenus pour de bon ? Peuvent-ils mourir à nouveau ? Amènent-ils le malheur sur ceux qu’ils aiment ? Leur retour a-t-il un prix ? Ont-ils une mission ?

Tout cela pour dire qu’on ne s’ennuie pas devant Les Revenants, et qu’il semble y avoir là assez de mystères et de questions pour tenir plusieurs saisons.

Surtout, Les Revenants, série chorale, offre une galerie de personnages complexes, riches, originaux et touchants, auxquels ont s’attache progressivement, qui sont à eux seuls assez de bonnes raisons de revenir chaque semaine. Si certains sont pour l’instant un rien limités à leur réaction face à la situation – Claire, le personnage d’Anne Consigny, mère qui voit revenir sa fille, émouvant et impeccablement incarné mais un peu monocorde pour l’instant – d’autres révèlent un potentiel de développement formidable, comme mon préféré, Julie (Céline Sallette, magnifique), jeune infirmière solitaire, frappée par un drame intime dans le passé, et qui accueille chez elle le garçonnet sans famille, qu’elle renomme Victor (comme l’enfant sauvage de Truffaut). Fabrice Gobert, comme les auteurs de Ainsi soient-ils, a compris une chose simple : une bonne série, ce sont de bons personnages. Avant d’être une réussite visuelle et narrative, sa série est l’histoire de personnages, d’êtres de chair, certains plus épais que d’autres, mais tous prometteurs dans leur humanité simple (Jérôme, l’ex de Claire et père d’une revenante) ou dans leur étrangeté fantastique (Victor ou Serge, incarné par l’excellent Guillaume Gouix).

Il faut ici dire un mot des comédiens des Revenants. S’il fallait n’en garder qu’un, de mot, ce serait “excellent”. Il y a là une bonne partie de ce que la fiction française compte de mieux : les futurs grands du cinéma hexagonal, assurément, Céline Sallette, Guillaume Gouix et les deux derniers Césars de la révélation, rien que ça, Clotilde Hesme et Grégory Gadebois, quelques visages familiers, Anne Consigny ou Frédéric Pierrot, et des têtes moins connues mais non moins brillantes, Samir Guesmi, Pierre Perrier, Ana Girardot… il faudrait tous les citer, pour ne pas être injuste (Yara Pilartz, juste ambiguë et flippante ce qu’il faut, Jenna Thiam, Jean-François Sivadier, « born again » pas si tranquille, etc.). Difficile de planter une série avec pareille équipe.

Enfin, disons un mot de la réalisation, qui sera sans doute ce qu’on relèvera en premier. Fabrice Gobert cite dans ses inspirations Morse, Twin Peaks et Gus Van Sant, se souvient des 4400 (une série acclamée puis quasi oubliée) et de Lost (c’est ici une histoire d’île, même si l’île est une ville de montagne), mais ne copie personne. Sa caméra glisse, lente, patiente comme son récit, soigne ses cadres, joue du vide des rues et de la nuit froide de la ville sans nom où se déroule son histoire, coincée au milieu des montagnes. Elle livre des tableaux parfois sublimes, sans sacrifier à un maniérisme gratuit qui eût nuit à la narration. La musique, signée par les Écossais de Mogwai, prolonge l’impression d’apesanteur, malgré la répétition parfois un peu lourde du thème principal, quelques notes de piano qui rappellent Over de Portishead. Souvent nocturne, brumeuse, Les Revenants est une série d’atmosphère, qui se paye le luxe, pour arranger les choses, d’un générique de toute beauté.

Vous l’aurez donc compris, Les Revenants est une réussite. Une réussite parce qu’elle prend son temps, parce qu’elle tient un sujet formidable de richesse, parce qu’elle privilégie l’humain sans ruiner le suspens, parce qu’elle est portée par un casting 5 étoiles, parce qu’elle est visuellement remarquable. Bien entendu, on peut trouver à redire, notamment sur l’étonnant isolement de personnages qui ne pensent pas à prévenir les autorités du retour de leurs morts (mais ils ont leurs raisons) ou sur une foule de mystères qui fera craindre aux plus pessimistes un risque de syndrome Lost (à quand des réponses ?)… mais ne faisons pas la fine bouche. Ce n’est que mon très humble avis, mais Les Revenants pourrait bien être la plus grande série française de tous les temps. Ou, au moins, de tous mes temps.

Les Revenants, bientôt sur Canal+

6 commentaires pour “Les Revenants, j’aime à mort.”

  1. Julie Lescaut et Joséphine Ange Gardien c’est quand même vachement bien!

  2. Intéressant !

  3. Bonjour,
    Merci pour votre article très intéressant et qui m’a donné envie d’en savoir plus.
    j’ai ainsi lu pas mal d’autres articles sur cette série, et je n’ai qu’une hâte, c’est qu’elle commence enfin…Je suis d’ailleurs jaloux, vous avez pu en voir 6, par quel miracle :-) ?

    David

  4. Des projections de presse. C’est un des privilèges des journalistes :)

  5. Pour ma part, j’ai vu le premier épisode hier et je suis tout à fait d’accord avec ce que dit M. Langlais.
    Honnêtement, j’ai découvert la série tout à fait par hasard (je n’avais pas même fait attention aux 4 par 3 dans la rue) et je n’en suis pas mécontent.
    Comme le souligne très bien cet article, entre Ansi soient-ils et Les Revenants, je me régale en termes de création française pour cette rentrée prometteuse.

    Je suis jaloux de ne pas avoir moi non plus le droit de visionner les 5 autres épisodes, mais ça viendra.

  6. Fichtre, tout ça pour une série française ?

    Vite vite vite la diffusion !

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