La politique du Diable

Le Diable est dans les détails. Les séries télé aussi. En préparant une émission sur les séries politiques, j’ai réalisé, amusé, que les génériques de The Wire et de Boss avaient pour héros… Satan. La première a développé cinq saisons durant diverses versions de Way Down in the Hole, un blues aux forts accents de gospel écrit par Tom Waits. La seconde a elle opté pour Satan, your kingdom must come down, un gospel traditionnel interprété par Robert Plant. Deux séries politiques, aux nombreux points communs, qui se rejoignent dans la musique de leurs séquences d’ouverture. D’abord amusé, je me suis dit que ce ne pouvait pas être un hasard…

Boss ne partage pas le ton de The Wire, est plus dramatisée, moins réaliste, mais livre un regard d’une grande noirceur sur le système politique qui n’a d’antécédent de cette force que dans The Wire. Ces deux séries portent un regard désillusionné sur la politique (voir complètement noir), à l’opposé de celui The West Wing, plus enthousiaste, plus optimiste sans être naïf. Le Diable a ainsi sa place dans les couloirs, sur les grosses moquettes et les canapés en cuir des mairies de Baltimore et de Chicago. Tom Kane (Kelsey Grammer) n’est pas loin d’être diabolique tout court.

Leurs univers politiques  sont proches : deux mairies sous le feu de la corruption, dans deux villes connues pour leur crime (Baltimore et Chicago). Tommy Carcetti (joué par Aidan Gillen dans The Wire) et Ben Zajac (Jeff Hephner dans Boss) pourraient être cousins. Au-delà des politiciens, Sam Miller, le journaliste du Sentinel de Boss pourrait bosser au Baltimore Sun de The Wire et Darius, le jeune dealer de Boss, aurait mérité un second rôle dans The Wire.

Les créateurs de Boss auraient pu donc en toute logique rendre hommage à The Wire en choisissant un titre qui peut rappeler un de leurs modèles.

Les génériques des deux séries montrent, sous des angles peu flatteurs, urbains, gris, pauvres, leurs villes, qui sont aussi des personnages — plus encore dans The Wire. Deux mondes en crises, mais traités sur un rythme quasi opposé, violent, saccadé, dur pour The Wire, au ralenti, comme le calme avant la tempête pour Boss. Une chose est certaine, dans un cas comme dans l’autre, le salut viendra de Jésus et de la lutte contre le diable, son « royaume qui doit s’effondrer » dans Boss et qui doit « rester tout au fond du trou » dans The Wire.

Image de Une : le premier plan du générique de Boss (Starz).

2 commentaires pour “La politique du Diable”

  1. Un rapprochement intéressant…

  2. C’est très intéressant car, justement, ces deux séries n’ont pas une narration dichotomique; il n’y a justement pas de “diable”, de “bien” ou de “mal”. La question de la justice y est centrale, mais souvent celle-ci échoue ou est flouée par les mêmes mécanismes garantissant la démocratie. Mc Nulty lui-même – l’incarnation de l’inspecteur naïf au service de la justice -, dans l’ultime saison de “The Wire”, a d’ailleurs fini lui aussi par se corrompre en enfreignant la loi pour permettre l’ouverture d’une enquête.

    Le Diable est évoqué non pas par les responsables en charge (inspecteurs de “The Wire” – sauf les plus naïfs – ou adjoints du Maire dans “Boss”) car ils sont déjà d’une certainement manière rompus à l’exercice contraignant de la démocratie et de la politique (ce qui n’est pas toujours la même chose, loin s’en faut) et savent qu’il ne faut plus espérer catégoriser les personnes en “méchants” et “gentils”; elle est chantée par le peuple : dans “The Wire”, la chanson – entrecoupée de plans de rues de Baltimore -, qu’elle soit chantée par Tom Waits ou des enfants, semble émerger de la ville même, qui appelle ainsi un vain changement.

    “Boss” exploite le même procédé, avec des plans de rues et de manifestants excédés de voir un pouvoir démocratique leur échapper totalement au profit de la gloire de quelques uns (les manifestants excédés face aux statues impassibles représentant les anciens responsables).

    C’est donc le peuple qui diabolise, tant par naïveté que par espérance de cibler le mal et de l’éradiquer. Mais le problème, c’est que le Diable ne peut être battu car il n’existe pas – ou plus précisément, il existe en chacun d’entre nous. Le Maire de Chicago est certes un manipulateur, voir un criminel; mais il a aussi accompli de grandes choses pour sa ville et sa communauté. C’est pour cela que le peuple appelle à la descente sur terre du royaume de Satan; ce n’est qu’ainsi qu’il peut apparaître et être battu.

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