Jusqu’à quand va-t-on supporter la tyrannie des smileys ?


Il suffit, on ne peut continuer de la sorte.

Si nous ne réagissons pas à temps, nous risquons tous de finir dans un état de déconfiture mentale telle que nos cerveaux ressembleront à de la marmelade périmée ou à des galettes de mazot émiettées.

J’entends dénoncer ici l’utilisation désormais quasi-systématique de ces infatués smileys qui pourrissent, par leurs intrusions intempestives, nos échanges amicaux ou professionnels ; cette abondance de hiéroglyphes convoqués pour colorer nos phrases, attendrir une pensée, dorloter l’éventuelle susceptibilité d’un destinataire mal embouché, mal réveillé, mal baisé, susceptible de se méprendre sur le sens d’une de nos saillies et d’interpréter, à revers, la teneur de notre message.

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Tant il est vrai qu’un ” Ça va connard ? : ) ” passe beaucoup mieux qu’un simple ” Ça va connard ? ” dans la mesure où, dans la première formulation, ledit connard peut légitimement penser que son caractère de connard ne soit pas totalement avéré, tandis que la deuxième ne laisse guère place au doute : le connard se reconnaît pleinement connard et risque donc de se fâcher, alors que le connard suivi d’un smiley ne prendra conscience de son caractère de connard que plus loin dans le message, lorsque, par exemple, je lui demanderai de cesser de coucher avec ma femme.

On voit donc dans l’exemple précité que le recours au smiley nous sert à travestir notre pensée, ou du moins, à atténuer sa portée afin de ménager soit un effet de style survenant plus en avant dans le corps du texte, soit à atténuer le caractère outrancier de notre remarque.

Je pense qu’effectivement le destinataire de mon message est un vrai connard mais je n’ose lui asséner d’emblée de peur de froisser sa susceptibilité, je laisse planer le doute ; à cet instant, grâce au smiley, tout est encore possible, je n’ai pas tranché, je mets en réserve mon jugement, je laisse le connard barboter dans son doute.

Ce qui est, assurément, une hypocrisie totale.

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Puisqu’il a couché avec ma femme, il est fort à parier que je n’ai pas l’ombre d’un doute sur sa nature profondément ”connardière” sauf à penser que je suis soulagé d’apprendre mon cocufiage, étant moi-même occupé depuis des années à lutiner son épouse à tort et à travers lors de ses fréquents déplacements en province.

C’est ainsi que le smiley, du moins celui présenté dans cette tribune tonitruante, représente la traduction exacte du politiquement correct, de cet état de fait où nous n’osons plus rien affirmer de plain-pied, où nous sommes devenus si précautionneux, si enclins à respecter la neutralité de nos échanges, à ne froisser en rien l’identité de notre interlocuteur, à craindre une incompréhension née d’une formulation maladroite, que nous préférons barbouiller nos phrases de sigles humoristiques.

A renoncer, au fond, à être nous-mêmes, dans notre parfaite radicalité, et préférer apparaître sous un jour plus affable.

A être constamment dans la retenue, dans la réserve.

Au risque de sombrer dans une sorte de niaiserie généralisée, de consensus mou, de gâtisme verbeux, où le tranchant de nos propos se retrouverait noyé sous une avalanche de : ) ou de : (

Quand ce ne sont pas des bombinettes censées décliner nos humeurs qui tendent à transformer le moindre message en une fête foraine de la décérébration, une partouze de visages ludiques ou sinistres, synonyme d’un rapport au monde placé sous le signe d’un perpétuel carnaval ou d’une dérision constante : aujourd’hui ma mère est morte : (

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Avènement d’un monde où les connards ne seraient plus vraiment des connards, mais seulement des connards avec des circonstances atténuantes, des connards au rabais, des connards de seconde zone, des sous-connards, des connards en pointillé, des connards en devenir, des demi-connards.


Des cons quoi.


Mais, cette fois, sans smiley :)

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Quand il s’agit de métaphysique, j’ai l’intelligence d’un lapin neurasthénique


J’envie, oui, j’envie le calme souverain du philosophe capable d’aborder la question du néant sans se saborder l’esprit.

Je loue la froideur du physicien à même de conceptualiser l’infini sans finir son raisonnement dans les vapeurs de l’alcool.

J’admire la constance du mathématicien détricotant le mécanisme de la physique quantique avant d’enchaîner par une partie de golf.

Moi qui ne suis pas grand-chose, ou alors seulement un vague poète, un trouffion d’écrivain, je ne puis pas : sitôt que je commence à penser ma condition d’être humain égaré dans un univers dont les dimensions ne sont même quantifiables, j’éprouve un tel sentiment d’angoisse que je file tout droit dans ma salle de bains descendre un container entier de Valium.

C’est dire si parfois vivre m’incommode.

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Cette question de savoir ce qui motive notre présence sur cette terre, le miracle de la vie humaine, l’infâme mystère de la mort, la possibilité ou non d’une intelligence supérieure, le sens de notre destinée commune, la vie, la vie, la vie, ces interrogations-là me sont aussi communes et naturelles que celles concernant la composition du repas de ce soir, l’intérêt ou non d’acheter une nouvelle paire de chaussettes, le souci de savoir si je devrais renoncer à mon abonnement à Netflix.

C’est dire si je suis tourmenté.

J’aimerais pouvoir penser le monde dans toute son extraordinaire complexité, me frotter à des concepts aussi ardus que la métempsycose, la cosmologie, la relativité, mais je ne peux pas, je risquerais de devenir fou, vraiment fou, fou à en perdre la raison, fou à se crever les yeux, fou à devenir encore plus maboule que je ne le suis déjà, à errer dans les rues en beuglant que je suis le Fils du père de la tante de l’univers.

A la place, je me demande à quel rang Saint-Étienne va finir le championnat, pourquoi je préfère la San Pellegrino au Perrier, où j’ai bien pu ranger mon coupe-ongles, la date de mon prochain rendez-vous chez le dentiste, s’il reste assez de papier toilettes pour finir la semaine, la nécessité ou pas de remplacer de la litière du chat, la finalité de manger un kiwi avant ou après la sieste.

C’est dire combien je suis méprisable.

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En fait, je suis con comme un lapin neurasthénique.

J’ai l’intelligence d’une mouette agoraphobe, la profondeur de pensée d’un raton-laveur, l’épaisseur cérébrale du chien de ma voisine qui aboie à chaque fois que je passe du Dylan, je suis un vaurien, un imposteur, un affabulateur, un pétomane, je possède l’envergure philosophique d’un vendeur de machines à laver, la capacité réflexive d’un secrétaire de section encarté aux Républicains, la rigueur intellectuelle d’un animateur de jeux télévisés, je suis tristement mais infiniment inconsistant.

C’est un fait.

Pourtant j’essaye.

Je me dis, bon, “essaye un peu d’établir ton rapport à l’univers, ce que tu représentes au regard de l’infini des mondes parallèles, remonte à l’origine des origines et tente de comprendre si, in fine, l’existence précède l’essence, si l’impossibilité de représenter le néant dans son abstraction ontologique préfigure la nécessaire existence d’un Dieu né des limbes d’une réflexivité objective en totale contradiction avec la théorie d’un monde régi par la seule force de l’atome ? “

Hein ???

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De temps à autre, pris d’un vague remords et d’un fol espoir, je me saisis des œuvres complètes d’un philosophe émérite, Luc Ferry ou Hegel, je lis une page, deux pages, je me contemple dans la glace, je dois avoir un peu près le regard d’une chouette bloquée dans un conduit de cheminée par un soir de brouillard, je reprends au début, je relis une page, deux pages, je vérifie sur la couverture que le livre est bien écrit en français, pas en moldave, maintenant, j’ai le regard ahuri de Mireille Mathieu quand elle tombe sur ce blog.

Je pense tout le temps, mon esprit est sans cesse en alerte, je ne connais pas un jour sans que je m’interroge au sujet du pourquoi du comment, sur ma présence sur cette terre, sur le sens de toute vie, mais de ces questions, je n’en fais rien, je me les répète dans le vide abyssal de ma parfaite incongruité intellectuelle, tel un onaniste furieux qui branlerait son manche sans jamais à parvenir à un quelconque résultat autre qu’une foulure au poignet.


Je me dégoûte.

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Mélenchon, fais pas le con cette fois-ci


C’est une occasion unique.

Une gauche qui ne sait plus à quel Macron se vouer, un parti socialiste qui joue à la marelle avec l’éventualité d’une impossible primaire, un Président de la république qui n’en finit pas de gravir son Golgotha élyséen, des écolos sous la ligne de flottaison, des communistes hors-piste, Jean-Luc, foi d’un analphabète de la chose politique, cette année sera la tienne.

Ta route est toute tracée : à gauche toute certes, mais en douceur.

Mirabeau plutôt que Robespierre.

De la tempérance, de la douceur, de la tendresse même, le peuple souffre, ne le secoue pas trop fort, il est plein de larmes.

Nulle éructation, vocifération, appel à la vengeance, rétablissement des tribunaux populaires, liste des têtes à couper, hors d’ici point de salut, la justice et rien d’autre, la mort s’il le faut, l’heure de rendre des comptes a sonné, il est minuit à l’horloge de la révolution.

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Pas de poing levé, un seul doigt suffira pour dire les injustices, les loyers extravagants, la stagnation des rémunérations, la suffisance des puissants, les émoluments obscènes, cet argent qu’on cache pour le dissimuler au bien public, la souffrance de ceux qui n’ont plus rien pour espérer, cette jeunesse confisquée, ces retraités matraqués, ces immigrés déshonorés.

De la pédagogie bon sang, pas de l’idéologie poussive sortie tout droit de manuels scolaires périmés, les temps ont changé, l’heure n’est plus au grand soir mais au petit matin réenchanté, à la promesse d’une vie meilleure pour tous, dans l’harmonie et la concorde, sans laisser personne sur le bord de la route, une envie de se rassembler autour d’un programme commun solidaire sans mépriser personne.

Des invectives mais point de directives sanguines.

Et puis, pas besoin de tenter le diable comme la dernière fois : ton ode au métissage sur la plage du Prado, quel beau discours ce fût là, quel panache, quelle audace, quelle claque qui pourtant te valut de décrocher dans les sondages, on en est à l’heure du chacun pour soi, ne dis rien mais n’en pense pas moins, les Français n’y verront que du feu : quand tu seras au Palais, tu diras où se situe le bien, où se loge le mal, tu trancheras dans le vif.

Un peu de cynisme, une saupoudrée de réalisme, une pincée de pragmatisme.

Pas de gueulantes qui terrorisent le bourgeois, pas de remontrances qui affolent les masses laborieuses, elles font ce qu’elles peuvent même si c’est bien peu, pas de promesses irréalistes, elles hérissent ceux qui vont dans la vie avec prudence.

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Du doigté, du tact, de la finesse, un peu de mollesse dans ta rudesse, un brin d’inflexion dans tes incantations, un soupçon de mesure dans ta démesure, changer sans changer, juste un peu plus cajoleur et un peu moins harangueur.

De la verveine à la place du calva, du yoga avant Pujadas, de la méditation avant la télévision, des sourires au lieu de rictus, des démonstrations certes mais pas des admonestations, ce n’est pas parce qu’ils n’attendent plus rien de rien qu’il faut les prendre pour des vauriens, fais-toi caniche, ne provoque pas la marine.


Reste toujours dans le Verbe, exalte les mots, ensorcelle la langue, c’est là où tu excelles.


Et si tu ne fais pas le con, tu auras tout bon.

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Avant Internet on s’ennuyait, aujourd’hui on ne sait même plus qu’on s’emmerde


Mais bon sang se demanda soudain Stabilovitch, comment diable s’emmerdait-on du temps où Internet n’existait pas encore, à quoi employait-on ses heures quand l’ennui hissait son pavillon noir à l’ombre d’un esprit déserté de toute envie ?

On foutait quoi au juste ?

On passait des heures devant sa télé à regarder des rediffusions moisies de Derrick ou de Columbo, on enchaînait sur les Chiffres et les lettres, on ” dechavanisait ”  à l’heure de l’apéro, on se tapait l’intégralité du 20 heures de Bruno Masure ou de Claude Sérillon, on s’ingurgitait une fiction populaire sur Antenne 2, on allait se coucher la tête saturée d’images.

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On marchait dans les rues à la recherche d’une âme sœur, on rentrait dans un bar, on s’enfilait quelques demis, on fraternisait en silence avec d’autres compagnons d’infortune, on abordait une inconnue pour connaître le plaisir d’être éconduit, on buvait pour s’oublier, bêtement, grassement, lourdement, on rentrait chez soi titubant d’une ivresse mauvaise, on s’affalait sur le canapé et on dormait d’un sommeil épais comme une porte de prison.

Le matin, on avait tout oublié.

On restait à la fenêtre à contempler le spectacle de la rue, on s’abîmait dans la contemplation de chiens occupés à chier en bas de chez soi, on suivait du regard une demoiselle qui jouait des talons aiguilles sur le trottoir, on scrutait l’appartement d’en face à la recherche d’une présence humaine, on spéculait sur le temps qu’il faudrait pour que la prochaine voiture déboule à l’angle de l’avenue Général Leclerc, on levait les yeux au ciel et on se demandait à quoi cela rimait tout ce bordel de vivre ?

On rêvait à des départs prochains, à des pays inconnus dont on ne savait rien, juste le nom repéré sur une mappemonde, on s’imaginait des contrées lointaines où l’on pourrait se perdre et ne jamais revenir, on se voyait partir au loin avec rien dans ses poches, on étouffait sous le poids d’une vie quotidienne morne à pleurer et on voyageait immobile en se doutant bien qu’on ne partirait jamais parce que la femme, les enfants, le chien…

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On crevait d’ennui en silence, on écoutait la radio pour penser à autre chose, on se laissait couler dans le périmètre clos de sa chambre, on fixait le plafond en se disant que ça ne pouvait pas durer, on ouvrait un livre au hasard, on le refermait, on n’avait pas la tête à lire, on allumait une cigarette, on jouait avec la fumée, on fermait les yeux et on rêvait à d’autres vies possibles.

On sortait une revue érotique de dessous du lit, on se demandait si ces créatures photographiées, lascives, sur des plages ensoleillées, dans des décors d’îles paradisiaques, au beau milieu de coraux surnaturels, existaient pour de vrai, on n’avait aucune idée de l’existence de triple pénétration anale, de fist-fucking ou d’autres saloperies du genre, on finissait par jouir en s’imaginant des étreintes furtives avec des sorcières lubriques.

Aujourd’hui on ne s’ennuie plus jamais, on n’a pas le temps, on vit constamment sous intelligence artificielle, on passe des heures à papillonner de sites en sites, à papoter avec des inconnus, à rivaliser d’insignifiance, à demander à un moteur de recherche si on est plus populaire que son voisin, à s’exposer sans retenue, à se loler le ventre, à se morderire le cœur, à se péterderire le cerveau.

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On se passionne pour des choses sublimement inutiles, on rit des acrobaties d’un chat, on scrute le trou du cul du monde à travers l’œil de son écran, on ne sait rien même si on croit tout savoir, on a un avis sur tout, on pond quelques commentaires, deux trois idées vaseuses, et soudain on se prend pour le roi du monde, on partage, on réseaute, on échange ; on est seul dans la multitude universelle.

On n’a même plus le temps de se parler, de réfléchir, de s’écouter, on attrape des attaques de panique si notre téléphone se met en grève, on rafraîchit chaque seconde sa boite mail afin de vérifier qu’on existe toujours, on reçoit des alertes pour nous avertir que le monde ne va pas bien, on n’a plus une seconde pour soi, notre cerveau a été pris en otage par des assaillants nommés Twitter, Tumblr, Instagram, Snapchat, Skype, Google, Facebook…


On est encerclé de partout.


On n’en sortira pas vivant.

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La possibilité d’un tremblement de terre


Je vis dans une zone sismique, hautement sismique.

Au risque si avéré que je serais fort heureux d’achever ma vie sans avoir eu à connaître les délices d’un tremblement de terre assez dévastateur pour que je figure des jours durant sur la liste de victimes dont on est toujours sans nouvelles trois jours après la catastrophe.

Je le sais.

Les chances que je connaisse pareille mésaventure de mon vivant seraient selon les experts de l’ordre d’une chance sur quatre ou cinq.

C’est beaucoup.

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Une histoire de plaques tectoniques qui en viendraient à se chamailler, l’une qui se frotterait de trop près à l’autre et finirait par l’enjamber, une sorte de viol géologique se disputant à vingt mille lieues sous les mers qui provoquerait un tsunami et un tremblement de terre d’une ampleur se situant au-delà de neuf sur l’échelle de Richter.

The big big one.

Même si j’y pense toujours, je n’y pense vraiment jamais.

En toute logique, je devrais posséder un kit de secours planqué en un endroit accessible de la maison dans lequel j’aurais emmagasiné eau, fruits secs, rations de survie, pansements, médicaments, godemichets, lampes torche, piles, radio, grâce auxquels je pourrais attendre les secours le temps nécessaire.

Mouais.

Sauf que personne, à la mairie, n’a jamais été foutu de me dire où ce fichu kit de survie je devrais l’entreposer.

Mettons que la terre se mette à trembler alors que je roupille, si je l’ai entreposé à la cuisine, sous l’évier, à côté du Destop, mettons, c’est mort : j’aurai reçu comme cadeau de bienvenue le plafond en pleine poire, je serai probablement étourdi comme un buveur de Pastis à l’heure de prendre son bain de minuit, je pisserai le sang, j’aurai une jambe coincée entre le matelas et le radio-réveil, je ne vois pas comment je m’y prendrai pour me transporter jusqu’à la cuisine.

Je devrais donc garder le kit tout près de mon lit. Sous mon oreiller par exemple.

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Sauf que travaillant à la maison, je passe une grande partie de ma journée dans mon bureau qui se trouve être à l’opposé de la chambre à coucher si bien que si le tremblement de terre intervient en plein jour, il me surprendra à ma table de travail comme maintenant, loin, très loin de mon lit.

Dès lors, le plus raisonnable serait d’avoir non pas un mais deux, trois, quatre kits de survie que j’installerais dans chaque pièce de mon appartement.

Je pourrais aussi en greffer un directement à ma jambe gauche ou l’entreposer dans un caddie que je baladerais toute la journée, de la salle de bains à la cuisine, du salon à l’entrée, du bureau au lit, sans jamais m’en départir.

Ou m’acheter un casque en béton armé, capable d’attendrir la chute du plafond, que je porterais du matin au matin.

Je dois aussi veiller à ne rien laisser de lourd au haut de mes bibliothèques, ni pléiades ni pots de fleurs, fixer miroirs et tableaux, sermonner le lustre de se tenir tranquille en cas d’intempérie, et, surtout, priorité des priorités, ranger mon couscoussier dans un placard cadenassé à double tour, au lieu qu’il ne trône, comme en ce moment, au-dessus du frigidaire, prêt à basculer cul par-dessus tête à la première secousse.

Je ne sais pourquoi mais je trouve un charme fou à l’idée de mourir terrassé par un couscoussier.

Il y a aussi le problème du chat lequel serait censé me prévenir à l’avance en cas de pépins au large. Je n’en crois pas un mot. Sournois comme il peut l’être, il est tout a fait capable de garder l’information pour lui, de filer doux se planquer en un endroit déterminé à l’avance et connu de lui seul, d’attendre que le séisme se passe avant de se décider à sortir de sa planque.

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Si nous avons à déguerpir au plus vite au risque que l’immeuble se suiciderait dans les minutes suivant le tremblement de terre, je devrais aussi avoir songé à entreposer dans une boîte en acier inoxydable ma réserve de Valium, la bouffe du chat, les médicaments du chat, les antidépresseurs du chat, le numéro de téléphone de ma mère, mon vélo d’appartement, ma bible, ma kippa, afin, au cas où la ville, rayée de la carte, mes voisins disparus, l’ensemble des supermarchés du quartier enfouis six pieds sous terre, il me faudrait poireauter quelques années à attendre l’arrivée d’hypothétiques secours.


Si bien que je ne suis pas prêt. Pas prêt du tout.


Je ne serais prêt que lorsque j’aurais déjà survécu à un premier tremblement de terre.


Avant je n’y suis pour personne.

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Nous sommes tous des malades mentaux


L’Organisation Mondiale de la Santé vient de publier une étude sur le coût représenté par les maladies mentales, angoisse et dépression notamment, dans les sociétés occidentales comme dans les pays en développement : il est énorme pour la collectivité tant par l’absentéisme engendré que par le prix des traitements.

D’autant plus que la plupart du temps, ces maladies sont soit sous-diagnostiquées, soit pas ou mal traitées.

C’est peu de dire que nos cerveaux sont à la peine.

Évoluant dans des sociétés archi-pressurisées, à la merci de crises économiques qui semblent ne jamais vouloir finir, créant un chômage de masse et une menace constante de déclassement, soumis à l’aléa de violences terroristes, perdus dans un monde aux repères brouillés, nous allons mal.

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Nous bouffons des tranquillisants par poignées, nous sommes fatigués, nous ne trouvons aucun exutoire à nos frustrations engendrées par un mode de vie exigeant basé avant tout sur la compétitivité et la réussite, nous vivons dans des appartements minuscules qui nous coûtent les yeux de la tête, nous souffrons d’allergies causées par des dérèglements climatiques à répétition, nous n’avons plus aucun projet collectif capable de nous transporter et d’habiter nos rêves.

Nous menons des existences rabougries.

Nous sommes dans la défiance perpétuelle, nous n’avons plus confiance en rien, ni dans les politiques qui nous gouvernent, ni dans nos systèmes éducatifs, ni dans le renouvellement des générations : nous n’attendons plus rien de l’avenir si ce n’est qu’il nous épargne de nouvelles souffrances.

Nos vies sont tristes, nos humeurs moroses, nos inquiétudes constantes, nos phobies de plus en plus nombreuses.

Rien ne nous trouve grâce à nos yeux, nous avons la critique facile, nous nous plaignons de tout, nous restons profondément insatisfaits, nous regrettons les temps d’avant, nous avons la nostalgie d’une époque où vivre semblait être une perpétuelle fête foraine, nous sommes désillusionnés, et cette morne désespérance nous amène à nous replier encore plus sur nous-même, dans un réflexe de protéger ce qui reste de nos acquis.

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Nous n’avons plus d’énergie, nous subissons les événements, nous sommes à la merci de mouvements de capitaux dont nous ignorons l’origine et la provenance : tout se passe comme si nos vies ne comptaient pas vraiment, que quelques soient nos efforts, notre détermination, notre courage, nous n’étions plus maîtres de notre destin ni de celui de nos enfants.

Nous avons perdu la main.

Et nous déprimons.

C’est une dépression poisseuse qui accapare nos cerveaux, atrophie nos cœurs, altère nos humeurs et nous rend de plus en plus vacillants.

Pour ne pas tomber tout à fait, nous consommons des tranquillisants, des antidépresseurs, des remèdes de grands-mères, toute une panoplie de drogues diverses et variées, légales ou illégales ; à la première contrariété rencontrée, nous perdons pied, nous sommes devenus si fragiles, si vulnérables, si enclins à la dépréciation de nous-mêmes ou des autres que nous passons le plus clair de notre temps à nous plaindre et à réclamer l’intervention d’un sauveur qui ne s’est plus manifesté depuis des lustres.

Nous ne supportons plus l’arbitraire de la mort ; d’ailleurs la mort en tant que telle a disparu de notre paysage mental, et quand elle nous frappe de plein fouet, c’est tout juste si nous n’allons pas porter plainte pour discrimination et violence faite à autrui.

Confrontés à un monde d’une complexité inouïe, nous restons seuls face à nous-mêmes.

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Et pourtant.

Et pourtant nous évoluons dans des sociétés prospères, nous mangeons à notre faim, nos appartements sont correctement chauffés, nous partons parfois en vacances, nous vivons dans une paix relative, nous épargnons, nous avons des loisirs en pagaille, nous possédons des téléviseurs, des téléphones portables, des ordinateurs, notre espérance de vie s’allonge d’année en année, la médecine nous soigne de mieux en mieux, nous avons tout à portée de clics : nous n’avons jamais été aussi près du bonheur.


Nous sommes peut-être des malades imaginaires.


Nous sommes tous des malades mentaux.

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Vis ma vie de blogueur


Il est très exactement 15h18.

Je me suis installé à mon bureau pour composer ce putain de billet à la con, juste après ma sieste : il devait être aux alentours de 13h36.

Entre-temps, j’ai dû me lever une fois pour aller pisser, deux fois pour remplir mon verre de soda, une autre fois pour donner à bouffer au chat, encore une fois pour répondre au téléphone…la banque…un découvert mis à nu…j’ai raccroché avant d’en savoir plus… autant d’interruptions qui mises bout à bout doivent représenter une perte de temps d’environ douze minutes.

Ah oui, j’avoue, j’ai aussi disputé deux parties de tarot sur internet, perdues toutes les deux, un vrai jeu de merde, pas un bout à l’horizon, que des valets patibulaires et des cavaliers anorexiques ; à un moment, un autre joueur, Momo13, m’a traité de “gros con de ta race” parce que j’avais ouvert à carreau, ce qui apparemment constituait une très grave erreur stratégique, j’ai laissé dire.

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Au coup suivant, j’ai remis exprès du carreau, ”on t’a sodomisé le cerveau à la naissance espèce de suceur de pédé ? ” a tenu à savoir mon nouvel ami,  j’ai gardé mon calme, j’ai appris à ne jamais répondre à ce genre d’invectives, j’ai juste sorti mon marteau et j’ai atomisé mon clavier avec.

Le reste du temps, je l’ai passé à chercher un sujet pour meubler cette présente chronique.

Autant l’avouer d’emblée, je n’en ai trouvé aucun.

Pourtant j’ai essayé et essayé encore et encore.

Même là j’essaye encore, je viens à l’instant de consulter mon fil d’information préféré, on ne sait jamais, il aurait pu se passer un évènement capable d’enflammer mon imagination desséchée, la découverte d’un remède miracle contre les hémorroïdes, une prise d’otage à bord de la station spatiale internationale, la mise au jour de la liaison secrète entre Mireille Mathieu et Brigitte Bardot et leur désir commun d’adopter un enfant syrien, un scandale au sujet d’un rabbin pédophile qui aurait planqué la recette des dons recueillis dans sa synagogue à Panama-sur-plage…

Rien. Nada. Que dalle.

C’est Waterloo morne plaine sur tout les sites depuis ce matin.

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Pourtant nous sommes lundi, mon dernier papier remonte déjà à vendredi, je n’ai rien branlé du week-end, samedi c’était shabbat, dimanche le jour du seigneur – au nom de l’amitié judéo-goyim, je respecte à la lettre ces deux jours saints et m’abstiens donc de toute forme de travail.

En toute logique, après ces deux journées de mise au repos, mon cerveau aurait dû péter la forme et galoper sur les champs fertiles de mon imagination enflammée.

Tu parles, à la place, j’ai l’activité cérébrale d’un joueur de foot quand sa PlayStation tombe en panne et qu’il se décide à jouer au scrabble, la productivité d’un fonctionnaire à la veille d’un grand départ en vacances, le rendement d’un gardien de zoo au moment où les grands fauves s’accordent une sieste.

Bref je n’ai rien à dire sur rien.

Le coup de la panne.

L’angoisse du blogueur au moment de bloguer.

L’horreur du blog blanc quand les idées jouent à saute-moutons avec le néant.

C’est la première fois que cela se produit en cinq ans d’activité sur ce blog.

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 Certes parfois, souvent même, je n’ai rien à dire mais d’ordinaire j’arrive toujours à noyer le poisson, je m’épanche, je fais allô maman bobo, je dis des choses idiotes sur des sujets sérieux, je déraisonne, je sors une ou deux réparties vaseuses, et si vraiment, je suis à court, je mets un peu de juiverie dans la sauce, j’emballe le tout avec une ou deux références à Israël et le tour est joué : personne n’y voit goutte, la toile s’emballe et moi je compte les points.

Sauf que là…


Je suis un blogueur qui déblogue.


La honte.

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Arrêtez de publier autant de livres !


Quiconque s’est jamais rendu dans une librairie ou une grande enseigne à visée culturelle a déjà dû éprouver ce léger sentiment de vertige confronté à la masse des livres empilés devant lui.

Une sorte d’écœurement aussi, de découragement, d’abattement tant il lui apparaît comme impossible de choisir parmi cette faune gargantuesque un ouvrage qui puisse répondre à ses attentes et combler ses envies.

C’est que si la France est le pays des fromages, il est aussi le pays des livres, à la différence près que si chaque fromage finira bien par trouver un palais à contenter, le livre lui risque fort de finir sa courte existence dans une vaste usine à pilon où il sera gaiement broyé avant d’être recyclé comme couches-culottes ou étiquettes de boites de thon.

C’est un fait : on édite trop, beaucoup trop de livres et notamment de romans en France.

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On en publie à une régularité effarante, à une cadence qui défie l’entendement, dans une sorte de frénésie éditoriale qui n’entretient aucun rapport avec la réelle demande du marché, en opérant le choix de la quantité versus celui de la qualité.

C’est comme une fuite en avant, l’idée que parmi les centaines de bouquins déversés chaque mois dans le robinet des librairies, au beau milieu de cette multitude de livres proposés, l’un d’entre eux, par on ne sait quel miracle, puisse séduire un vaste public et effacer les coûts de production des autres ouvrages publiés.

Il est illusoire, sot, inconséquent, de penser un seul instant qu’il existe dans l’hexagone un nombre suffisant de lecteurs pour absorber toute cette masse de romans, documents, biographies, livres de recettes, essais politiques, philosophiques, religieux… qui, semaine après semaine, en une succession infernale et ininterrompue, se présentent aux rayons des librairies.

Enfin du moins quand ils parviennent jusqu’à elles, la triste vérité étant que, considérant le volume de titres mis sur le marché, la plupart d’entre eux seront comme des enfants mort-nés qui jamais ne verront la lumière du jour ni ne connaîtront la joie de parader à la devanture d’un bouquiniste.

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Il est tout aussi illusoire de penser qu’il existerait en France une sorte de génie littéraire propre à l’hexagone, traversant toutes les couches de sa population et donnant naissance, comme par enchantement, à des écrivains se comptant par dizaines de milliers.

Une cavalerie éditoriale, une bulle spéculative qui semble ne jamais devoir cesser et dévore peu à peu le paysage littéraire, tout en lui conservant une réelle et salutaire présence dans les médias, continuant à entretenir le paradoxe d’un pays qui n’aurait jamais autant produit de romans alors que le temps réservé à la lecture ne cesserait de baisser.

Année après année le tirage moyen des romans s’effondre, les à-valoirs aussi, et pourtant rien ne change, absolument rien : on continue à publier tout et son contraire, à publier à tire-larigot, à publier sans tenir compte de la demande, à publier des romans éphémères dont chacun sait pertinemment la parfaite médiocrité, l’immarcescible vacuité, l’effarante incongruité.

Tout le monde en est parfaitement conscient, les éditeurs les premiers, et cependant rien ne vient altérer cette douce folie, on se complaît à publier à foison, dans une totale anarchie, en remettant son sort entre les mains de la destinée, d’un hypothétique bouche-à-oreille ou de quelques valeureux libraires qui, par miracle, auront repéré, parmi cette production industrielle, un ouvrage digne d’intérêt.

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Avec comme effet de rendre la production littéraire parfaitement illisible et de semer la confusion dans l’esprit du lecteur à qui il revient in fine d’opérer la distinction entre roman anodin et œuvre de qualité comme si c’était à lui, à ses propres frais, de compléter le travail de sélection de l’éditeur.

Publier moins pour lire mieux, c’est ce à quoi devrait tendre le monde de l’édition.

Autant dire qu’on en est loin.

En même temps, l’auteur de ce sinistre billet verra son dernier opus, tout aussi inutile que les précédents, paraître sous les ors de la prochaine rentrée littéraire…


Va comprendre, Gustave.

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Je suis un écrivain


Généralement quand quelqu’un me demande ce que je fais dans la vie, je réponds par ”rien”. Ou ”pas grand chose”. Ou ”j’essaye de survivre”. Ou ”je fais ce que je peux”. Ou ”j’aimerais bien le savoir”. Ou ”je ne sais pas trop”. Ou ”des trucs sans intérêt”. Ou ”qu’est-ce que ça peut vous foutre”. Ou ”et vous ?”

Bref, je réponds à côté, j’élude, je prends la tangente.

C’est que je ne me vois pas lui répondre : ” moi ? Mais j’écris mon vieux, je suis un putain d’écrivain, je suis un travailleur de la plume, je vagabonde de pages en pages ; à longueur de journée je pactise avec les mots, j’attendris des adjectifs, je jongle avec les verbes, je sodomise des adverbes. ”

Ce qui serait pourtant la stricte vérité.

J’écris.

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J’écris des romans, j’écris des chroniques, j’écris des critiques, j’écris des billets dans ce blog, j’écris à des amis, j’écris à moi-même, j’écris des écrits, j’écris des cris aussi, j’écris des demandes de bourse pour pouvoir continuer à écrire, j’écris à des gens qui écrivent aussi, j’écris du lundi au dimanche, j’écris du premier de l’an jusqu’au réveillon, j’écris dans mon bureau, j’écris sur mon lit, j’écris dans ma tête, j’écris même quand je n’écris pas.

Surtout quand je n’écris pas.

J’écris pour ne pas mourir.

J’écris parce que c’est le seul moyen que j’ai trouvé pour ne pas finir clochard ou trépané ou suicidé.

J’écris pour dire au monde que je suis encore là.

J’écris pour exister, pour respirer, pour me sentir vivant, pour assassiner l’ennui, pour fixer mes vertiges, pour comprendre qui je suis, pour domestiquer mes angoisses, pour apaiser mes peurs, pour discipliner mes humeurs.

Je ne sais rien faire d’autre.

Je suis un handicapé de l’existence.

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Parfois je rêve d’être facteur, d’avoir des horaires, des collègues de bureau, des habitudes dans une cantine d’entreprise, de prendre le métro comme tout le monde, de toucher un vrai salaire à la fin du mois, de profiter de vacances, de rêver à ma retraite, de travailler si dur que je n’aurais plus le temps de penser à rien, de travailler comme une brute, de partir tôt le matin, de rentrer tard le soir, d’être écrasé de fatigue et de m’endormir devant la télévision.

Je me dis que ce doit être le summum de la félicité.

Mais je ne peux pas.

Je suis malade.

Malade de vivre.

C’est évidemment une maladie universelle dont on ne guérit jamais ou alors seulement quand on quitte ce monde pour laisser la place à d’autres malades qui s’ignorent.

Alors comme je sais que je suis malade, je fais attention.

Je vis au ralenti, je m’économise, je fuis les gens, le monde, le bruit, la gesticulation de la vie quotidienne, les grands coups de hache infligés par l’implacable mastication de la société de consommation, j’observe, j’écoute, je lis, je dors, j’apprends : je pratique l’évitement à haute dose, le repli sur soi, la mise à l’écart.

Je me préserve.

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Je tiens en respect mon désespoir, je ris de ma désespérance, je vais bien, je vais mal, je vais, j’essaye de me tenir la tête hors de l’eau, parfois je me noie, je coule, je touche le fond, je remonte à la surface, je fais la planche, je m’offre au soleil, je ressens la palpitation du monde et alors je suis heureux ou presque.

Et je me mets à écrire pour dire aux gens qu’ils ne sont pas tout seuls, qu’ils peuvent compter sur moi, que je ne les laisserai jamais tomber, que je les comprends, que je les aime même, que ce sont mes amis, qu’ils ne doivent pas avoir honte d’avoir peur, que je suis comme eux, qu’il faut persévérer, résister, essayer même si ce n’est pas tous les jours facile.


Je suis un écrivain, je crois.

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Un couscous pour un cimetière


Ce devait être mardi, la veille de mon retour au Canada, j’ai décidé de rendre visite à ma mère.

Elle est enterrée au cimetière du Montparnasse.

Chaque fois que je reviens en France, je vais la voir.

Et évidemment à chaque fois j”oublie l’emplacement exact de sa tombe.

Je n’ai pas la mémoire des chiffres.

J’ai appelé mon père -Maman, elle est où déjà ? – Où veux-tu qu’elle soit, au Crazy Horse ? – Je me souviens plus de l’endroit où elle est enterrée, le numéro de l’allée, tu sais. – Moi non plus, je ne travaille pas au cadastre. Demande au gardien. C’est dans le carré juif. Au fond. Sur ta droite.

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J’y suis allé à l’instinct, c’était le plus simple.

Il existe des gens, paraît-il, qui aiment à traîner dans les cimetières.

Moi pas.

Je les évite autant que possible.

Étant donné qu’un jour ou l’autre, j’y serai logé pour l’éternité, je ne vois pas bien l’intérêt de m’attarder dans ces allées où tôt ou tard je prendrai pension complète, j’aurai bien alors assez de temps pour l’arpenter de long en large ; si cela se trouve je n’aurai pas d’autre occupation.

Évidemment ce jour-là, il pleuvait.

Une pluie froide, grise, intemporelle, qui dégringolait d’un ciel parisien impavide comme une porte de prison et rebondissait sur les pavés du cimetière.

J’ai songé à rebrousser chemin mais je n’ai pas osé, j’avais peur que ma mère ne le prenne mal : ” C’est comme cela que tu me traites mon fils ? Non seulement tu habites à l’autre bout du monde mais en plus quand tu daignes traverser l’Atlantique tu ne viens même pas voir ta pauvre mère qui continue à se faire un sang d’encre pour toi. Tu veux que je meure une deuxième fois, c’est ça ? ”

J’ai tracé ma route.

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Comme je n’avais vraiment aucune idée d’où se trouvait sa stèle, je me suis tapé une par une les allées du carré juif.

Arlette Moatti 1915-2003, Yvette Boutboul 1934-2014, Simone Samama 1914-1985, Jacqueline Taïeb 1947-2002, Andrée Fitoussi 1944-2009, Jacqueline Bessis 1922-1998, Mauricette Allia 1927-2001…

A force de lire tous ces noms qui sentaient bon la Tunisie natale de ma mère, j’ai eu comme une furieuse envie de couscous boulettes.

Des tombes, je sentais l’enivrante odeur du bouillon remonter jusqu’à mes narines, je reniflais, échappées des plaques de marbre noir ou gris, les essences caractéristiques de ce plat unique qui avait bercé ma jeunesse : tout juste si à la place des pierres disposées sur les monuments funéraires, je ne voyais pas des boulettes aux pommes de terre danser de joie sous la pluie toujours aussi battante.

Si bien que lorsque j’ai fini par retrouver la tombe de ma mère, juste à côté de celle de Juliette Borgel et de son mari Gaston, je crevais littéralement de faim.

Pendant quelques minutes, je suis resté comme un empoté devant le fantôme ma mère et j’ai encore maudit l’Éternel de nous priver du droit de déposer des fleurs sur les tombes.

Au moins, les Goys, ça les occupe.

Le temps que tu dises, t’as vu maman, je t’ai ramené des tulipes, toi qui les aimais tant, elles viennent de Hollande, je les ai eues à moitié prix, tu veux que je les dépose ici ou plutôt là, là ça va, juste au milieu, à côté des géraniums, d’ailleurs à qui appartiennent ces géraniums, à ton amant ou quoi ?… Et il est déjà temps de rentrer.

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Tandis que là le Juif de service, à part ramasser comme un mendiant une poignée de caillasse et la déposer sur la tombe, il est bon pour une séance de questions/réponses avec sa mère défunte.

Comment tu vas ? Tu as maigri, tu manges bien au moins ? Pourquoi tu viens me voir, il est arrivé un malheur ? Tu as enfin un travail ? Et ton prochain livre il sort quand ? Tu continues à prendre des médicaments ? Tu n’as pas recommencé à boire ? Quand est-ce que tu vas me donner des petits-enfants ? Tu as été voir ton père au moins ? Tu n’as pas de parapluie, tu vas attraper la crève comme ça. Tu repars quand ? Comment tu vas à Roissy ? Ne prends pas le R.E.R, c’est trop dangereux, prends un taxi je t’en prie, demande à ton frère de t’avancer l’argent…

J’ai fini par la laisser.

J’étais détrempé.


Sur le chemin du retour, je me suis acheté un sandwich tunisien, un vrai avec du thon qui barbotait dans de l’huile d’olive, des olives, et un fleuve d’harissa.


A ce moment, il a arrêté de pleuvoir et alors j’ai su que ma mère était fière de moi.

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