Vous avez tout gâché


Et dire qu’il y eût un temps où l’Europe faisait rêver.

C’était notre dernier grand rêve qu’il nous restait à nous autres, nés dans les années soixante ou après, élevés au biberon des grandes crises pétrolières, éduqués dans l’orthodoxie d’une crise qui ne devait durer qu’un temps, encerclés par ces fléaux nommés Sida et chômage.

Oui, l’Europe ce devait être notre ultime frontière à nous autres, naufragés de la Grande Histoire, celle figurant dans nos manuels scolaires, qui avait épuisé tout son lot de larmes, de conflits, d’innommables tragédies sur les champs de bataille des deux guerres mondiales, éreinté les idéologies de tout bord, éteint les derniers grands feux de l’utopie.

Oui l’Europe, ce devait être notre horizon, notre raison d’exister, notre inaccessible étoile vers laquelle nos vies devaient tendre afin de s’incarner dans un idéal qui nous dépasserait et nous permettrait de nous sublimer.

Notre Amérique à nous.

Notre Terre promise.

Quand nous reprenions encore en chœur ces vibrantes paroles scandées par les trémolos mouillés d’émotion d’Arno ” Putain, putain c’est vachement bien, nous sommes quand même tous des européens ”.

Oui ce devait être vachement bien l’Europe.

Les nations, ces fabriques de populisme et de chauvinisme, disparaîtraient au profit de simples régions, pour se fondre dans une vraie fédération où, différents mais animés du même désir de vivre ensemble, nous aurions communié dans la même ferveur collective, assoiffés de nous affranchir de nos mesquines politiques nationales pour se sentir porter par le vent de nos espérances communes, cette volonté d’aller au devant de peuples qui étaient comme des frères perdus de vue dont il nous tardait de refaire connaissance.

Une année à Budapest, la suivante à Milan, la prochaine à Barcelone.

Citoyens aux semelles de vent, nous aurions frayé sur les grandes plaines d’Europe, libres et sans attaches, posant nos valises où bon nous semblait sans nous préoccuper de la nature du logis.

Et puis.

Et puis, comme d’habitude, il a fallu que vous vous en mêliez, vous les politiciens mercantiles, les technocrates verbeux, les fonctionnaires zélés de la doxa administrative, les petits marquis des maquis réglementaires, les grands pontes de l’aphasie littéraire, les eunuques du cœur, les énarques à la triste figure, les détricoteurs de rêves, les pragmatiques au cœur de pierre.

Au lieu d’enflammer nos imaginaires, de parler à nos cœurs, d’illuminer nos âmes, vous nous avez servi une soupe indigeste, une bouillabaisse infâme de règlements abscons, de décrets tue-l’amour, d’admonestations sévères.

Vous nous avez écœurés avec votre obsession de l’économie : du jour au matin, inlassable prosopopée désincarnée,  vous nous avez entretenus de déficits, de dettes, de PIB, de PNB, de taux d’intérêts, de taux d’emprunts, de taux de remboursements, de taux de prélèvements, d’écart différentiel, d’inflation, de déflation, de tout ce jargon qui a eu raison de nos engouements les plus vifs.

Vous êtes restés perchés dans la certitude de vos tours Bruxelloises comme autant de professeurs bornés distribuant bons et mauvais points à des pays qu’il fallait mettre au pas ou alors féliciter d’avoir marché dans les clous.

Vous avez voulu asservir les citoyens à l’économie alors que nous escomptions l’inverse.

Vous avez eu des yeux de Chimène pour les marchés financiers, ces nouveaux Dieux des temps modernes qui décident de la tournure de nos vies comme jadis les prophètes de l’Ancien Testament désignaient ceux qui devaient mourir ou vivre, vous vous êtes enfermés dans des dérives suicidaires, dans des délires chronophages tournant encore et toujours autour du sacro-saint argent, votre Veau d’Or adoré. 

Vous avez tout gâché.

Vous vous êtes perdus, et vous perdant, vous nous avez perdus.

Vous avez oublié que les peuples sont des êtres constitués de chair et de sang, les citoyens des individus possédant un cœur et une âme, non pas des robots ou des numéros qu’on manipule selon ses humeurs, à qui on donne la becquée pour qu’ils se tiennent tranquilles, à qui on administre des potions amères afin de les ramener à la raison.

Par l’accumulation de discours tronqués, de mesures autocratiques, de paroles désincarnées, vides de tout espèce de sentiment, exsangue de toute humanité,  vous avez livré l’Europe à tous les populismes.

Vous nous avez fait bouffer de l’économie, encore de l’économie, toujours de l’économie.

D’un vivier de nations désireuses d’entremêler leurs destins, vous avez fait un grand cimetière sous la lune.

Aujourd’hui encore vous continuez à creuser nos tombes.

Vous êtes à tout jamais responsables et coupables.


Vous êtes les cancres de l’Histoire.

                                                                                                                                                                                                                                                                                                      Pour suivre l’actualité de ce blog, c’est par ici : https://www.facebook.com/pages/Un-juif-en-cavale-Laurent-Sagalovitsch/373236056096087?skip_nax_wizard=true

24 commentaires pour “Vous avez tout gâché”

  1. beau ! vrai – merci

  2. L’année scolaire 1967-68 le professeur d’histoire nous disait. L’Europe ne sera ni l’impérialisme américain ni une dictature communiste elle sera un nouveau modèle de société, c’est devenu YANKEES-LANDE le énième état des ricains, il me reste plus que les deux yeux pour pleurer.

  3. Très beau texte ma foi, que, pour être née dans les années 50, je ne renierais pas, tout ceux qui avaient 18-20 ans en 1968 se souviennent des bouffées d’optimisme et de foi en l’avenir et en l’homme. Qu’en avons-nous fait et comment laissons-nous parler de mai68 par des gens qui ne l’ont même pas vécu …

  4. Merci. Merci pour avoir su mieux que moi mettre en mots ce que j’en pense.
    (désolée d’être d’accord avec toi :( )

  5. waw !

  6. Vous nous avait fait bouffer de l’économie,
    Vous nous AVEZ fait ….
    Merci pour votre article !

  7. Bêêêêêêêêêêh… Bêêêêêêêêêêh… Bêêêêêêêêêêh…

    Pleurniche le mouton – aigre envers son berger, mais tout satisfait de sa condition.

    Bêêêêêêêêêêh… Bêêêêêêêêêêh… Bêêêêêêêêêêh…

    A vous décideurs acteurs tous les torts, à nous suiveurs victimes la compassion…

  8. Combien de grands rêves se sont-ils fracassés contre la réalité ! Putain, putain, c’est loi de Nature, enfin. C’est nul, mais c’est ainsi. Les rêves, en politique, ont pour fonction de faire bouger les hommes. L’expérience inclinerait même à penser qu’ils n’ont de valeur, comme les promesses, que pour ceux qui y croient.

    Entre nous, les yeux de « l’amante » (qui n’était pas encore sa maîtresse) de Rodrigue, les marchés financiers s’en foutent superlativement. L’amour n’est pas leur truc (le sexe, sans doute : c’est plus rapide). Seul le fric proliférant à coups de clics les séduit. L’économie, la vraie, celle qui se nourrit de l’activité industrieuse des êtres humains, et prospère ou périclite, ne mérite guère les salves d’insultes, ou de louanges, qu’on lui adresse assez hypocritement. C’est un moyen, nullement méprisable lorsqu’il n’est pas le tout de la vie.

    Avant la récente crise et ses interminables suites, parlait-on tant des Grecs, d’Europe et des technocrates ? Non, ou peu. Les dictionnaires de la langue nous parlent incessamment du grec, à la rubrique étymologique de presque chaque article, mais ils seraient, dit-on, de moins en moins fréquentés. Se soucie-t-on que Zeus, satyre parmi les satyres, eût enlevé, déguisé en taureau blanc, Europe pour s’accoupler avec elle – union dont, que l’on sache, ne sortit pas le moindre euro vaillant ?

    Demander aux « cancres de l’Histoire » : mythologique, antique, moderne, économique, etc., de s’y intéresser est temps perdu. Mieux vaut acheter un billet de Loto. Sait-on jamais ? Vous gagnez. Et vous voici cherchant Europe disparue.

  9. Il y a tout de même un point commun entre le néolibéralisme financier et l’Européisme angélique, ici décrit, c’est le rejet de tout ce qui relève de l’Etat et de la Nation. Le grand village global, le rejet de l’Etat et de ses règles trop rigides, l’abolition de la nation et de ses frontières trop étroites, c’est aussi le rêve de la finance. Cette Europe merveilleuse a trop voulu rejeter une composante essentielle des individus, leur appartenance à un peuple, donc à une nation, qui n’est ni le village, ni la région, ni l’Europe. L’Europe en tant qu’institution politique pourquoi pas, mais en tant que nation ou peuple ça ne peut pas marcher. Et si on a cherché à l’imposer c’est peut-être bien entre autre pour faire le jeu de la finance, car de plus en plus Bruxelles se place sous le joug US.

  10. Le seul soupçon de critique de la dérive (inevitable) du neolibéralisme vers le Fascisme se cache dans l’expression “politiciens mercantiles”

  11. Le seul soupçon de critique de la dérive (inevitable) du neolibéralisme vers le Fascisme se cache dans l’expression “politiciens mercantiles”?

    Vous pouvez sérieusement mieux faire, et pas vous cacher derrière l’éternel bouc émissaire de la bureaucratie. Surtout quand on est désormais en plein dans l’ère de l’automatisation et la numérisation.

    Le problème a toujours été le capitalisme, et la déshumanisation qu’il contient. Pire fondation pour construire une ère de paix n’a jamais existé.

  12. Une illusion se meurt pour certains, d’autres n’y ont jamais cru. Mais quel beau texte !

  13. Et Arno chantait aussi : “ça fait moins peur de mourir à plusieurs”. Cette fois, je crois qu’on y est presque. Si nos responsables ne savent pas se contrôler. Bon courage et bonne soirée mes amis
    https://www.youtube.com/watch?v=ujh9g94wIWE

  14. Je ne connais pas les qualités les défauts du premioer ministre grec… maisil a fait bouger cette plutocratie, ces coleoptaires avide…. nous avons besoin de changement, on tire la chasse… vive un e démocratie la plus directe, les plus transparente possible, et descendons dans la rue comme nos amis grec…
    +carolus mùinus :.

  15. Une seule question.
    Une seule.

    Pourquoi avez vous voté pour ces Chicagoboys qui nous ont, les uns après les autres, menés, referendum après referendum, vers ce déni de démocratie libertarien ?

  16. Il me semble que ce texte comporte une erreur : ce n’est pas parce qu’on nous a gavé “d’économie” que nous avons laissé le marché libéral asservir la démocratie .
    C’est au contraire parce qu’on nous a privé ( et que nous n’avons pas su rechercher ) du débat démocratique sur ce que doit être “l’économie” , celle qui répond à l’étymologie …grecque : l’art ( sensible) d’aménager ( et savoir compter ) sa maison ( notre planète “éco”logique ) .
    Les plaintes ou boucs émissaires , ne nous dédouanent pas de cette reprise en main , et des rêves , et des algorithmes, tous nécessaires et pas toujours suffisants .

  17. Merci pour cette article qui transcrit si bien mon sentiment sur l’europe que je n’aime pas plus que vous. (Je lui préfère largement le satellite de Jupiter plus beau à admirer). J’ai aussi beaucoup apprécié cette belle façon de me faire traiter de con. :)

  18. Regardez jusqu’au bout cette vidéo conférence sur l’histoire contemporaine des origines de l’Union européenne et vous comprendrez que ce que nous vivons était prévu depuis des décennies et qu’ils nous ont vendu du mensonge pour instaurer cette Europe qu’aucuns citoyens lambdas ne veulent http://www.zintv.org/Conference-d-Annie-Lacroix-Riz-les

  19. toujours triste de lire la deception des autres, surtout quand c’est si bien decrit, mais bon, ce n’est pas parce que l’UE a ete construite sur des bases utopiques qu’on ne peut pas la reconstruire sur des bases saines.

    on peut imaginer une UE a deux vitesses – UE plus et UE light, essentiellement, avec ou sans integration politique.

    UE+, tu as une union politique, avec tous les avantages que cela presente: une seule institution democratique et directement responsable, un seul leader, une seule monnaie, une seule economie, une seule langue, un seul marche interieur, une seule defense, un seul systeme legislatif, un seul peuple (des Europeens, qui vivent en Europe) etc

    tu as aussi les “inconvenients” culturels qui vont avec : essentiellement la perte d’identite nationale – les langues deviennent des patois, les nations des regions, tes enfants apprennent d’abord une langue commune, et qq generations plus tard, au meme titre qu’un californien est avant tout un Americain, tu es avant tout un Europeen, et ensuite un francais, un allemand, un italien etc. – au bout d’une generation ou deux, tout le monde est bien content d’avoir relegue son identite nationale – source de conflits, de tiraillements, d’inefficacite – au profit d’une identite Europeene, dont on peut etre fier de ce qu’elle accomplie.

    UE light est composee de nations qui ne souhaitent pas abandonner leur identite nationale, leur monnaie, leur lois, leur langue etc mais qui, moyennant quelques contraintes mineures et flexibles (chaque gouvernement peut tantot adopter tantot rejetter ces contraintes), se voient attribuer un statu de partenaire economique + ou – privilegiee de l’UE+. juste accepter qq regles de bases afin de faciliter les echanges. aucun engagement a long terme.

    point important : c’est soit UE+, soit UE light – pas d’intermediaire.

    et l’accession d’une nation UE light vers UE+ se fait par referendum, des deux cotes (accord de la nation demandeuse et de UE+, avec des limites claires sur la periodicite des referenda – on ne repose pas la meme question jusqu’a ce qu’on obtienne la reponse souhaitee).

    bien sur, la libre circulation de tout (population, finance, marchandise) est totale a l’interieure de l’UE+, mais est laissee libre de choix a chaque nation dans l’UE light. Une italie dans l’UE light, par exemple, peut fermer ses frontieres, si elle le desire. Une italie dans l’UE+ n’existe plus. L’UE+ ouvre ou ferme ses frontieres. Point final.

    autrement dit, pour creer une entite politique qui fonctionne, c a d qq chose qui remplisse la fonction et qui joue le role de nation, il faut abandonner le concept de nation. Il faut que les francais, allemands et autres se sentent avant tout europeens.

    si vous etes pret a ca, ca marchera. et les reves exprimes dans cet article (“notre amerique”) peuvent devenir realite.

    sinon, aucune chance.

    mais bon, si le reve de l’auteur est de faire de l’UE+ une sorte d’union economique ou l’on privilegie le social avant l’economie, il risque d’etre de nouveau decu. l’UE+ doit fonctionner dans un monde globalise – et ca ca veut dire se donner les moyens de concurencer les US, la chine, l’inde etc. ce qui va a l’encontre des aspirations genereuses mais nostalgiques exprimees ici.

  20. Après les incantations, le temps doit être à l’action, car il faut sauver le soldat Zorbas le Grec et la Maison Europe.

  21. bravo! bien vu

  22. L’essence même de l’Europe c’est la diversité de ses peuples et nations, les européiste en détruisant les nation on détruit l’Europe … et viennent ensuite pleurer. Comme disait Bossuet: “dieu se rit des hommes qui déplorent les effets dont ils chérissent les causes”

  23. Oui, ils ont tout gâché ces abrutis. Et oui, ce sont des cancres, doublés d’escrocs.

  24. completement faux, archi faux c’est pas vous avez tout gaché, mais nous qui avons rien dit et tout simplement ” on vous a laisser faire”, la faute c’est nous, c’est facile de refiler la faute sur le cul des autres, surtout que nous savions ce qu’ils allaient faire puisque ça fait des millenaires que les gros baisent les petits, donc on a laissé faire et c’etait premédité.

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